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Merci Michel

Michel Gladyrewsky est un personnage romanesque. De ses origines russes au Maroc où il est né, de la Belgique à la France, il a eu de nombreuses vies. Il a toujours su garder une part de mystère, un puzzle dont chacun de nous possédait un morceau. Il aimait parler de ses origines d’Arkhangelsk, un attachement qui transparaissait dans ses histoires, excitant notre imaginaire, où nous voyions ses aïeuls lui ressemblant, traversant les plaines de la Russie, tel Michel Strogoff.

Michel Gladyrewsky
Michel Gladyrewsky

Dans le dernier numéro de l’AS, Jean-François Thomelin a tracé un très beau portrait de Michel Gladyrewsky, relatant un riche parcours, avec ses nombreuses professions, activités et engagements. Directeur des Éditions AS et rédacteur en chef de la Revue Actualité de la scénographie, il l’a conçue comme un espace au service des professionnels du monde du spectacle, de la scénographie et de la technique. L’histoire de l’AS est incontestablement liée à la vie de Michel, représentatif de sa pensée et ses combats : “Pour les professionnels, par les professionnels”. L’évolution de l’AS est représentative de son esprit visionnaire, de sa pensée toujours en mouvement et de ses nombreuses idées. Lui qui était force de projets, aimait rester dans l’ombre, dans les coulisses.

La Revue fut fondée en 1977 en Belgique par Arik Joukovsky, qui l’a transmise en 1985 à Michel, comme rapporté dans le n°25 de mars 1985 : “J’ai décidé de laisser la place aux jeunes… Celui qui entreprend s’expose toujours à des critiques et à de la contestation. J’en ai eu ma part mais cela ne m’a jamais troublé car cela fait partie du jeu. Le seul reproche que j’aurais eu du mal à accepter, c’est celui de manquer d’audace… Celui que j’ai choisi pour me remplacer fera tout ce que j’ai fait aussi bien et certainement mieux que moi. Je remercie Michel Gladyrewsky d’avoir accepté la proposition que je lui ai faite”. Ce point de passage et de transmission, Michel l’évoquait souvent avec un profond respect pour Arik : fallait-il encore concrétiser un souhait dont l’aboutissement ne relevait pas d’une évidence. Après l’étude de nombreuses possibilités, Jean Chollet, Guy-Claude François et Michel Gladyrewsy décidèrent au printemps 1985 de se réunir pour arrêter définitivement une option : “Notre rencontre eut lieu dans un bar à vins Rue des Fossés Saint-Jacques, proche du Panthéon. Après des échanges de points de vue où chacun développa des projets formidables (le Sancerre aidant sans doute !), nous décidâmes que la Revue existerait par elle-même. Avec une certaine inconscience de la tâche à accomplir, qui demandait beaucoup d’investissement personnel et de bénévolat”. Michel devient alors rédacteur en chef. Le premier comité de rédaction fut composé de Paul (Pablo) Bergel, Jean Chollet, Guy-Claude François, Arik Joukovsky. La rubrique “Architecture et scénographie” est confiée à Guy-Claude François et Jean Chollet, puis plus tard à Marcel Freydefont. Pour son premier édito, il écrivit : “Un changement dans la forme, dans le contenu. Pourquoi ? Pourquoi pas ? Aujourd’hui, la Revue se veut attentive à l’actualité, proche de l’événementiel et informatrice professionnelle. Nous accordons notre priorité à la description de l’utilisation des lieux, par les hommes, pour la création de spectacles. La création des salles est un bien, leur utilisation une nécessité, le spectacle en est la finalité. Votre adhésion à ce premier numéro d’une nouvelle équipe nous prouvera le bon choix de l’avenir”.

Il élargit le cercle, de nombreux professionnels collaborent, les rubriques se diversifient, des tables rondes internationales se multiplient. “Bien loin d’une quelconque idée de rencontre européenne, d’une manière informelle, l’AS lança à l’adresse des rédacteurs en chef des pays voisins une invitation pour se retrouver à Paris. L’Allemagne (BTR – Bühnentechnische Rundschau), la Belgique néerlandophone (Proscenium), la Grande-Bretagne (ABTT News) et les Pays-Bas (Zichtlijnen) furent présents. L’objet de cette table ronde fut de constater la représentativité dans chaque pays, les moyens et les contenus rédactionnels.”

Michel Gladyrewsky
Michel Gladyrewsky

Le n°49 relate le voyage à Moscou pour créer une publication conjointe entre l’Union théâtrale de la République socialiste fédérative soviétique de Russie et les Éditions AS début 1991 : La Scène (сцена), revue de technique théâtrale trimestrielle, dont Michel assurera la direction rédactionnelle, qui devait être éditée par les Éditions AS en russe avec traduction intégrale en français, anglais et allemand.

