Un nouveau “K” détecté à la Villette

Une perpétuelle quête d’évolution sonore

Toutes les photos sont de © Yohan Progler

Dans un lieu tel que la Grande Halle de la Villette, il est primordial de pouvoir répondre à des défis techniques permanents. Dans cette dynamique, le parc de la Villette évolue et vient d’acquérir un nouveau système son L-Acoustics : le K3. Tout nouveau et pour la première fois installé en “fixe” dans un lieu de spectacle en France, il est actuellement monté et réglé pour la salle Charlie Parker. La volonté d’en pérenniser l’installation audio amène enfin une solution sur-mesure pour ce lieu mythique de Paris.

Vue globale. Les quatre subs KS28 sont sous la scène

Vue globale. Les quatre subs KS28 sont sous la scène


Un peu d’histoire

Quand nous parlons de la Grande Halle nous reviennent souvent à l’esprit les anciens abattoirs de Paris, la “Halle aux bœufs” comme elle était appelée à la fin du XIXe siècle.

Pourtant, des trois halles de vente aux bestiaux du secteur, elle est aujourd’hui la seule à avoir gardé son emplacement d’origine. Inscrite aux Monuments historiques en 1973, il aura fallu de gros travaux dans les années 80’ pour en faire un lieu d’événements culturels.

Mais ce sont surtout les travaux de la société d’architecture et d’urbanisme Reichen et Robert & Associés au début des années 2000 qui apporteront des innovations scénographiques et techniques toujours utilisées. Passerelles techniques, quatre grands portiques motorisés, accès direct des semi-remorques, gradins mobiles en aluminium pour la nef Nord Charlie Parker avec ses 2 000 places en cinq configurations possibles, éclairages artificiels et/ou naturels, rénovations des faux plafonds acoustiques, …

Néanmoins, nous parlons depuis 1993 d’EPPGHV (Établissement public du parc et de la Grande Halle de la Villette) car c’est sous cette entité que la programmation culturelle de la Halle est gérée, au même titre que d’autres lieux du parc.

Cet espace se retrouve donc dans une logique de modularité suivant la saison dite “commerciale” (salons, expositions) ou “culturelle” (concerts, spectacles, conférences, …).

Depuis très longtemps, les départements techniques (son, lumière, machinerie, mobilier, …) s’adaptent donc à ces calendriers et doivent démonter et réinvestir le lieu en permanence en fonction de demandes variées mais précises. Il n’est donc pas étonnant de trouver un parc de matériel très dense pour s’adapter à toutes ces activités.

Une vue plus rapprochée des Panflex en mode 70°

Une vue plus rapprochée des Panflex en mode 70°


Benoît Weber, responsable son/audiovisuel à l’EPPGHV, nous explique l’évolution du son à la Villette depuis son arrivée en 1994

Benoît Weber : La Grande Halle, depuis des années, tente d’offrir au public et à l’accueil des différents artistes des outils contemporains de l’audio professionnel. En 1994, tout commence pour moi avec la Route Tzigane, un festival mélangeant danse, théâtre et musique. Nous nous étions alors équipés d’enceintes L-Acoustics MTD112. Ensuite, avec l’acquisition entre 1995 et 1996 du V-Dosc, le matériel n’a cessé d’évoluer (dV-dosc, Kara dans les années 2010, évolution des filtres de diffusion et des amplis). Le premier événement vraiment conséquent que nous avions fait à cette époque était le Festival Afrique du Sud, musiques de liberté en 1995. Les résultats m’ont vraiment conforté dans les choix effectués et la philosophie à adopter pour la suite. Nous avions même fait une séance d’écoute à l’époque du renouvellement des retours (vers 2005) dans la Halle, nef Sud. Nous comparions des enregistrements “anéchoïques” en présence de plusieurs techniciens son dont Joël Simon qui travaillait à l’Opéra Bastille. Finalement, nous avions opté pour les MAX15 de d&b audiotechnik avec leurs amplis dédiés, les D12. Nous les utilisons encore aujourd’hui mais avons également rajouté à nos L-Acoustics MTD112b vieillissantes les nouvelles séries X12 et X15 du même fabricant. Côté consoles, nous avons commencé avec les analogiques Midas XL3, H3000, XL4, puis l’évolution numérique s’est faite jusqu’à la nouvelle Midas Heritage D et deux Yamaha Rivage PM7. L’EPPGHV renouvelle aussi régulièrement que possible son engagement qualitatif en s’appuyant sur les compétences variées des intermittents, constructeurs, distributeurs, … Bien entendu, beaucoup d’événements se déroulant sur le parc nécessitent des locations ponctuelles en complément du matériel en fixe, ce qui nous permet de garder le lien avec les différents constructeurs. Ce fonctionnement a également permis de pouvoir utiliser un nombre incroyable de produits, tout en profitant des dernières évolutions techniques et acoustiques.

