Ode à la modularité scénotechnique et ouverture des formes artistiques
Le CCS (Centre culturel suisse) à Paris a rouvert ses portes le 26 mars 2026. Fondé en 1985, trente années se sont écoulées depuis les derniers travaux majeurs. Quatre années de fermeture ont alors été nécessaires afin de remettre aux normes le bâtiment, ses accès et son efficacité énergétique. Autant dire que la fête était belle à l’ouverture du tout nouveau Plateau, la salle de spectacle dessinée comme la plus modulable possible. Jean-Marc Diébold, en charge de la direction et de la programmation spectacle vivant depuis 2018, nous en a ouvert les portes ; il nous partage ici les missions de ce lieu qui promeut la création helvétique et appelle à l’ouverture des formes artistiques. De son côté, l’architecte Thomas Raynaud, de l’agence asbr, à qui la rénovation a été confiée en 2021, nous parle de son rapport aux bâtiments. Enfin, Laetitia Favret, directrice technique du CCS depuis six ans, livre son analyse d’un lieu qu’elle connaît bien et confie que sa renaissance pleine et entière nécessite encore quelques aménagements.

Centre culturel suisse, Paris 2026 – Photo © Nicolas Delaroche Studio
Propos recueillis auprès de Jean-Marc Diébold & Thomas Raynaud le 13 mars 2026, et Laetitia Favret le 21 avril 2026
À nouveau programme de bâtiment, les mêmes missions
Depuis quarante ans, la mission du CCS de Paris est simple, explique Jean-Marc Diébold : “À travers la Fondation suisse pour la Culture Pro Helvetia, il soutient et promeut les artistes suisses contemporains quel que soit le média, à l’exception du cinéma”. Pendant les travaux, sa mission est restée la même mais son expression différente : “Avant les travaux, le CCS était un outil assez classique avec deux salles d’exposition, un auditorium, une librairie à part”. Il ne lui fallait pas moins de quatre années de rénovation, permettant ainsi le lancement d’un vaste projet d’ouverture à travers Paris et toute la France appelé “Hors-les-murs”.(1) Avec une typologie de bâtiments hétéroclite (un hôtel particulier daté de la fin du XVIIe siècle, un immeuble du XIXe, une halle de la fin du XIXe siècle) qui arrivait en fin de cycle de vie, le concours axe une rénovation selon trois points raconte l’architecte Thomas Raynaud : remettre le bâtiment aux normes, le rendre accessible PMR et faire une mise au point énergétique. Toutes ces questions posent alors “la question des usages et des circulations au sein des bâtiments”, résume-t-il. La réponse : un nouvel accès public commun à l’ensemble des bâtiments directement depuis la Rue des Francs-Bourgeois, permettant le regroupement des deux établissements qu’étaient la librairie et l’espace spectacle et exposition. Jean-Marc Diébold trouve alors la réponse parfaite face aux enjeux de multi-activités du CCS (librairie, café, littérature, spectacle, musique, exposition) et fait de ce bâtiment un outil particulièrement modulable malgré les contraintes énormes, qu’elles soient historiques (en cause la géographie du site situé dans le Marais), en raison des normes techniques, ou enfin dues à l’exiguïté du bâtiment. Auparavant, la halle arrière était vraiment programmatique explique l’architecte ; elle se résumait “d’un côté à une black box et de l’autre, un white cube ; nous avons atténué ces distinctions très fortes, et une fois le bâtiment curé, l’ensemble de l’enveloppe a été traité comme un seul et même élément”. Le nouveau programme du bâtiment s’est ainsi construit avec les équipes du CCS, toute la programmation et l’organisation se sont retrouvées de fait transformées, sans que ses missions en soient changées.