La nouvelle Revue AS propose des dossiers sur différentes thématiques et dès le n°60, une nouvelle rubrique : “Nous rappelons l’élargissement du champ professionnel en publiant une fois par an un numéro spécial architecture-scénographie qui inventorie et identifie les nouvelles salles inaugurées dans l’année”. Il crée le BTS (Book technique du spectacle), bottin et outil du quotidien de tout un chacun, un travail colossal qu’il suivait de manière très précise.

Pour l’anniversaire des vingt ans, la présence de nombreux professionnels témoigne de la place de l’AS dans le monde du spectacle ; comme le n°100 où Michel réunit un très grand nombre d’acteurs. À partir du n°86, l’AS change de format et devient mensuelle, mais redeviendra bimestrielle à partir du n°150 avec une carte blanche donnée aux professionnels.

Premières des JTSE à Nantes
Premières des JTSE à Nantes

Michel continue de questionner la politique et l’évolution du monde du spectacle : “Ne vous méprenez pas : votre revue ne change pas, mais les temps changent, et il nous semble aujourd’hui indispensable de vous (re)présenter les différentes composantes essentielles de nos métiers. Notre discours ne se veut pas alarmiste (cette technique est trop connue ces temps derniers). Aujourd’hui, une maturité, voire une sérénité, se dégage de l’ensemble des responsables de nos professions. Plus de 1 500 lieux ont été créés ou réaménagés depuis vingt ans, et ce n’est pas fini : nous assistons, et ce encore pour quelques années, à l’ouverture annuelle de quelques 60-75 lieux. Et pourtant, un constat s’impose : quel est l’avenir à moyen terme de nos professions ?”.

Ses éditos reflètent le ton mordant qui faisait sa caractéristique, comme dans le n°214 d’août 2017 : “Le métier va mal. Certains le disent parce qu’il est devenu coutumier de s’exprimer ainsi et de s’occulter les yeux devant l’énorme structuration de nos métiers depuis trente ans. Nos espaces culturels pour la création et la diffusion des spectacles sont de loin les plus nombreux en Europe. Leurs équipements scénotechniques sont en adéquation avec la demande des utilisateurs et leur élaboration engendre la création d’emplois spécialisés ou l’hébergement dans d’excellents conditions d’une compagnie ou d’un groupe”.

En 1987, Arik Joukovsky décède. Michel ne souhaita pas écrire un hommage solennel à travers un portrait. Il rassembla donc les amis et collaborateurs d’Arik pour évoquer sa personnalité. Dans le n°34, il publie ces conversations : “Afin que nous puissions apporter une authenticité et une reconnaissance à Arik et à son travail”.

Michel Gladyrewsky
Michel Gladyrewsky

Nous restons ici dans le même esprit : cinq témoignages représentant diverses facettes de ce personnage qui a toujours eu le don de nous surprendre. À commencer par Jean-Louis Bonnin, conseiller culturel et ami de toujours, le compagnon de route dont le regard et l’avis sur les articles lui étaient très précieux. Michèle Kergosien, ancienne Cheffe de mission du conseil architectural à la DGCA, que Michel, dans son édito du n°207 de juin 2016, en soutien au secteur des lieux scéniques, décrivait ainsi : “Comment ses supérieurs hiérarchiques n’ont pas compris qu’elle devait être à la tête d’un grand service dédié à l’équipement ? En fait, elle décide, seule, en son âme et conscience – qui sont grandes – de l’avenir des lieux actuels à construire et à réaménager, c’est-à-dire des lieux dans lesquels l’avenir de la création et la diffusion sera scellé pour au moins une génération…”. Ce soutien à ce secteur, il transparait aussi dans les témoignages des scénographes Jean-Hugues Manoury (Scenevolution) et Michel Fayet (Changement à Vue), et dans celui du directeur technique et scénographe Jean-Guy Lecat. Les témoignages sont surtout représentatifs des moments de convivialité que Michel chérissait et que nous avons tous et toutes connus à ses côtés.

