EZ3kiel et son Évolutions
Toutes les photos sont de © Studio Pierre de Lune
On se souvient d’un décembre 2015 où le silence des quais saisissait les âmes venues pour Regards de Daniel Knipper, unique installation rescapée d’une Fête des lumières bannie par les attentats de novembre. Paris saigne. Lyon se recueille. Knipper avait défié les profondeurs de la nuit en associant à ses Regards les prénoms des victimes. Des bougies en pagaille s’étaient répandues aux fenêtres. Cela avait été un crève-cœur d’annuler cette fête. Ils avaient promis de reconduire à l’identique. Ils l’ont fait. Lyon s’est taillé un dispositif de sécurité béton (durée et périmètre réduits, quarante-deux points d’entrées en presqu’île, drone survolant la Ville, …) et une édition 2016 pleine d’éclat.

Évolutions
Concentré en presqu’île, le cru 2016 a inauguré de nouveaux terrains de jeux dont le Théâtre antique de Fourvière où Jérôme Donnat et Simon Milleret-Godet de la Direction de l’éclairage public ont dévoilé Incandescens, subtil jeu de silhouettes évoluant à la manière du théâtre d’ombres. Mais s’il est bien un projet à retenir cette année, c’est le sublime et époustouflant Évolutions de Yann Nguema d’EZ3kiel, qui a reçu le trophée des Lumières décerné par France 3. Hypnotique déconstruction et reconstruction de la cathédrale Saint-Jean dont les lignes et les courbes des quelques douze mille pierres ont été redessinées pour raconter une histoire des cathédrales tout en poésie.



Entretien avec Yann Nguema
Parlons de vous tout d’abord, puis d’EZ3kiel. Quel est votre parcours ?
Yann Nguema : EZ3kiel et moi, c’est la même histoire. J’ai fondé EZ3kiel en 1993. Mon parcours personnel c’est EZ3kiel ! Au départ, je suis scientifique. J’ai abandonné un Deug A pour aller vers les beaux-arts. C’était avant que l’outil informatique ne prenne le dessus sur tout. J’ai une formation artisanale, manuelle. J’ai travaillé à la main avant de me familiariser avec l’outil informatique. Beaucoup de gens se font happer par la puissance du logiciel. Aujourd’hui, souvent, je reconnais la signature d’un logiciel, pas celui d’une personnalité. C’est donc une très grande chance d’être passé par les beaux-arts même si cela n’a pas été simple.
Pour quelles raisons ?
Y. N. : Parce que je ne savais pas très bien dessiner. Alors cela me cassait les pieds, c’était un effort considérable pour moi. Même si je l’ai rejetée, je suis reconnaissant aujourd’hui d’avoir eu accès à cette culture générale et académique. Cela m’a permis de me structurer. J’ai eu des professeurs qui m’ont marqué. À la sortie du diplôme, je n’ai plus jamais touché un crayon de ma vie. Je crois que j’ai fait un rejet, je n’étais pas prédisposé à faire des magnifiques dessins. Je n’étais pas très doué et j’ai vu dans l’outil informatique une grande modernité et une marche vers la liberté. Ce que j’aime avant tout, c’est mélanger et mixer les influences.


C’est ainsi qu’est né EZ3kiel ?
Y. N. : Oui, c’était au début du mouvement techno. L’histoire d’EZ3kiel est liée à tout cela. J’ai pu acheter mon premier ordinateur et cela m’a permis de faire de la musique. Je suis musicien au départ, je suis bassiste. J’ai commencé en jouant de la basse et l’outil informatique m’a permis de composer et d’approcher d’autres instruments. À la création d’EZ3kiel, nous étions trois (basse, batterie, guitare) sans visées exceptionnelles, nous jouions pour occuper nos week-ends. Puis j’ai commencé à faire des images avec des cassettes, pour les besoins du groupe.
Pourquoi ce nom, EZ3kiel ?
Y. N. : C’est en référence à la sortie du film Pulp Fiction de Quentin Tarantino qui a reçu une Palme d’or à Cannes. Ce film nous a marqués, comme beaucoup de gens de cette génération. On est la génération Tarantino de la première heure. EZ3kiel, ce sont les versets que Samuel L. Jackson récite dans le film. On sait qu’il va tuer quelqu’un quand il commence.
En fait vous êtes totalement autodidacte ?
Y. N. : Je fais cela depuis tellement longtemps. J’ai la chance énorme d’avoir travaillé la moitié de ma vie à un seul et unique projet. Le mien. À force d’associer musique et image, c’est devenu de plus en plus consistant. Même si je ne suis pas identifié par le grand public, je connais mon sujet. Évolutions, c’est un an de travail.



