Rencontre avec Philippe Roussel, nouveau directeur technique du Festival
“Transformer ce 80e Festival d’Avignon en une grande fête des questions”, telle est l’ambition de Tiago Rodrigues concernant cette nouvelle édition du Festival. Annoncé du 4 au 25 juillet prochain, le rendez-vous théâtral estival du Vaucluse promet bien des surprises. Dans un monde de plus en plus incertain, rempli de questionnements multiples quant à l’avenir de la culture et des institutions publiques en général, ou aller chercher des réponses ? Malgré un contexte politique et social sous tension, plus d’une quarantaine de spectacles seront à l’affiche de ce prochain Festival – 47 exactement – aux côtés de diverses expositions, nous offrant des temps de parole et des rassemblements en tout genre.
Pour l’occasion, nous avons rencontré Philippe Roussel, nouveau directeur du Festival d’Avignon, avec qui nous avons pu échanger autour de son parcours, de sa relation avec le Festival et des nombreux enjeux auxquels les équipes techniques du Festival font face quotidiennement afin que les différents spectacles, édition après édition, puissent voir le jour.

Photo © Christophe Raynaud de Lage
Le théâtre – et le spectacle vivant en général – a-t-il toujours fait partie de ta vie ? Peux-tu nous parler de ton parcours avant d’arriver à la direction technique du Festival ?
Philippe Roussel :
e théâtre, et plus largement le spectacle vivant, a toujours occupé une place importante dans ma vie. Ma première expérience sur un plateau remonte à 1982, dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes. J’avais 18 ans et je travaillais pour la mairie d’Avignon, chargé de l’installation des chaises.
C’est quelques années plus tard, en 1985, que j’ai véritablement intégré le Festival. À l’armée, une rencontre m’oriente vers un stage dans un théâtre : je rejoins alors la Salle Benoît XII en 1986. C’est là que je fais la connaissance de Nicolas Minssen et Christian Wilmart qui deviendront plus tard directeurs techniques du Festival d’Avignon.
Entre 1986 et 2005, je travaille comme régisseur son intermittent du spectacle, tout en restant fidèle au Festival chaque été. J’y évolue progressivement, passant de technicien son à régisseur son, puis régisseur général son et video.
C’est à cette période que je participe à la création de la “volante” du Festival, une organisation logistique aujourd’hui essentielle. Parallèlement, je collabore avec d’autres structures, notamment le théâtre des Amandiers ou encore l’ISTS en tant que permanent pendant 6 ans , tout en revenant chaque année au festival d’Avignon.
Cette fidélité ne s’est jamais interrompue, jusqu’à mon départ pour le Festival d’Aix en 2005, où j’interviens comme régisseur général sur le son, la vidéo et le surtitrage, et où je mets également en place une équipe volante dédiée.
En 2018, je reviens au Festival d’Avignon, cette fois pour occuper un poste de régisseur général et responsable des productions déléguées et je m’installe à la FabricA. Puis en 2022, je deviens adjoint de Michaël Petit, DT du Festival, avant de lui succéder à la direction technique l’année suivante.
Avec le recul, ce parcours ne relève pas d’un plan de carrière établi. Il s’est construit au fil des opportunités, des rencontres et du travail. Dès mes débuts sur un plateau, je me suis senti à ma place, et j’ai naturellement construit ma vie professionnelle autour de cet univers.

