Quand l’adrénaline entre en scène

Comprendre pour mieux gérer la montée… et la descente

Chaque année, le très sérieux site de recherche d’emploi américain CarrerCast détermine les dix métiers les plus stressants du moment. Pour cela, des chercheurs s’appuient sur des critères objectifs (gestion du temps, autonomie, impact d’une erreur, …) et identifient scientifiquement les postes générateurs de stress. Si nous ne nous étonnons guère de trouver parmi les métiers les plus stressants les militaires, les pompiers, les pilotes de ligne et les policiers, nous pouvons être surpris de découvrir, en cinquième position, les métiers de l’événementiel et du spectacle. Et si nous apprenions à gérer les montées et les descentes d’adrénaline ?

Photo © Tonik by Unsplash

Photo © Tonik by Unsplash


Panne de console et neurobiologie

Directeur.rice technique, régisseur.euse, scénographe, machiniste, ingénieur.e son, éclairagiste, électro, … Tous les métiers du spectacle sont exposés au stress. La montée d’adrénaline fait partie du métier. Il s’agit souvent d’une réponse biologique et immédiate à une situation d’urgence. Prenons par exemple Alexandre Donikian, régisseur son dans un grand festival. Nous sommes le 3 juillet 2012 et, ce soir, il accueille Juliette Greco dans une salle de 4 200 spectateurs. Soudainement, alors que le concert a débuté, “de petites explosions” se font entendre dans les retours puis sur la façade. Le problème va en s’amplifiant jusqu’à forcer la grande dame à sortir de scène. Le directeur du festival annonce alors une interruption du concert de vingt minutes. Voilà le délai accordé à notre régisseur son pour diagnostiquer et traiter la panne.

Il faut agir vite ! Pas le droit à l’erreur ! Alexandre le sait. Son cerveau entre en phase de choc et trois zones spécifiques se mobilisent : l’amygdale, l’hippocampe et le cortex préfrontal. Ces zones vont déclencher une tempête de molécules chimiques : les neurotransmetteurs. Durant cette phase de choc, les premières manifestations physiques apparaissent : pâleur, sensation de gorge sèche, sueur, tremblements, …

Heureusement, la phase de réaction succède très rapidement à la phase de choc. Les neurotransmetteurs activent les glandes surrénales (situées au-dessus des reins) qui libèrent les hormones du stress : adrénaline et cortisol.

L’adrénaline va potentialiser la force physique, la rapidité et l’acuité d’Alexandre : hausse de la fréquence cardiaque, dilatation des vaisseaux sanguins, augmentation du rythme respiratoire, dilatation des pupilles, diminution de l’activité digestive, redistribution des fluides vers les muscles et le cerveau… Le cortisol, de son côté, va soutenir l’activité de l’adrénaline. En libérant le glucose du foie, il libère de l’énergie et permet à l’organisme de faire face à la situation de tension plus longtemps.
Alexandre identifie rapidement la panne au niveau d’une carte numérique et décide de basculer la console et le câblage en analogique. Jouable en quelques heures, mais plus compliqué à gérer dans l’urgence.

L’histoire finit bien. Après vingt minutes de pur stress, la panne est diagnostiquée, traitée et le concert reprend. La presse qui assiste au concert parlera “d’un miracle” (sic). L’adrénaline est venue en aide à Alexandre en augmentant brièvement ses capacités physiques et intellectuelles. Nous voyons ici toute l’importance de potentialiser les effets bénéfiques de ce rush. En la matière, certains corps de métier ont une longueur d’avance.

Photo DR

Photo DR

Accompagner le rush d’adrénaline

Les effets de la montée d’adrénaline ne sont pas nécessairement positifs. Un hyper choc peut tétaniser une victime ou entraîner une réaction disproportionnée de violence ou de colère. Dans une situation de stress intense, notre cerveau retrouve un fonctionnement primaire. Nos instincts prennent le dessus et ne nous laissent que peu d’options : combattre, fuir, se mettre en retrait. C’est pourquoi les pompiers et les policiers sont spécifiquement formés sur le sujet. L’optimisation de la phase de réaction repose sur une préparation rigoureuse et quotidienne.