La nouvelle direction technique bénéficie donc, en 2021, de conditions hors du commun pour des projets de qualité avec une nouvelle diffusion audio en Amadeus Diva M2 pour la salle Boris Vian (anciennement équipée avec le DIVA XS, aujourd’hui dédiée à une salle de résidence de la Halle aux cuirs), et de ce K3 plus particulièrement destiné à l’espace Charlie Parker pour des installations semi pérennes.

L’assemblage des éléments (les pièces mécaniques non verrouillées sont visibles en jaune)

L’assemblage des éléments (les pièces mécaniques non verrouillées sont visibles en jaune)

La salle Charlie Parker

– Une programmation éclectique et exigeante

Dans une salle comme celle-ci, il faut couvrir un spectre artistique très large et répondre à des demandes techniques parfois bien difficiles à mettre en œuvre avec un seul système son. Ce lieu de plus de 3 000 m2, disposant d’une scène de 24 m x 16 m, et d’un gradin de 2 000 places (dans sa configuration actuelle), accueille une partie de la programmation des célèbres festivals Jazz à la Villette ou Villette Sonique, mais également beaucoup de spectacles de danse (le festival Flamenco, Sidi Larbi Cherkaoui, Hofesh Shechter, danse hip-hop, …) et des conventions.

Ces prestations nécessitent donc un système de sonorisation adapté au lieu mais surtout capable de couvrir des jauges extrêmement variées avec, bien entendu, un impact visuel le plus faible possible.
Une des caractéristiques atypiques de cette salle et qui amène aussi son lot de contraintes, est son esthétique. Le fait que nous soyons au cœur même de la structure métallique de la Halle rend les possibilités de diffusion sonore limitées. L’immense frise fixée sous la toiture à l’avant-scène redescend immédiatement l’image mais contraint la hauteur du système son et rend difficile une couverture optimale du gradin. Toutefois, même si la diffusion avec des systèmes line array a permis d’optimiser ce lieu depuis des années, le problème récurrent restait de trouver le compromis entre la bonne couverture de l’audience, une bande passante la plus fidèle possible et un contrôle de la directivité optimal. Le tout avec le moins d’éléments possible accrochés.

L’assemblage des éléments (les pièces mécaniques non verrouillées sont visibles en jaune)

L’assemblage des éléments (les pièces mécaniques non verrouillées sont visibles en jaune)

Benoît Weber : Nous avions installé, à l’époque, notre V-DOSC à Charlie Parker, avec du dV-DOSC en complément pour le bas de la ligne. C’était très efficace mais surdimensionné et très imposant. Nous avons longtemps loué de l’Amadeus DIVA M ou XL et cela fonctionnait très bien, mais il était impossible financièrement d’acquérir un nouveau système complet avec ses amplis et filtres. Le Kara a permis d’utiliser notre parc d’amplis LA8 déjà existant et de minimiser les coûts. Nous avions même essayé une combinaison inédite il y a quelques temps avec notre Kara et du K1-sub, avec un résultat étonnant, dans le bon sens du terme. Quand le K2 est arrivé, je voyais la succession parfaite du V-DOSC, la même philosophie. Mais notamment pour des raisons de budget, il fut impossible d’aboutir à cette solution.