Photo © Christophe Raynaud de Lage
Quelles sont les contraintes principales d’un festival dans la ville ?
P. R. : La première contrainte, c’est la ville elle-même. Avignon est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, ce qui implique de nombreuses restrictions techniques. Dans des lieux comme la Cour d’Honneur, il est par exemple impossible de percer : des dispositifs de protection stricts sont imposés. Nous intervenons dans des sites historiques — la Cour d’Honneur, le Cloître des Carmes, le Cloître des Célestins — que nous transformons temporairement en espaces de représentation. Notre rôle consiste donc à accompagner les compagnies et les scénographes en leur expliquant qu’ils doivent s’adapter à ces lieux, et non l’inverse et nous travaillons également en étroite collaboration avec le SDIS84.
À cela s’ajoutent les contraintes propres à certains espaces. Les gymnases, par exemple, ne sont pas conçus pour accueillir du spectacle vivant. Il faut donc y déployer d’importants moyens techniques pour les transformer, le temps du Festival, en véritables salles de théâtre : installation de gradins, création de loges, mise en place de rideaux occultants, aménagements scéniques, etc. Les conditions météorologiques constituent également un facteur déterminant, particulièrement à Avignon. Le vent, la chaleur ou la pluie peuvent fortement impacter les installations et les représentations. Dans certains sites comme les Carrières de Boulbon, il faut même acheminer l’ensemble des infrastructures nécessaires, de l’eau à l’électricité.
Le contexte urbain génère aussi des contraintes sonores importantes. Il est par exemple impossible de travailler la nuit, malgré des températures plus clémentes, en raison de la présence des riverains. À l’inverse, les bruits extérieurs peuvent perturber les spectacles : dans la Cour d’Honneur, une animation sur la place peut facilement s’entendre et interférer avec une représentation. Enfin, les conditions climatiques compliquent le travail quotidien de l’ensemble des équipes. Répéter en plein après-midi ou installer des décors en fin de matinée devient difficile à cause de la chaleur. Des solutions sont à l’étude pour améliorer ces conditions, mais leur mise en place prendra du temps.

Photo © Fabrice Dimier
D’ailleurs, en parlant de contraintes, il y a du cirque cette année dans la Cour d’Honneur – avec le Collectif XY –, événement qui ne s’était pas produit depuis longtemps. J’imagine qu’il existe des contraintes bien spécifiques ?
P. R. : Concernant l’accueil d’un spectacle de cirque dans la Cour d’Honneur — avec le collectif XY — les contraintes reposent en grande partie sur la compagnie elle-même. Comme pour toutes les équipes, c’est à eux de s’adapter aux spécificités du lieu, que ce soit en termes de son, de lumière ou de scénographie. Certaines possibilités leur seront nécessairement limitées. La Cour d’Honneur peut par exemple sembler abritée, mais des rafales de vent soudaines peuvent survenir et mettre en danger les installations — il n’est pas rare d’y voir des éléments de décor s’envoler. Ces paramètres sont donc pleinement intégrés dans leur travail, et nous les accompagnons, notamment en cherchant des espaces adaptés pour leur temps d’échauffement.
Combien de techniciens travaillent sur le Festival ? Et à quels postes ?
P. R. : 350 techniciens et 60 gardiens. Et on y trouve tous types de métiers : régisseur son, scaffeur, rigger, machinistes, régisseurs vidéo, gens spécialisés dans le réseau, régisseurs généraux, électros, … Nous avons aussi quelqu’un qui s’occupe de tout ce qui est accessoires. Il y a des gens du coin mais également d’autres qui viennent de Paris et de partout en France.Durant l’année, nous sommes 6 permanents techniques et nous sommes rejoints par environ 350 techniciens, auxquels s’ajoutent une soixantaine de gardien(nes).
Cette équipe regroupe une grande diversité de métiers : régisseurs, régisseuses son, vidéo ou généraux, lumières, machinistes, électro, riggers, scaffolders, spécialistes réseau etc, ainsi que des personnes dédiées aux accessoires, ou à l’habillage . Les équipes sont composées à la fois de professionnels locaux et de
technicien(nes) venus de Paris et de toute la France.

Photo © Mélissa Waucquier
Pour finir, les coupes budgétaires de plus en plus drastiques qui touchent le monde de la Culture sont-elles source d’inquiétude en tant que directeur technique du Festival ?
P. R. : Concernant les contraintes budgétaires, mon rôle est avant tout de respecter le cadre fixé : la direction définit un budget, et nous devons nous y tenir. La gestion financière fait partie du travail, même si ce n’est pas l’aspect le plus enthousiasmant.
Aujourd’hui, les restrictions budgétaires m’inquiètent surtout pour l’ensemble du secteur culturel. Le Festival d’Avignon parvient encore à fonctionner, mais on observe que les compagnies disposent de moins en moins de moyens. Cela a un impact direct sur nos coûts, notamment en matière de location de matériel. Avec un budget relativement limité pour accueillir une cinquantaine de spectacles, l’équation devient de plus en plus complexe. C’est donc une source d’inquiétude réelle, non seulement pour le Festival, mais plus largement pour tout l’écosystème culturel qui gravite autour de lui.
Retrouvez la programmation complète de cette 80e édition du Festival d’Avignon ici.
(1). La “volante” du Festival regroupe les différent.e.s technicien.ne.s qui acheminement et livrent le matériel dans les divers lieux de représentation