La répétition du geste est souvent citée comme un élément clé dans la gestion de l’adrénaline. Faire et refaire les mêmes gestes. Développer des automatismes pour être en situation de maîtrise lorsque le rush s’invite. Ce sentiment de maîtrise est essentiel pour jouir des effets positifs de l’adrénaline. Guillaume Correas, sergent du groupe montagne sapeurs-pompiers (GMSP74), . le confirme : “Quand je suis en opération, je ne ressens pas le stress. Je suis concentré sur la technique. L’adrénaline canalise mon énergie. C’est plus difficile quand je suis en centre de secours et que je participe à la régulation(1). Nous ne sommes pas habitués à ce stress. Nous sommes moins formés et devons prendre des décisions sans avoir toutes les informations”.

L’anticipation des situations délicates est la seconde clé pour maximiser les bienfaits de l’adrénaline. Pour cela, la police pratique des exercices de simulation, de mise en scène et de visualisation. Ces mêmes exercices de visualisation utilisés par les coachs sportifs. Fermez les yeux et laissez votre imagination aux commandes. Le film des problèmes et des solutions vous prépare à l’imprévisible.

Plus classiques mais incontournables, le briefing et la check-list de mission sont systématiquement pratiqués par la police et les pompiers. Il est impossible de se présenter sur le terrain sans savoir pourquoi ou sans avoir vérifié l’état de son équipement.

Dernier facteur unanimement souligné par “les professionnels du stress” : une bonne hygiène de vie est absolument nécessaire afin d’accompagner la montée d’adrénaline. Manger sainement, se reposer et surtout pratiquer régulièrement une activité sportive donne à l’organisme le tonus nécessaire pour faire face aux effets du cortisol sur la durée. L’exposition au stress épuise en effet les capacités énergétiques et fait chuter le taux de glucose dans le sang.

Nous touchons ici une réalité que les pompiers et les policiers connaissent bien : le rush d’adrénaline fatigue, tant physiquement que psychiquement. Lorsque l’alerte prend fin, le corps et l’esprit ont besoin de se régénérer. C’est pourquoi la gestion de la descente d’adrénaline est d’une importance capitale.

Gérer la descente d’adrénaline

À nouveau, il convient de se tourner vers nos professionnels du stress pour connaître leurs “trucs” et leurs recettes. Comment gèrent-ils l’après ?

En la matière, chacun semble avoir sa méthode : méditation, lecture, écriture, sport, cuisine, repos, … Le sergent Guillaume Correas pratique par exemple la cohérence cardiaque. Quoi qu’il en soit, chacun doit découvrir son sas de décompression. Une manière de se reconnecter au réel et de prendre de la distance avec l’urgence.

À ces pratiques empiriques et individuelles, un outil incontournable est cité par les policiers et les pompiers : le débriefing ou “retex” (pour retour d’expérience). S’exprimer et verbaliser son expérience stressante est en effet nécessaire pour décrocher en douceur et éviter de ressasser le film de ce qui a été fait et de ce qui aurait pu être accompli. Les méthodes sont efficaces et éprouvées. Charlotte Krikorian, commissaire stagiaire, explique : “Le retex permet de donner la parole à tous. Chacun s’exprime et fait part de son ressenti. Nous profitons du retour d’expérience et écoutons sans intervenir. Il ne s’agit pas de se positionner en sauveur. Nous essayons de ne pas rester sur l’émotion et de tirer des leçons de manière objective”.

Le sergent Guillaume Correas exprime un avis analogue : “Le retex joue un rôle important dans la descente d’adrénaline. Tout le monde s’exprime sur l’intervention, chacun donne son point de vue. Il n’y a pas de jugement parce que nous savons que face à une situation stressante, il n’y a pas de bonne solution”.

Si nos deux spécialistes soulignent la nécessité d’objectiver la situation lors du retex, ils précisent également que l’émotion ressort lors de débriefing informel autour d’un repas ou de la machine à café. Le soutien du collectif est en effet absolument nécessaire.

Alexandre, notre régisseur son, souligne d’ailleurs l’importance du collectif avant, pendant et après la gestion de l’incident : “Pendant la panne, je suis resté en contact talkie avec l’équipe son et avec la direction du festival. J’ai informé, pris des conseils. Je me suis senti soutenu. Lorsque nous nous en sommes sortis, nous nous sommes tous félicités. Nous avons partagé cette sensation de fierté ! Nous avons été capables de faire cela !”.

