Les tableaux vivants de La Bohème de Lisa Navarro
L’Opéra national de Nancy-Lorraine fera l’objet de bien des premières ce dimanche 14 décembre 2025. La Bohème, mise en scène par David Geselson selon l’œuvre de Giacomo Puccini, y sera présentée en première mondiale. Quant au registre, il est aussi une première dans le genre pour le metteur en scène de théâtre. Loin des clichés du Paris de l’époque romantique où l’action se passe, la scénographe Lisa Navarro, accompagnée de Jérémie Scheidler à la vidéo et Jérémie Papin à la lumière, dessine un plateau à la manière de la peinture d’Histoire. Ce genre de peinture qui s’inspire de scènes issues de l’Histoire compose la dramaturgie et ancre les personnages dans une temporalité historique qui est celle de la Monarchie de Juillet (1830-1848). La scénographie traverse les quatre actes et ses trois lieux grâce à l’ingénieuse présence d’une verrière suspendue et de nombreuses déclinaisons d’objets. Lisa Navarro nous partage la fabrique de cette commande et revient sur deux années de création.

Vous collaborez régulièrement avec David Geselson mais c’est la première fois que vous vous attaquez à un livret d’opéra ensemble. Comment avez-vous trouvé votre chemin ?
Lisa Navarro : L’opéra fonctionne selon un régime de commandes. Après qu’elle ait été soumise à David, il nous fallait très vite trouver quel était le point de rencontre possible entre l’œuvre et son propre univers. La question du répertoire se pose sincèrement à l’opéra. Il y a des œuvres qui, par leur musique, sont encore certes très puissantes et méritent encore d’être écoutées, mais leurs propos, en termes de livrets et de dramaturgie, s’y prêtent-ils encore ? J’avais l’impression que ce qui fait l’identité du théâtre de David, c’est une manière de faire récit en repassant par des événements historiques ou d’archives. Il se trouve que le fait historique existe vraiment dans La Bohème. En tant que premier opéra vériste, il n’est plus question d’un sujet tiré d’une mythologie lointaine ou qui relate l’édifice des puissants comme l’opéra le faisait jusqu’alors. En sortant son livret des Scènes de la vie de bohème d’Henry Murger, paru en petites séries dans les journaux de l’époque, Puccini raconte le quotidien d’artistes sans-le-sou. L’inscription claire de ces personnages dans le contexte politique de l’époque (fin de l’Empire en France et grands mouvements indépendantistes), grâce notamment à des éléments d’archives vidéoprojetés, a construit la fiction et nourrit l’axe dramaturgique.

Comment la vidéoprojection et le travail du vidéaste Jérémy Scheidler vous ont-ils permis de construire votre propre relation à l’image ?
L. N. : Une proposition de la vidéoprojection a été de construire un tableau dans le tableau (l’acte). Une des peintures de Jean-Jacques Henner, qui travaille et peint à cette époque, est une représentation de femme. Nous en faisons une possible représentation du personnage de Mimi, mais de manière très ouverte. La vidéoprojection du visage de Marianne de La Liberté guidant le peuple d’Eugène Delacroix est aussi une possible figure de Musette, l’autre personnage féminin de La Bohème. Il s’agit de propositions qui agissent comme une sorte de collage entre le personnage et la figure de ce tableau très connu. Ce que la vidéoprojection amène, c’est finalement de comprendre que la peinture fabrique la pensée d’une époque en ébullition. Grâce à la figure de Marcello, un des personnages principaux qui est peintre, nous le voyons dans son atelier en train de peindre et donc de faire sentir cette pensée-là au travail à partir du réel du plateau.

Comment ne pas rendre clichée la scénographie d’un Paris-artiste où l’action se déroule en plein cœur du Quartier latin des années 1830 ?
L. N. : Il a fallu effectivement trouver la quintessence des éléments constitutifs de cette époque. Nous avons ainsi fonctionné grâce à un système de métonymies, à la fois des émotions des personnages, mais aussi des situations, prises dans un prisme politique, historique, et individuel. Prenons concrètement l’exemple de la mansarde des actes un et quatre. Tout l’enjeu de celle-ci se joue du côté de la lumière et de l’obscurité. Les personnages se trouvent dans une situation où ils n’ont plus de nourriture et n’ayant pas l’électricité, ni de bois à brûler, ils sont dans l’obscurité de la maison, frigorifiés. L’enjeu de la lumière se joue aussi dans le type de source de lumière utilisée. Nous avons donc travaillé avec de la vraie flamme. Nous avions déjà élaboré avec David dans le cadre d’Une pièce pour les vivant.e.s en temps d’extinction, un dispositif de lampe à huile. Avec Maurizio Moretti de la MC93 de Bobigny, et avec qui nous avons poursuivi l’aventure dans le cadre de ce projet, nous avions fabriqué des paraboles, une sorte d’objet concave avec au centre un foyer où réside la lampe huile. Parée de facettes de miroirs, la parabole amplifie ainsi la lumière mais là où cet objet devient une métonymie, c’est qu’elle ressemble à une fleur. Or Mimi, le personnage principal féminin de La Bohème, est une sorte d’ouvrière qui fabrique des fleurs en tissu de manière très artisanale pour des modistes. Un des autres enjeux que nous avons tiré de la mansarde, c’est évidemment la question du rapport au dedans/dehors. La forme que nous en avons extrait est la verrière. Nous avons travaillé avec les ateliers de construction basé à Rome, Tecnoscena, dans le cadre de la réalisation de cet ouvrage de machinerie. La structure de la verrière de 5 m x 5 m est soutenue en quatre points élingués et pivote de cour à jardin à l’aide de patiences motorisées. Elle nous permet de faire toutes les inclinaisons possibles.

Si l’écoconception guide ta pratique de scénographe, as-tu pu mener ce chantier dans le cadre du projet ?
L. N. : Franchement, du côté des matériaux utilisés, pas énormément malheureusement. Nous avons toutefois pu récupérer quelques éléments qui appartenaient aux stocks de l’Opéra tels que certains tulles et cyclorama. Toutefois, là où la scénographie relève le défi de La Bohème, c’est dans sa capacité à décliner les objets déjà présents au plateau. Le livret amène finalement le changement de décors systématique à chaque nouvel acte : d’une mansarde à l’acte un, nous sommes devant la terrasse d’un café d’une place de Paris dans l’acte deux, devant la façade d’une taverne donc dans un paysage dans l’acte trois avant de revenir dans la fameuse chambre de la mansarde dans le dernier acte. À l’exception d’un luminaire qui vient des cintres et d’un arbre, même le sol est décliné. Nous ne changeons donc pas de décors, ce qui aurait pu être le cas.

La Bohème, mise en scène par David Geselson, sera présentée du 14 au 23 décembre 2025 à l’Opéra national de Nancy-Lorraine, puis en tournée du 08 au 12 février 2026 au Théâtre de Caen, du 25 février au 1er mars aux Théâtres de la Ville de Luxembourg, du 11 au 17 mars à l’Opéra de Dijon, du 27 au 29 mars à l’Opéra de Reims. Toutes les informations concernant la première à Nancy sont à retrouver ici





