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La Réserve des arts en liquidation judiciaire

Peut-on faire reposer la transition écologique de la Culture sur les structures associatives ?

Dix-huit ans après sa création, la Réserve des arts, pionnière du réemploi de matériaux pour le spectacle vivant et les industries créatives, a été placée en liquidation judiciaire le 12 août. Dès le 1erseptembre, ce sont près de trente salariés qui ont été licenciés, les deux sites de Paris et Marseille fermés : derrière la désillusion de tout un pan de la Culture et les multiples raisons qui ont amené cette décision, se pose une question plus large : quelles structurations permettent aujourd’hui de porter les missions d’économie circulaire dont l’ensemble du secteur culturel ne peut plus se passer? Pour comprendre cela, nous avons recueilli les témoignages de Sylvie Bétard, co-fondatrice de l’Association en 2008, de Louisane Roy, ancienne co-directrice (2022-2023), et de Louise Malé-Mole, jusqu’à récemment salariée en charge de l’identité et du développement, aujourd’hui licenciée comme le reste de l’équipe. Sollicités, l’ancienne directrice générale Charlène Legendre-Dronne (2022-2025) ainsi que le dernier président Simon Jacquemin (depuis début 2026) n’ont pas donné suite à nos demandes d’entretien.

L’Entrepôt de Montreuil de la Réserve des arts – Photo © Lucie Bonafonte, La Réserve des arts

Une utopie née de la récupération

En découvrant le mouvement anglo-saxon reliant l’art et l’écologie alors qu’elle est encore étudiante en management des entreprises culturelles en 2004, Sylvie Bétard garde en tête une structure new-yorkaisequi redistribuait aux artistes les déchets d’entreprises avant-gardiste, Material for the Arts. Avec Jeanne Granger, elles réfléchissent dès lors à l’idée d’une importation de ce modèle en France et à la forme de sa structure juridique. En 2008, en partie par pragmatisme nous explique-t-elle, elles fondent la Réserve des arts sous le format d’association : “Le statut rassure des fournisseurs réticents à l’idée qu’une société commerciale tire profit de leurs déchets, et il permet de contourner l’interdiction, pour une jeune entreprise, de percevoir des subventions publiques avant trois ans d’existence”. Pourtant, dix-ans plus tard, la Réserve des arts connaît une activité proche d’une plate-forme logistique avec 512 tonnes de matériaux collecté en 2025. Si la gouvernance associative a permis la naissance d’un format inédit en France, elle repose pourtant sur une représentation diluée : impossible de réunir les 9 000 adhérents que comptent l’Association en 2025 autour d’un même conseil et envisager les perspectives d’une structure qui dépasse le million d’euros de chiffre d’affaires. À l’heure de la liquidation judiciaire, Sylvie Bétard déplore ainsi “ce choix, présenté à l’époque comme provisoire, qui n’a jamais réellement été remis à plat direction après direction”.

Une croissance sans mise à niveau structurelle

La Réserve des arts se développe sous la direction de Sandrine Andreini (2011-2022) : ouverture d’une antenne à Marseille en 2020, lancement d’un pôle formation, passage d’une douzaine à une trentaine de salariés en quelques années. Louisane Roy, entrée comme alternante et devenue co-directrice, rapporte cette période comme le cœur battant du projet, porté par une politique de recrutement tournée vers de jeunes professionnels en reconversion, formés puis encouragés à essaimer leur propre activité au bout de deux ou trois ans. À la fin de cette décennie de croissance, l’évolution correspondante de la gouvernance à sa structure ne trouve toujours pas d’échos. Le conseil d’administration reste composé de bénévoles engagés à titre personnel, sans réelle continuité ni compétences managériales dédiées à la taille atteinte par la structure. Et alors qu’un modèle coopératif “aurait permis d’associer directement salariés, fournisseurs, bénéficiaires et collectivités au capital et aux décisions”, explique Sylvie Bétard, une distance se créée au sein de l’Institution entre ses salariés et la direction. En l’espace de six mois en 2021, “le nouveau directeur, recruté pour son expérience dans l’économie sociale et solidaire, provoque une dizaine de ruptures conventionnelles et plusieurs arrêts pour épuisement professionnel, avant que le conseil d’administration ne mette fin à sa période d’essai”, rapporte Louisane Roy. Cette dernière est ainsi désignée co-directrice de la Réserve des arts avec Charlène Legendre-Dronne dès le début 2022. 