Jean-Louis Bonnin

Cher Michel,
Comment exprimer ma tristesse, mon amitié, après 56 ans de souvenirs. Après cette première rencontre, grâce à Jean-Pierre Heintz en 1970 au Maroc, où tu étais alors responsable technique du Théâtre national de Rabat, nous nous sommes revus régulièrement lors de spectacles dont tu assurais la technique, puis, plus souvent, à Paris dans la librairie AS… Lors de nos excursions à un festival, nous traversions la France en voiture avec un seul arrêt : le gastro déjà repéré lors d’une tournée. Tu acceptas d’installer la Revue, ton équipe, de vivre à Nantes, pour te joindre au projet rêvé, imaginé du quartier de la création : regrouper sur l’Île de Nantes tous les enseignements liés aux différentes formes de création, et rendre visibles tous les métiers, les professionnels essentiels à ces domaines. J’étais souvent surpris de toutes tes vies et amitiés parallèles qui permettaient à la Revue de présenter autant de professionnels, sur l’évolution de tous les métiers techniques et de la création, sur la connaissance des nouvelles pratiques et leur implication dans les enjeux sociétaux, technologiques, écologiques. L’aménagement et la réhabilitation de lieux, d’espaces de travail et de spectacles étaient autant le reflet des recherches des architectes, des scénographes, des techniciens et créateurs que des politiques culturelles des collectivités, de l’État.

Couverture l’AS n°100, mai 1999
Couverture l’AS n°100, mai 1999

Apparemment Imperturbable aux moments de tensions, tu poursuivais l’évolution de la Revue, de nouvelles maquettes et toujours pour les articles les bonnes signatures, dont nombre d’entre elles devenaient des amis communs. Que de discussions autour d’un menu exceptionnel chez Alain ou dans une auberge à 100/150 kms de Nantes, parfois avec tes deux Jules et Jim ! Je voyais bien qu’au-delà de nos débats artistiques, gastronomiques, politiques, sur nos familles, tu testais un regard ou un avis sur un projet, un article, un obstacle, une personne, … Mais je savais que tu avais déjà pris ta décision. Écouter plusieurs personnes très diverses te permettait, tranquillement, de poursuivre ta route, de préciser ton projet. Je me souviens de nos débats sur la création des JTSE – d’abord à Nantes à la Cité des Congrès, les expériences à l’ENSATT, à Bruxelles, puis le choix des Docks de Paris que nous avions visités ; cela me semblait un pari fou, mais dont le succès, grandissant chaque année, est venu confirmer la justesse de ta décision. Bien sûr, tu pouvais compter sur Natacha, tes collaborateurs, l’esprit de compagnonnage de tes amis pour toutes ces réussites. Enfin, j’ai admiré comment tu avais su transmettre à une plus jeune équipe l’ensemble du projet AS, lui permettre de faire évoluer celui-ci, tout en en conservant l’esprit. Ces dernières années, nous nous téléphonions toutes les semaines ; et malgré les contraintes, les opérations, tu étais toujours positif : ”Ça va…” et nous parlions du monde. Tu peux être fier de ton parcours, comme je le suis d’avoir été l’un de tes amis.

Michèle Kergosien

J’ai rencontré Michel Gladyrewsky pour la première fois peu après mon arrivée à la DMDTS (Direction de la musique, de la danse, du théâtre et des spectacles) au ministère de la Culture. J’étais encore impressionnée par ce nouvel environnement, intimidée par l’ampleur des enjeux et par la richesse d’une culture du spectacle vivant que je découvrais alors plus concrètement. Dès cette première rencontre, Michel m’a marquée. Il avait ce côté espiègle – ou peut-être faudrait-il dire malicieux –, cette manière subtile de sonder son interlocuteur, de poser des questions précises, presque stratégiques, qui révélaient une curiosité vive et une intelligence constamment en éveil. Son regard, attentif et pénétrant, exprimait à la fois l’exigence et la bienveillance.

Directeur général des Éditions AS, il a fait de la Revue un espace essentiel de mémoire et de réflexion sur la création théâtrale. Mais, pour lui, rien n’était figé. Il ne s’agissait pas seulement d’archiver ou de témoigner : il fallait confronter, questionner, ouvrir. Michel portait la conviction profonde que le spectacle vivant est une œuvre collective, au sens le plus large. Il tenait à réunir autour de la table tous les acteurs : maîtres d’ouvrage, architectes, scénographes, techniciens, créateurs, entreprises. Il savait que c’est dans le dialogue entre ces métiers que naît l’intelligence des projets.