La configuration avec la ligne complète

La configuration avec la ligne complète

Nous avons eu l’opportunité d’essayer les VTX A12 de JBL et le résultat était très convaincant. Mais, là aussi, c’était un produit trop cher et la contrainte de racheter un parc d’amplis complet a bloqué le projet. Finalement, le K3 est arrivé sur le marché à un moment opportun, avec une nouvelle direction technique et une volonté forte de la direction de réfléchir à un système spécialement adapté à Parker ; le format était parfait et la compatibilité avec le matériel déjà existant enfin possible. Le projet était à nouveau d’actualité. Nous avons également fait évoluer notre protocole de transmission du signal au profit de l’AVB via l’interface P1 pour une meilleure qualité de restitution.

La pièce KARADOWNK3 entre K3 et KARA II

La pièce KARADOWNK3 entre K3 et KARA II

Le système K3 de L-Acoustics

Comme ses deux grands frères K2 et K1, le K3 demeure un système line array longue portée et large bande qui se place juste au-dessus du Kara et avant le K2. D’une largeur de 95 cm pour une hauteur de 35 cm et une profondeur de 40 cm, cette enceinte deux voies active embarque deux hauts-parleurs néodymes de 12 pouces et un moteur d’aigu de 4 pouces. Le tout pour un poids de 43 kg. Elle fonctionne sous 8 ohms et la connectique reste la classique Speakon 4 points. Nous retrouvons le guide d’ondes DOSC (Diffuseur d’ondes sonores cylindriques) bien connu et les volets Panflex permettant deux directivités horizontales (70° et 110°) et deux asymétriques de 90° (35°/55° ou 55°/35°).

Le système mécanique est identique aux K1/K2, avec les mêmes processus de montage et éléments de verrouillage.

Comme tous les systèmes K, il dispose de nombreux accessoires, dont certains permettant de combiner le système avec d’autres enceintes de la gamme.

La pièce KARADOWNK3 entre K3 et KARA II

La pièce KARADOWNK3 entre K3 et KARA II


Un projet conjecturel ambitieux

L’arrivée du K3 s’inscrit dans un projet plus global toujours en cours, lié à des événements à venir et amené par la riche expérience des événements passés.

Michael Petit, l’actuel directeur technique spectacle, en poste depuis 2019, nous en explique les détails

Michael Petit : Je crois qu’il y a eu un véritable alignement des planètes, un mélange d’événements et de paramètres qui ont accéléré les choses et facilité l’exécution de certaines démarches parfois très lourdes et très longues. Tout part d’une volonté du président de l’EPPGHV, Didier Fusiller, de moderniser l’outil Villette tout en gardant son identité. Une philosophie qui dit que tout doit être possible : c’est l’ADN du lieu ! Avec la récupération de la programmation du Théâtre de la Ville (suite à sa fermeture pour travaux), il paraissait important d’essayer de figer certaines choses tout en gardant cette modularité et cette souplesse qui font partie de la culture de la Grande Halle. C’est dans cette dynamique que s’inscrit l’acquisition du K3, une réactivation d’un projet porté par Benoît Weber depuis plusieurs années mais qui n’avait pas pu se concrétiser. Cependant, nous retrouvons dans le projet global la construction des nouveaux sas (mobiles) d’accueil du public de Charlie Parker ou encore la réhabilitation des “folies”, ces édifices rouges de 40 à 100 m² permettant de créer des événements au cœur du parc. Il ne faut pas oublier aussi les futurs Jeux olympiques de 2024 qui pèsent énormément dans la balance et accélèrent le processus. Avec la crise sanitaire due à la Covid, il était primordial de ne pas se louper sur la reprise de l’activité. Tous les services de la Villette ont réussi à travailler avec des échéances très serrées, un véritable tour de force. Et dès l’annonce d’une potentielle réouverture en mai/juin 2021, tout s’est accéléré pour pouvoir offrir au public de réelles améliorations et de meilleures conditions d’accueil après cette longue période de frustration. Nous travaillons encore sur d’autres projets à Parker, une nouvelle scène et un gril motorisé notamment. C’est un travail en cours, avec une nouvelle donnée qui est de pérenniser un espace mais sans nuire à sa modularité et sa capacité d’adaptation.