Justement parlons d’Évolutions qui est un vrai choc esthétique.
Y. N. : Cela fait très plaisir à entendre. Ce qui me meut, depuis cette sortie des beaux-arts, c’est de pouvoir affirmer qu’avec l’outil informatique on peut faire des choses sensibles. Il faut se replacer dans le contexte. Celui de l’apparition des ordinateurs et des débuts d’Internet où les écrans étaient monochromes, les ordinateurs pas très puissants. Le discours railleur consistait à dire que l’on ne pouvait rien inventer avec cela et qu’il était impossible de produire du sensible. L’outil informatique a tout de suite été mis en concurrence face à l’artisanat. C’était absurde. Cela revient à ce que nous disions au début de l’interview. C’est l’humain qui est sensible, peu importe l’outil. Je ne suis pas un pro machine et si je devais éclairer un projet à la bougie, je le ferai. L’informatique est l’outil avec lequel je travaille mais cela ne change rien à ma sensibilité. L’outil reste l’outil.
Pourquoi le choix des projections ?
Y. N. : J’étais un très grand consommateur de cinéma. Mes plus belles émotions, mes plus grands chocs esthétiques, c’est le cinéma qui me les a apportés. J’étais toujours ébloui qu’un réalisateur puisse me toucher aussi profondément alors que c’était pour moi un parfait inconnu. Je ne veux pas changer le monde, mais si je peux faire vibrer quelques personnes, c’est formidable. C’est pourquoi j’associe technologie et sensibilité.


Vous travaillez toujours avec la même équipe ?
Y. N. : Je travaille avec les mêmes personnes depuis longtemps, oui. C’est une autre force du groupe. Depuis vingt-trois ans, le compositeur du groupe c’est Joan Guillon, guitariste. Depuis le temps, nous travaillons rapidement. Nous sommes tellement habitués l’un à l’autre. On a grandi ensemble, on a délimité l’univers d’EZ3kiel. Nous sommes en phase sans vraiment faire d’effort. Stéphane Babiaud nous a rejoints il y a quelques années au moment où nous avons travaillé avec un orchestre symphonique sur le projet Naphtaline Orchestra. Il a apporté son savoir et a tiré notre langage musical vers une rigueur que nous n’avions pas. Avec lui, nous sommes un mélange d’audace et de rigueur.
Comment est née l’idée du mapping ?
Y. N. : Je travaille à la projection d’images depuis vingt ans mais le mapping c’est assez récent. On a utilisé l’image parce que nous n’avions plus de chanteur ! Lorsque nous avons décidé de nous professionnaliser, c’était l’époque des DJs, et les premières projections sont nées de ce vide en cœur de scène. Il n’y avait rien à regarder ! C’est ainsi que les premières images sont apparues. Nous avons pu acheter deux vidéoprojecteurs grâce à une subvention et nous avons travaillé au millimètre, les images calées sur la musique. On a été très vite connus pour ce travail de précision entre le son et l’image. Puis la technologie Flash a permis d’intégrer du mouvement et de l’interaction sur Internet. J’ai découvert le code et j’ai créé mon premier site en flash www.ez3kiel.com. Je me suis mis à coder pour amener à la vie des éléments qui ne bougeaient pas. Et c’est cette initiation à l’interaction qui m’a donné envie de tout lier : musique, code, images. C’est ainsi qu’est né Naphtaline (2007), un projet sorti avec un DVD, et qui est une pierre angulaire dans notre travail.