Revue La Scène (сцена) n°9
Revue La Scène (сцена) n°9

Ce qui m’a touchée chez lui, c’était cette capacité à élargir le regard, à ne jamais enfermer un sujet dans une seule approche. Il recherchait la transversalité, les croisements inattendus, les passerelles entre les disciplines. Apprendre à voir autrement : mieux comprendre le travail de l’autre, mesurer la complexité et la beauté des métiers au service du spectacle vivant.
Avec le recul, je mesure combien cette première impression – mêlée d’admiration et d’intimidation – s’est peu à peu transformée en un respect profond, puis en une véritable gratitude.
Au-delà de ses compétences et de son érudition, pour moi c’est peut-être cette curiosité généreuse, cette exigence joyeuse et cette capacité à créer des passerelles qui demeureront sa marque la plus précieuse.

Jean-Hugues Manoury

1987 : Michel nous avait trouvé des locaux formidables, dans son immeuble, tout près de lui. Nous montions Scène avec Guy-Claude François, lui reprenait l’AS. C’était un grand tourbillon dans l’insouciance qui régnait à l’époque. Nous brassions des projets, des envies, des idées, rien ne nous arrêtait, nous avions l’envie d’échanger, de partager. Il y avait Marcel Freydefont aussi, qui soufflait sur le feu, et puis Jean Chollet, grand sage ; c’était un grand brasier où chacun venait faire dorer ses ambitions généreuses. Et tout le monde est venu, est passé, pas la place de les dire toutes et tous, mais c’était joyeux, cela paraissait sans fin, sans limite. Puis Natacha est arrivée aussi, grand soleil. Des projets ? Pas idée du nombre mais tellement beaux (on les voyait scintillants), avec un peu de recul, tout de même, on n’en était pas à se prendre au sérieux. Et puis tout cela donnait soif aussi, mais on n’a jamais manqué… juste qu’on n’a jamais pu savoir qui de Vodka ou Chenin conduirait le dernier carrosse, j’ai encore des doutes. Bonne route Michel.

Michel Fayet

Bienveillance,
Bonhomie,
Bon vivant,
Bien-pensant.

Souvenir d’un colloque

Voisins de Michel entre nos bureaux de l’Avenue de la République et de la Rue Saint Maur, nous nous croisions assez régulièrement pour faire le point sur différents sujets. Aussi, Michel avait envisagé d’organiser, un soir après le travail, un colloque restreint entre gens raisonnables et de bonne compagnie, dont le thème serait le devenir de la scénographie des salles de spectacle compte tenu des récentes réglementations, alors en étude par Jean-Jacques Manoury et moi-même.
Le lieu : tenu secret pour des raisons de bienséance.
Les supports pour mener à bien ce colloque : Michel, de retour de Russie, apportait du caviar et de la vodka. Jean-Hugues et moi-même étions aller chercher un cuissot de sanglier en scooter (lequel cuissot dépassait de la sacoche du scooter en plein Paris…) ; Yves Samson approvisionnait en crus de Bourgogne, son pays d’origine ; Jacques Dubreuil se chargeait des cigares et de la vieille prune de Souillac.
Michel débuta le colloque en nous expliquant comment déguster (petitement) la vodka après avoir pris (petitement) du caviar. Dubreuil voulut parler de l’importance de l’ouverture du cadre de scène… On lui répondait : “Tu vois bien qu’on est occupés, on verra plus tard !”. Puis, le cuissot cuit au four compléta cette mise en bouche, accompagné comme il se doit du breuvage nécessaire. Samson voulu expliquer l’importance de préserver les dessous de scène : “Sam, ça va refroidir, le cuissot n’attend pas… Attends, on fera le point après le fromage !”. Je m’aventurais sur la nécessité de conserver les manœuvres manuelles des cintres… Pas de réaction ! Bref, l’ensemble des intervenants demeurait très concentré sur l’objet du colloque. S’ensuivirent les cigares et la vieille prune.
La soirée fut toutefois marquée par quelques rares et confuses réflexions sur la scénographie… La nécessité du colloque n’était donc pas veine !
Aucun d’entre nous n’émit l’idée de rapporter nos réflexions dans le cadre d’un article de l’AS… On pourrait presque se demander pourquoi. Mais l’intention du colloque proposé par Michel était bien là, et c’est le principal.

Jean-Guy Lecat

Il y a dans la vie et dans le monde de la Culture ceux qui disent et ceux qui font ; je dirais que Michel appartenait non seulement à la deuxième catégorie mais surtout à celle des créateurs. Paisiblement, comme peuvent l’être nos amis belges, il a créé. Je ne vais pas en faire la liste ici. Il a entre autres permis à ceux qui sont dans l’ombre des spectacles de parler de leur travail. C’est ainsi que je l’ai vraiment connu, lorsqu’il a offert, au directeur technique que j’étais, une page de sa revue pour librement parler de mon travail et de ma relation à la création. Merci encore Michel.

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