Un théâtre qui se rêve lui-même

Le metteur en scène François Tanguy, tout à la fois peintre, scénographe et dramaturge, est mort à l’âge de 64 ans, avons-nous appris mercredi 7 décembre 2022. Ce texte en forme d’hommage est un cheminement dans son œuvre et rassemble quelques sources et souvenirs.

Choral (1994) - Photo © Michel Jacquelin

Choral (1994) – Photo © Michel Jacquelin

Tanguy tenait d’une main celle des universitaires, essayistes, architectes, journalistes, intellectuel.le.s les plus exigeant.e.s, et de l’autre main celle des artisans, technicien.ne.s, constructeur.rice.s, régisseur.se.s, créateur.rice.s les plus complices. Ce n’est pas le seul paradoxe du Théâtre du Radeau : nous y parlons de cirque mais aussi de quatrième mur, de labyrinthe et de clairière, de lanterne magique et de faux-jour, d’art populaire, de musique et de textes savants… Plus Emmaüs que réseaux sociaux, mais jamais passéiste. Tanguy est ancré dans le passé, certes, mais un passé “moderne”, aux aguets, qui ne demande qu’à revivre, modeste et pauvre, mais guerrier, vif, beau et vaillant. Ses liens fidèles et profonds, dans la lignée de Kantor, avec une certaine idée de l’art moderne (Spoerry, Arman, Dubuffet, Beuys, arte povera, …), sa volonté dans l’acte constructif de légèreté, de réemploi et de récupération, tout chez lui rentre en résonance avec les nouvelles générations de metteur.se.s en scène et scénographes (Camille Boitel, Sylvain Creuzevault/Jean-Baptiste Bellon, Samuel Achache/Jeanne Candel/Lisa Navarro) qui veulent, pour vivre poétiquement, se débarrasser à jamais de certaines pratiques de la société du spectacle.

Choral

Choral, chef d’œuvre de novembre 1994 au Théâtre de la Bastille. Période Kafka, redingotes, chapeaux melon, ailes d’ange, ampoules et guirlandes. Une des premières fois où nous voyions des bâches en plastique pour créer des effets que nous avons beaucoup vu ensuite avec Romeo Castellucci. Maintenant, nous trouvons ces matériaux ignifugés chez Gerriets. Effets de vol, personnages suspendus (les acrobates Branlo & Nigloo), hyper-onirisme.

“Parfois quelqu’un s’envole, parfois des anges chuchotent en ajustant leurs ailes.”(1)

Nous ne comprenions pas un mot. Rideau de scène brechtien en toile à matelas, idée géniale : préparer le spectateur à plonger dans le rêve. La lumière ne semblait émaner que du dedans.

La Bataille de Tagliamento(2)

Une définition possible du Théâtre du Radeau : des acteur.rice.s manipulant des panneaux de très grandes dimensions, à la fois décoratifs et constitutifs du lieu théâtral, pour des agencements provisoires. Légers comme des peaux tendues, grands comme de l’architecture. Succession impalpable de différents tableaux qui fonctionnent comme les plaques de verre d’une lanterne magique. Le décor est tellement délicat et fragile que si nous craquions une allumette, tout flamberait.

La puissance de l’incendie et la fragilité du cierge.

“Des lumières on vous dit ! Des lumières avec le cœur qui brûle comme s’il ne s’agissait que de cela. De brûler toujours et encore. Brûler pour rien. Juste pour faire exister des trouées de silences entre deux fulgurances.” (3)

Les Cantates (2001) - Photo Alain Dugas

Les Cantates (2001) – Photo Alain Dugas

Les Cantates(4)

Une de ces vastes tentes blanches, communes et neutres, qui peuplent les foires-expositions, offrant 20 m d’ouverture sur 25 m de profondeur pour un gradin accueillant 150 personnes. L’espace est immense et rappelle un atelier de peintre, avec des cadres retournés et d’autres présentant des toiles à peine esquissées. Trois absides ajoutées à la tente (provenant d’une demi-sphère agricole coupée en deux) constituaient les coulisses du théâtre/atelier et cachaient plusieurs centaines de tubes fluo industriels pour créer un époustouflant effet de faux-jour. Face public, plein centre, une comédienne des Cantates (Muriel Hélary) se baissait et ramassait à ses pieds deux rallonges électriques à l’endroit de leur assemblage : elle les brandissait puis arrachait la prise mâle de la prise femelle, donnant ainsi le signal pour un noir total qui plongeait la tente dans les ténèbres.

Soubresaut(5)

Tout est devenu très saturé, dense, comme peut l’être une coulisse encombrée de décors : obstacles, ouvertures et voies sans issue. Embouteillage de panneaux, forêt de châssis, cela devient une bataille pour créer ne serait-ce qu’une clairière pour jouer. Le travail de Sisyphe de l’acteur “tanguyien”. Nous entendons beaucoup mieux les textes. Paysages projetés en vidéo : les faisceaux viennent se fracasser sur le décor. Les spectacles du Radeau sont scéniquement énigmatiques.

