Dans une ancienne imprimerie du 11e arrondissement de Paris, à La Ménagerie de Verre, alors que le festival Les Inaccoutumés a retrouvé du service depuis le 24 septembre, l’œuvre d’Alice Panziera, LIGHT CRUSH renverse les codes. L’éclairagiste d’une génération de chorégraphes,(1) de formation scénographe (au DPEA Scénographe de Nantes – promotion 2015-2017), se retrouve aujourd’hui porteuse de projets et fait de la lumière, l’objet d’étude de sa pièce pour deux interprètes. Un pas de côté peu commun dans le champ du spectacle vivant et pourtant bien ancré dans les gènes de la Maison qui lui a ouvert ses portes. Cet espace, que dirige Christophe Susset depuis 2022, vise à l’expérimentation des formes contemporaines depuis 1983 et développe une force de production précieuse dans le monde de l’art d’aujourd’hui.

Une architecture pour un renversement des codes
Rome ne s’est pas fondée en un jour, La Ménagerie de Verre non plus. Depuis 1983 et l’ouverture de la Maison, cette ancienne imprimerie a été transformée grâce aux différentes directions en “un lieu ressource pour les danseur.se.s”, explique Christophe Susset. Elle accueille aujourd’hui une formation continue pour les danseur.se.s professionnel.le.s, près de cent-cinquante compagnies en résidence de création chaque année, et dispose d’espaces permettant la création et diffusion de spectacles à travers deux festivals tous les ans : Les Inaccoutumés. Cette Maison, qui avait la particularité de ne pas du tout être un lieu désigné pour la danse, s’est trouvée à l’origine de la transformation des formes que désignait la “Nouvelle danse française” dans les années 90’. Non loin de cette danse dont les sauts et autres portés deviennent tout simplement impossibles du fait des 2 m qui séparent le sol du plafond, Alice Panziera écrit elle-aussi la lumière selon une étude de l’architecture des lieux qu’elle éclaire. Les 300 m2 de blanc immaculé du rez-de-chaussée de cette salle aux allures de garage dans laquelle LIGHT CRUSH s’est installée, fait désormais l’objet de recherches en lumière, menées conjointement avec le fidèle François Boulet. Tous les deux connaissent bien les lieux ; ils s’y sont notamment retrouvés à l’occasion de Cruel trop tard de Tsirihaka Harrivel en 2025,(2) et y dessinent aujourd’hui “les plans d’une maison que l’on peut venir habiter à plusieurs”, nous raconte Alice.

La lumière à l’origine des transformations du lieu
LIGHT CRUSH, c’est un dispositif lumière qui se répète à l’identique trois fois et devient partenaire de danse pour un.e chorégraphe à l’occasion de ses deux dernières boucles. Si l’écriture de la lumière de LIGHT CRUSH part d’espaces imaginaires, elle ancre son point de départ dans celui d’une maison hantée. Dans sa poésie des mots, Alice nous raconte ses paysages en images : “Imaginez une maison hantée dans laquelle vous pénétrez, différents éléments vaporeux apparaissent comme un puits de lumière venant d’un trou d’un côté, ou une fenêtre de lumière de l’autre”. Avec François, ils écrivent une lumière qui se déplace entre différents concepts, tant celui du hors-champ, que de l’infini et malgré la fiction des images convoquées, tous les deux rappellent aussi le plus concrètement possible où nous sommes : à La Ménagerie, dans un garage. C’est la beauté d’un processus de création qui construit l’espace selon une dynamique de “couches de lumière”, nous explique Alice : “Le plein feu éclaire l’ensemble de l’espace qui, lorsqu’il disparaît, laisse apparaître de nouvelles couches de lumière”. Une sorte de layering encore de bon ton sans opulence technique : d’un côté, seize Martin RUSH PAR 2 RGBW Zoom 9CHAN éclairent l’ensemble du plateau, à quoi s’ajoutent dix découpes ETC ColorSource Spot jr 5CHAN qui tranchent l’espace. En choisissant délibérément ce type de projecteurs, Alice confie que la recherche fondamentale de la lumière de la pièce reposait en fait dans cette question assez simple : peut-on rendre à la technologie LED l’organicité de la lumière ? D’une résidence à Berlin auprès de l’artiste ziggy melvis, elles projettent toutes les deux la conception de filtres en verre soufflé adaptés aux projecteurs. Finalement, il n’en restera qu’une forme : la plus palpitante de la pièce.

Une Maison qui accompagne les artistes
Comme la construction d’une chorégraphie, Alice et François improvisent dix à quinze minutes tous les jours avec le plan de feu monté, puis l’ajustent jusqu’à faire près de trois filages pendant les quinze jours de résidence technique dont ils disposent à La Ménagerie de Verre. C’est la force de cette Maison qui a développé, au fil du temps, différents dispositifs d’accompagnement à l’occasion de ses Inaccoutumées. En venant de la lumière, en tant qu’éclairagiste de spectacles, Alice Panziera ne dispose pas des capacités administratives et logistiques d’une production de spectacle. L’accompagnement de La Ménagerie de Verre, sous la forme de production déléguée, paraît alors inopiné. Ils partent de zéro nous explique Christophe et “fabriquent le montage complet du projet ensemble, de l’écriture du dossier, à la recherche de co-producteurs, de financements de création jusqu’à l’éventuelle tournée”. Paradoxalement à l’ambiance de l’époque, l’édition d’automne du festival Les Inaccoutumés se prolonge pendant près de quatre mois cette année. Encore un pas de côté assumé nous dit-il, qui voit dans le foisonnement des propositions de cette fin d’année “une réponse [des plus ambitieuses] à cette époque qui nous enjoint pourtant à la prudence”.

Retrouvez toute la programmation des Inaccoutumés ici et dès maintenant LIGHT CRUSH d’Alice Panziera les 15,16 et 17 octobre 2026
(1). Thibault Lac, Bryana Fritz, Tsirihaka Harrivel, Zoé Lakhnati, dernièrement avec Solène Wachter, et bien d’autres encore
(2). www.revue-as.fr/2026/04/03/machinerie-du-champ-de-tir-et-physique-de-langle-dans-cruel-trop-tard/