Fête de réouverture du Centre culturel suisse, Paris 2026 – Photo © Valentin Duciel
Le Plateau
– Une salle de spectacle voulue la plus modulable possible
Si la programmation spectacle est dense jusqu’à la fin de saison (21 juin 2026), l’heure est ainsi à la mise en action de l’ensemble des possibilités de ce nouvel outil réorganisé selon ses activités. Si le bâtiment ne connaît pas de changements majeurs, l’ancien auditorium, configuré selon la typologie black box, devient aujourd’hui le Plateau. Malgré l’exiguïté (7,50 m x 7 m) du plateau de l’ancien auditorium et les contraintes architecturales du bâtiment, réside le souhait d’une scène plus grande. Jean-Marc Diébold rappelle que “les formes actuelles de spectacle vivant (danse, théâtre, performance, musique) questionnent toujours plus le rapport aux publics, à l’espace et sa puissance immersive selon ses dispositions frontale ou bi-frontale”. Cette vision a poussé Thomas Raynaud et son équipe à un travail d’infrastructure : “La salle s’est ainsi agrandie dans sa profondeur grâce au rapport direct qu’elle entretient désormais avec la cour”. Le rapport avec la lumière naturelle ouvre de nouveaux usages et se veut un peu moins fixe qu’un auditorium. Le CCS dénombre ainsi près de neuf configurations différentes de salle et la cour peut même être inclue comme un espace de prolongement grâce aux systèmes de façades qui s’effacent en s’ouvrant entièrement. L’installation d’un rideau autorétractable permet une étanchéité acoustique parfaite pour des concerts amplifiés, annulant ainsi les limites de la salle qui, dans son approche maximaliste, entretient un rapport moins contrarié avec la lumière naturelle et le climat. De plus, le plateau de l’ancien auditorium s’est transformé en une salle/fosse avec gradins en praticables. Laetitia Favret confie alors : “Nous avons choisi le praticable afin que le gradin laisse de multiples possibilités quant à la fabrique du plateau”. Commandé chez AMG-Féchoz et conçu par Métalobil, ce type de praticable, construit en aluminium, est conçu en n’étant pas solidarisé du plateau bois et ses pieds carrés monte jusqu’à 1,56 m, pouvant ainsi rejoindre le niveau de la régie.(2) Il accueille, selon son installation, 50 à 90 places, et laisse 250 personnes rentrer en version debout. À cela, deux places PMR sont aménagées et des casques avec boucle magnétique pour malentendants sont achetés. L’ensemble du parc a été renouvelé : côté son, un système de diffusion L-Acoustics a été choisi, accompagné d’une console Yamaha DM7 ; la lumière a fait sa transition LED avec l’achat d’asservis et d’une console ETC Eos ; le réseau a également été installé dans la salle selon le protocole de commande DALI (Digital Addressable Lighting Interface) côté lumière.

Mai-Thu Perret, Othermothers – Photo © Tristan Savoy
Phase de réception du bâtiment et premiers bilans
Aujourd’hui en phase de réception du bâtiment, l’équipe fait état de ses premiers bilans. De son côté, Jean-Marc Diébold estime que l’équipement scénographique n’est pas une réussite totale tout en rappelant “qu’il a été compliqué de faire entendre le vœu de modularité d’une salle. Finalement, nous nous sommes rendus compte qu’il n’était pas si simple de construire juste une boîte avec des perches mobiles qui puisse faire le vide en fonction du spectacle : très vide nous retombons dans nos vieilles habitudes de construire selon une face, avec la configuration frontale qui va avec”. Laetitia Favret rappelle que dUCKS scéno n’était que mandataire et non partenaire, et s’estime globalement satisfaite : “Le matériel est là, l’équipement est là, nous sommes en pleine phase de mise en place des configurations et de compréhension, notamment du temps de manutention”. Si d’un côté Jean-Marc Diébold révèle que “la traduction concrète de la modularité n’est pas tout à fait réussie tant du côté du gril qui se veut finalement un entre-deux entre un fixe et un modulable, il pointe aussi des défauts de sonorisation pas au rendez-vous”. De l’autre, Laetitia Favret se soucie davantage des espaces de stockage alors que la lutte quant au rangement de l’ensemble de ce nouveau parc n’a pas encore commencé. Des négociations ont ainsi été reprises avec dUCKS scéno quant à la modularité des équipements et elle rappelle “qu’il n’est pas encore trop tard, dans la mesure où l’intensité de la programmation nous permet vraiment de dire si les choses sont réalisables ou non”. Maintenant que le lieu est ouvert, la célébration du vivant d’une programmation peut-elle se transmettre jusqu’à son bâtiment ?

Ingeborg Lüscher, Flammes – Photo © Tristan Savoy
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