L’Entrepôt de Montreuil de la Réserve des arts – Photo © Lucie Bonafonte, La Réserve des arts

Un déménagement, et une inertie stratégique

Une nouvelle tentative de transformation en société coopérative est alors portée, mais elle échoue faute d’unanimité au sein du conseil d’administration, qui la juge trop importante face au nécessaire apaisement des tensions sociales. Si Louisane Roy quitte son poste regrettant “le manque de vision stratégique et de transparence budgétaire de la direction” dès 2023, Charlène Legendre-Dronne est désormais seule Directrice générale. Elle exerce d’ailleurs dans le même temps la présidence du conseil d’administration pendant près de vingt-trois mois. Du côté des finances, la situation s’enlise lorsque le déménagement contraint de Pantin à Montreuil, engagé en 2024, fait bondir le loyer annuel d’environ 200 000 à 700 000 euros, sans transformation du modèle économique à la hauteur de cet engagement. Louise Malé-Mole, qui pilotait une partie de cette réflexion stratégique, insiste : le travail de fond existait. Des études conduites avec l’ADEME et le ministère de la Culture avaient permis de prototyper des outils de traçabilité numérique, de modéliser les besoins logistiques du nouveau site et de mesurer l’impact social et environnemental de l’activité. Rien n’y fait. De son côté, à Marseille, Louis-Xavier Leca quitte ses fonctions de direction en septembre 2025, sans être remplacé, précipitant l’épuisement d’une équipe réduite à trois ou quatre personnes.

De l’intuition en quête d’une professionnalisation

Début 2026, une vague de départs – ruptures conventionnelles et démissions – est interrompue lorsque l’inspection du travail juge irrecevables les demandes portées collectivement par le CSE. Alors qu’une procédure de conciliation est ouverte face à l’ampleur des dettes, l’histoire s’achève avec la décision de liquidation du tribunal des activités économiques de Bobigny en août. La disparition de la Réserve des arts intervient à un moment paradoxal où la demande pour la culture circulaire n’a jamais été aussi forte et alors que le RESSAC (Réseau national des ressourceries artistiques et culturelles) observe l’émergence de nouveaux projets en France. Si Louisane Roy, qui continue d’accompagner la naissance de nouvelles ressourceries régionales, reste convaincue que le modèle associatif reste le plus adapté à la phase d’amorçage, elle encourage les collectivités, à s’investir dans une logique d’échelle territoriale, à l’image de la ville de Bordeaux qui a fondé de la Ressourcerie culturelle municipale en 2024. Louise Malé-Mole précise quant à elle que ce qui lui paraît déterminant, “c’est la capacité à lever des fonds, une association ne pouvant ouvrir son capital pour financer un changement d’échelle”. Elle plaide alors pour “des montages hybrides, associations couplées à un fonds de dotation ou à une filiale coopérative, à l’image d’Emmaüs”. Louise Malé-Mole élargit alors l’horizon et pointe un secteur encore perçu comme une charité bénévole plutôt qu’un métier, entretenant une logique de bas salaires, déficit de reconnaissance, et confusion entre réemploi, recyclage et déchets. Elle déplore l’absence d’outils fiscaux adaptés et le manque d’hybridité entre compétences manuelles et intellectuelles qui ferait ainsi émerger de nouveaux métiers, modes d’organisation et de gouvernance.

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