Vous êtes un pionnier des temps modernes…
Y. N. : Chaque projet m’a orienté. Le fait d’avoir travaillé tous les jours pendant deux ans, cela m’a appris le code, c’est devenu mon activité quotidienne. L’outil, la puissance informatique, le temps réel, le spectacle vivant, … Quand le batteur tape quatre fois, l’image est parfaitement synchronisée. Les programmes informatiques réagissaient en temps réel, le batteur envoyait à l’image. Je commence chaque projet par l’élaboration d’un logiciel spécifique. Je travaille en c++ parce que c’est ce qui existe de plus performant et de plus rapide. Le mapping d’Évolutions est créé à partir d’un logiciel que j’ai imaginé il y a deux ans.
Comment s’appelle ce logiciel ?
Y. N. : Il n’a pas de nom. Il n’est pas conçu pour être distribué. Il porte le nom du premier mapping que j’ai fait [rires] ! C’est une usine à gaz, personne d’autre que moi ne pourrait l’utiliser.
C’est celui que vous avez utilisé pour la cathédrale ?
Y. N. : Oui. J’avais précédemment crée un mapping sur le château de Candé qui a établi les bases esthétiques de la projection sur la cathédrale. Je me suis interdit de céder à certains effets que l’on peut voir en permanence sur les mapping. Ce logiciel, je le développe tous les jours. C’est une partie assez lente de mon travail. On me demande souvent pourquoi je ne délègue pas, pourquoi je ne laisse pas cette partie très technique, très mathématique à un technicien dont c’est le métier. Mais c’est en faisant que je trouve toutes mes idées. Au moins la moitié de mes idées arrivent par hasard ou par accident, en travaillant. Si je ne suis pas là pour les déceler quand elles arrivent, je peux passer à côté. Il n’y a pas de meilleure méthode, je préfère mettre les doigts dans la technique, c’est la base de ma création.



Ceci explique la modernité d’Évolutions.
Y. N. : Peut-être oui. Il faut être vraiment résolu dans ce qu’on présente, quand quelqu’un a quelque chose à raconter sur le monde, une grande partie du travail est faite. Parfois les gens pensent que notre travail est trop sombre. Certains voient du spleen, d’autres de la beauté. C’est vrai qu’Évolutions a été bien reçu par le public. Je pense que c’est le récit et puis son aspect poétique et atmosphérique. De plus, je suis certain que la poésie peut toucher le plus grand nombre, qu’il ne faut pas reculer devant l’exigence à présenter des œuvres pointues à tous.
Pourquoi le choix de la cathédrale ?
Y. N. : C’est “La Maison de Production”, le producteur, qui m’a orienté vers ce bâtiment. Il a vu que la conception de mon logiciel avait été pensée pour exploiter les briques. Ce que je nomme les briques, c’est le dessin de chacune des pierres que compose la cathédrale. Je n’ai pas voulu utiliser l’architecture en relief, un scan 3D du bâtiment. Je me suis interdit de faire cela au profit de l’exploitation des lignes. Les lignes, c’est chaque pierre, la jointure des pierres. Je les ai dessinées une à une. C’est la partie la plus fastidieuse. J’ai travaillé à partir d’une photo HD et ensuite j’ai passé trois semaines à raison de quatre heures par jour à redessiner toutes les pierres en les respectant scrupuleusement. Un fois créées, mon logiciel les utilise pour initier le mouvement. Le producteur qui m’avait repéré pour mon mapping au château de Candé m’a donc proposé un bâtiment qui collait à ce type de travail.
Et vous avez travaillé sur l’histoire de la cathédrale.
Y. N. : Ce n’est pas son histoire réelle. C’est une histoire inventée pour les besoins de mon mapping. J’ai écrit une histoire de bâtisseurs en trois périodes. La première, celle des premières cathédrales construites avec des éléments quasi primaires (fer, papier, soie, …). Et les lois de la physique détruisent tout : soit elles s’envolent, soit elles s’effritent, s’effondrent, se ploient. Les secondes, les bâtisseurs décident de les incarner en y ajoutant un gardien, une sorte de Dieu, pour les rendre plus solides mais cela ne tient toujours pas. La troisième période est liée à l’énergie et à la lumière : les derniers bâtisseurs décident de se passer de la matière mais après un blackout, les cathédrales soudées par de l’algèbre ne survivent pas non plus… Au final, la seule cathédrale qui survivra est celle qui restera gravée dans la mémoire des gens.
Belle idée.
Y. N. : C’est une idée difficile à transcrire lorsqu’on voit le spectacle mais c’est la ligne directrice qui a guidé les trois parties du mapping. Cela fonctionne d’autant mieux que la cathédrale est très blanche et que nous avions une puissance phénoménale pour la projection. Je ne suis pas certain de retrouver cette puissance avant longtemps. On avait une précision et une puissance de 60 000 lumens. L’œil ne peinait absolument pas pour voir le moindre détail. C’est la puissance de la lumière qui produit cet effet. Le confort visuel aide beaucoup, on est au cinéma.