Le nouveau LA-RAK II AVB avec ses deux switchs LS10

Le nouveau LA-RAK II AVB avec ses deux switchs LS10

L’heure du bilan

Ayant eu la possibilité d’écouter au cours de ces dernières années de nombreuses configurations dans cette partie de la Grande Halle, la direction prise par l’EPPGHV semble pertinente et cohérente. La “dictature” du “line array à tout prix” commence à être remise en question et c’est une bonne nouvelle.
Pourtant, dans ce cas précis, cette technologie est parfaitement justifiée, notamment par la complexité structurelle du lieu (et plus particulièrement la profondeur du gradin) mais également par le maintien de la réponse tonale cohérente sur l’ensemble de la zone.

Une distribution en 32A triphasé + repique

Une distribution en 32A triphasé + repique

Bien entendu, la réalité du terrain et les contraintes (accroches, 15 m d’ouverture du système, budget, esthétique, …) impactent le résultat idéal ayant pu être imaginé au départ ; les compromis font partie intégrante du processus.

La gestion de la directivité horizontale avec les Panflex à 70° sur le haut de la ligne apporte de la clarté et de la présence en haut du gradin, même si, évidemment, avec douze K3 par coté, il est impossible de couvrir parfaitement jusqu’en haut.

D’autres solutions existent heureusement (ligne de rappels entre autres) et pourront être mises en place par la suite en fonction des demandes car les ressources matérielles propres à l’EPPGHV sont très impressionnantes.

Simulation de couverture du gradin, logiciel Soundvision - Document © EPPGHV

Simulation de couverture du gradin, logiciel Soundvision – Document © EPPGHV

Un autre avantage de ce système est sa capacité à reproduire à lui seul (sans ajout de subs) une bande passante déjà quasiment complète. Même si la configuration ne dispose actuellement que de quatre KS28 au sol, c’est un bon point de départ.

La mise en œuvre, à l’image du K2 ou K1, se fait vraiment sans souci, en prenant soin de contrôler le bon verrouillage des éléments (le fameux ”shlak”, en raison du bruit que la partie mécanique émet lorsqu’elle est en place), et avec bien sûr des outils de levage précis et bien dimensionnés (moteurs notamment).
Toutes les goupilles sont solidaires des éléments comme c’est la norme sur quasiment tous les line array du marché.

Un élément K3 avec les 12 pouces intégrés de justesse - Photo © L-Acoustics

Un élément K3 avec les 12 pouces intégrés de justesse – Photo © L-Acoustics

En termes de formats audio, la pertinence du choix de l’AVB est audible immédiatement, le gain de dynamique et de précision d’horloge tout au long de la chaîne rend l’utilisation du P1 logique (les sorties de la PM7 étant reliées en AES directement dans le P1 en régie).

Nous avons fait un test en passant de l’AVB à l’analogique (via le fallback des amplis) et le résultat est sans appel.

K3, détail des accroches

K3, détail des accroches

En conclusion, nous nous trouvons là en présence d’un outil déjà cohérent et très prometteur, mis en œuvre dans un lieu où les efforts sur l’acoustique portent également leurs fruits et rendent l’expérience sonore plus qualitative. Espérons que cette dynamique se poursuive encore le plus longtemps possible.

 

Le kit de la Villette actuellement monté est composé de :

  • 24 K3
  • 2 Bumpers K3-BUMP avec des K3-BAR
  • 2 KaradownK3 (accessoire permettant de mettre les KARA II en dessous pour les premiers rangs) avec 2 KARA II par côté
  • Un point central de 4 KARA II (issu du matériel existant) utilisé pour la zone non couverte au centre des premières rangées
  • 4 subs KS28 au sol sous la scène
  • Les nouveaux LA-RAK II AVB composés d’amplis LA12X et de switch réseau LS10 pour l’AVB et le contrôle via LA Network Manager
  • Câblage complet HP Speakon 4 points et PA-COM 8 points (DO10, DO25)
  • Un P1 en régie façade (processeur AVB et interface de mesure)
    • Câblage complet réseau RJ45 pour le contrôle et l’AVB + fallback analogique (secours)
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