La Tente à Saint-Denis - Photo © Didier Grappe

La Tente à Saint-Denis – Photo © Didier Grappe

Actrices & acteurs

En frac et robes longues, leurs têtes coiffées d’invraisemblables chapeaux et perruques, bricolés avec ce qui vient (carton, ruban, scotch) elle.il.s jouent comme des enfants qui se déguisent et forgent la trame mouvante d’une toile de maître.

“Un homme se penche excessivement bas pour saluer. Ce n’est plus un homme, c’est un jouet en bois.” (6)

Cirque

“Le théâtre est une affaire de campement, une activité foraine.”
François Tanguy

Nous pouvons voir certains spectacles du Radeau comme une parade de music-hall, de revue ou d’un cirque allégorique, constituée d’un enchaînement d’entrées et de séquences autonomes. À l’image de la piste du cirque s’aménageant pour permettre au nouveau numéro de débuter, un mouvement quasi général du plateau met en branle les éléments, agençant ainsi l’espace pour de nouveaux développements. Tout comme s’il s’agissait d’agrès, les acteurs s’accrochent aux châssis pour diverses figures, les tables s’empilent et basculent pour se transformer en toboggans.

Disques

Le son des châssis qui glissent sur le plancher de bal. Frottements, grincements, arrachements, tintements. Par bouffées pénètrent les bruits du dehors : chants d’oiseaux, heurts et grincements d’une gare de triage, rumeurs de ville de toutes sortes, carillons de cloches, brouhaha d’une taverne bondée. “Le vent de la musique ne cessera d’aller et venir en houles.” La musique, omniprésente, saturée d’émotions violentes, courroie de transmission du moteur théâtral du Radeau, reprend des œuvres classiques et contemporaines qu’elle met en boucle, superpose, mêle à d’autres sources sonores.

Exégèse

Un théâtre fait pour écrire à son sujet : Jean-Christophe Bailly, Maxence Cambron, Jean-Paul Manganaro, Rachel Rajalu, Bruno Tackels, Jean-Pierre Thibaudat, Éric Vautrin, … Fascinants jeux de miroirs entre les théâtres, les lieux, les spectacles et tout ce qui a été écrit autour de Tanguy. Bruno Tackels a déclaré dans L’attablement : “Pendant la tournée d’Orphéon et du campement à travers l’Europe […] il y avait une très petite jauge. Pour ne pas occuper la place d’un spectateur, Tanguy m’avait installé sur le plateau, avec une petite table, caché derrière un panneau. Des dizaines de fois, j’ai vu le spectacle de biais, extérieur et immergé, frôlé par les acteurs et leurs grands panneaux – sans doute la plus simple, la plus juste définition de la dramaturgie”.

Par Autan (2022) - Photo Daniel Jeanneteau

Par Autan (2022) – Photo Daniel Jeanneteau

Fonderie

Ancien bâtiment industriel du Mans de 4 200 m2 (la surface d’un hypermarché) puis garage devenu théâtre. Des ateliers, des cuisines, des chambres et des salles avec des objets hétéroclites. C’est un lieu hospitalier qui reste inachevé, où construire, chercher, répéter, tâtonner. Coopérative “œuvrière”. Des bouts de la Fonderie se retrouvent sur le plateau du Radeau, et réciproquement.

Lanterne magique

L’image de la lanterne magique revient souvent sous la plume de nombreux critiques. C’est à la fois juste mais impropre à refléter la complexité de tous ces “filtres” à l’œuvre dans les scénographies de Tanguy. Nous avons bien sous les yeux l’intérieur d’un spectacle optique archaïque mais dans lequel les sources lumineuses et les plaques de verre peintes seraient prises dans l’œil d’un cyclone. Dans Le Temps retrouvé de Marcel Proust, la lanterne magique devient la métaphore du temps lui-même. Les personnes que Proust a connues et qui sont les personnages des six premiers volumes de À la recherche du temps perdu n’ont plus du tout la physionomie et l’apparence physique qu’il leur a connues. Leurs corps, vieillis, les rendent presque méconnaissables.

“Un guignol de poupées baignant dans les couleurs immatérielles des années, de poupées extériorisant le Temps, le Temps qui d’habitude n’est pas visible, qui pour le devenir cherche des corps et, partout où il les rencontre, s’en empare pour montrer sur eux sa lanterne magique.” (7)

Livres

“On en vient vite à penser que les livres, même s’ils ne sont plus sacrés, continuent à être fortement opérants et chargés de cette puissance de vie, de cette capacité à donner la vie.” (8)

Pour les tournées du Radeau, des malles entières de livres et de CD sont déplacées. Les paroles, aux sources multiples, bribes d’histoires, fragments d’auteurs grecs anciens, allemands, français, sont parfois chuchotés, à peine audibles, parfois dans des langues étrangères, parfois déclamées comme dans un théâtre ancien : on y parle à soi, à son double, à son ombre, à celui qui n’est pas là comme à celui juste à côté, aux morts comme à ceux qui, quelque part, tendent l’oreille.