Pas de débriefing ni de retex pour Alexandre. Ces outils n’ont pas (encore) la faveur de notre secteur d’activité. Notre régisseur son avoue que la fatigue lui est tombée dessus lorsqu’il a quitté le site du festival et qu’il a raconté son expérience à sa femme. Preuve s’il en est que, confronté à une situation stressante, la parole et l’écoute font partie du processus de régénération.

Quels enseignements ?

Quels enseignements tirer de ces expériences croisées ? Tout d’abord, notons l’importance de l’anticipation : prévoir l’imprévisible est la première clé. De nombreuses méthodes peuvent être employées pour y parvenir. Établir une cartographie des risques en est une. Dresser la liste des problèmes potentiels en faisant appel à l’intelligence collective en est une autre. Que chacun fasse preuve d’imagination et contribue à la réflexion en proposant divers scénarios catastrophes. De la même manière, c’est collectivement que cette liste de problèmes potentiels se trouve enrichie de réponses adéquates. “Et si la console retour prend l’eau…”, “et si nous perdons la façade…”. Des exercices de simulation ou, a minima, de visualisation permettent d’anticiper les situations délicates et, surtout, d’atténuer la phase de choc. Notons par ailleurs que cette méthode gagne à être déployée dans tous les services en prise avec des tâches critiques (le service production ou tournée par exemple).

La cartographie des risques permet par ailleurs de croiser la gravité des incidents (leur impact) avec la probabilité de leur survenance. Il est ainsi possible de définir des exercices à répéter régulièrement. Nous ciblerons ainsi les risques les plus probables et/ou les plus impactants.

La gestion de l’adrénaline et du stress plaide par ailleurs pour un suivi attentif de la qualité de vie au travail (QVT). Les travaux de l’Anact (Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail) le montrent de manière explicite : il existe un lien direct entre QVT, gestion du stress et management des risques.

En dernier lieu, soulignons l’absolue nécessité d’ouvrir le dialogue avant le lever de rideau dans le cadre de briefing et à l’issue de la représentation lorsqu’un retex s’impose. Le briefing peut revenir sur des notions d’organisation du travail, de définition des tâches ou mettre en lumière des points de vigilance. Pour le retex, nous nous inspirerons de l’expérience des policiers ou des pompiers pour faciliter l’expression. Nous proposerons à chacun de faire part de ses impressions, permettrons la verbalisation du vécu intime des difficultés rencontrées. Ce temps d’échange est essentiel. Alexandre Donikian le rappelle très justement : “Après le concert de Juliette Greco, j’ai mal dormi. Cela a tourné dans ma tête et pas uniquement le premier soir. Des histoires comme celle-là peuvent t’habiter longtemps, en particulier si cela se finit mal. Cela fait réfléchir. Ces histoires te font avancer ou te rongent. Tu gardes certaines situations en mémoire toute ta vie”.

Adrénaline et cortisol sont donc des armes à double tranchant. S’ils sont capables de maximiser le potentiel physique et intellectuel, ils épuisent paradoxalement le corps et l’esprit. Il est donc nécessaire d’accompagner la montée comme la descente. Pour cela, pas de miracle. Les outils sont rangés au rayon management. Nous les mobilisons en manifestant confiance, écoute et en investissant du temps.

Remerciements

  • Guillaume Correas, sergent du groupe montagne sapeurs-pompiers (GMSP74)
  • Alexandre Donikian, régisseur son
  • Charlotte Krikorian, commissaire stagiaire, Police nationale


(1) Prise en charge des appels téléphonique d’urgence et évaluation du degré d’urgence afin de lui donner la réponse la plus adaptée

Facebook
LinkedIn

Lire aussi

Dans la même catégorie

AS n°244

AS n°244 – Août 2022

Sommaire du n°244 Actualité et réalisations Note de rédaction (Géraldine Mercier) Arts et neurosciences (Maxence Grugier) Hommage à Valentin Fabre, architecte – Architecture et scénographie

Lire l'article
Value of Values de Maurice Benayoun, présenté au Cube d’Issy-les-Moulineaux - Photo © Axel Fried

Arts et neurosciences

Article rédigé en partenariat avec le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux  Qui sont ces artistes qui s’emparent des techniques très complexes des neurosciences ?

Lire l'article
Photo DR

Camille Ammoun

« La corruption se manifeste dans la forme de la ville. » Camille Ammoun est un écrivain et politologue libanais. Dans son livre Octobre Liban (Éditions Inculte,

Lire l'article