La Bataille de Tagliamento (1996) - Photo © Michel Jacquelin

La Bataille de Tagliamento (1996) – Photo © Michel Jacquelin

Mixage

L’art de Tanguy, c’est aussi celui du montage, du mélange, du mixage. À l’instar du son, de la lumière et des textes, il y a “mixage scénographique” : fondus enchaînés, glissements, décalages, ouvertures, fermetures, déplacements, répétitions, superpositions, regroupements, basculements. Il y a un côté docteur Frankenstein chez Tanguy, avec ce goût du collage, de l’électricité et du lyrisme.

Papier peint

Les fleurs des papiers peints, que nous retrouvons aussi sur certains rideaux ou mêlées aux projections de paysages en vidéo, racontent surtout le dehors, l’ailleurs. Ainsi, les tables du Radeau se voient attribuer des noms d’îles : Frioul, Groix, Ouessant, d’Arz, transformant la scène en archipel mouvant. Valorisation de matériaux surannés ou “innommables” : bâches, toiles, papiers peints, plaques de résine ondulées, tables, chaises, cadres, panneaux, bric-à-brac de grenier saisi “entre éternité et poubelle”. L’épaisseur d’un décor c’est le matériau vrai, ready made, arraché au réel, à la vie même, poli par l’usage, le temps et la poussière. C’est épais, cela a vécu et n’a pas d’équivalent dans une version artificielle.

Plancher de bal

“Les acteurs du Radeau n’ont qu’un seul territoire : la scène. La leur est pauvre avec ces panneaux ingrats qui coulissent et modèlent.” (9)

“Le plancher de 20 m x 30 m comporte toutes les marques. Chacun est responsable des siennes, qu’il refait quand la marque commence à s’user. Nous tournons avec notre plancher qui est notre calque.” (10)

Quatrième mur

Pour que le théâtre se rêve lui-même, il lui faut une certaine autarcie et protection : tulle, bâche, rampe ou barricade, comme une ligne de front à l’endroit du quatrième mur. Ainsi, le proscenium de Par autan, qui installe au centre une longue table et un meuble tronqué, sorte de bahut à couvercle qui évoque le capuchon de bois recouvrant un trou de souffleur et, à cour et jardin, deux étroits podiums, surélevés d’une vingtaine de centimètres, reliés par deux planches d’échafaudage.

Sommeil

“Une fois, on répétait Fragments Forains, en début d’après-midi. C’était l’été, j’avais un énorme ventre très chaud, un faux nez, des petites lunettes, j’étais assis sur une chaise, la tête penchée sur mon faux ventre, j’avais une sorte d’armure en boîtes de conserve, je ne pouvais presque plus bouger, j’étais bien enfoncé dans la chaise, et je me suis endormi. Tanguy ne s’en est pas aperçu. Ça n’avait pas perturbé la répétition. Je jouais le capitaine, et il faisait travailler le comédien qui jouait Woyzeck à ce moment-là. Il l’a fait reprendre longtemps, avec une grande douceur, il lui parlait bas, comme il fait d’habitude, et puis au bout de très longtemps, je ne sais pas combien, il est venu vers moi et m’a dit que le temps que je prenais pour répondre était bien, mais un peu long : là, je me suis réveillé.” (11)

 

 

Notes

(1) Alain Dreyfus in Libération 8 octobre 1996

(2) Octobre 1996 au Théâtre de Gennevilliers

(3) Guillaume Durieux sur Facebook

(4) Tente des Tuileries à Paris en juin 2001.

(5) Octobre 2017 au Théâtre Nanterre-Amandiers

(6) Hugues Le Tanneur in Les Inrockuptibles, 23 novembre 2011

(7) Marcel Proust in Le Temps retrouvé

(8) Bruno Tackels in François Tanguy et le Théâtre du Radeau

(9) Alexandre Demidoff in Le Temps, 28 décembre 2006

(10) François Fauvel in Actualité de la Scénographie n°216

(11) Marc Bodnar in Alternatives théâtrales / Académie expérimentale des théâtres 52-53-54, décembre 96/janvier 97, Les répétitions

 

 

Tournée Par Autan

Tournée Item : MC93, du 10 au 14 mai 2023

Remerciements : Hervé Vincent, Jean-Baptiste Bellon, François Fauvel, Patrick Bouchain, Michel Jacquelin, Didier Grappe

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