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Le TNP de Villeurbanne

La Re Naissance

Rencontre avec Françoise Chêne, déléguée à la maîtrise d’ouvrage, Vincent Speller, architecte & maîtrise d’œuvre, Jean-Michel Dubois, directeur technique et maîtrise d’usage.

Vue générale de la place, avec le TNP - Photo de Patrice Morel
Vue générale de la place, avec le TNP – Photo de Patrice Morel

L’introduction

Le TNP a ré ouvert son théâtre en 2010 par la création d’une salle transformable, en attendant l’achèvement des travaux de restructuration et extension de sa grande salle. Un choix qui démontrait l’attachement à l’expérimentation dans une démarche artistique. Dans un article consacré à cet événement et publié dans AS n°171,  Jean-Michel Dubois, directeur technique, nous expliquait : “Cette deuxième salle se construit dans la genèse d’une jeune compagnie. Ce temps qui nous est offert pour nous agrandir au fur et à mesure est intéressant. De cette gymnastique restera quelque chose, un parcours”. La conception scénographique répondait à la transformabilité de ce laboratoire afin d’offrir une grande liberté dans son utilisation. Jean-Pierre Jourdain, directeur artistique, qualifiait ce lieu de nécessaire : “Il faut avoir des lieux, des espaces dangereux de façon mesurée, des lieux pour prendre des risques. C’est une piste de réflexion pour demain et qui démontre qu’il ne faut pas tout focaliser sur la relation frontale”.

Le projet du petit théâtre et de son équipement scénographique nous avait donné un avant-goût de ce qui allait se vivre dans la grande salle, en chantier. Nous avons suivi avec intérêt le montage, le programme et les travaux. Et pour J.-M. Dubois : “La compagnie a grandi avec l’architecture. Ce fut une grande chance d’avoir commencé les travaux par la petite salle”. Ce nouvel outil répond, par une organisation architecturale et scénographique, à une vision artistique, politique et sociale comme le démontre notre entretien avec Christian Schiaretti.

Un petit rappel de l’approche architecturale et patrimoniale

On ne peut aborder ce bâtiment sans se référer à son inscription dans l’histoire de l’architecture et de l’urbanisme, dans une perspective humaniste. Dans une véritable osmose, le TNP est un repère significatif du théâtre du XXe siècle avec l’histoire d’un urbanisme utopique ; c’est un prolongement de l’histoire de théâtre dans un urbanisme qui demande la simplicité. Le TNP est vivace dans l’imaginaire de la population de Villeurbanne. Chacun a eu une relation et une connivence avec ce théâtre.

En 1930, Lazare Goujon, médecin socialiste et maire humaniste, lança un plan d’urbanisme ambitieux pour loger les ouvriers. Ainsi, Villeurbanne se dota d’un nouveau centre urbain qui renouait avec les projets des cités idéales du début de la révolution industrielle. Ce projet, un des plus grands projets d’urbanisme en France depuis les travaux haussmanniens du XIXe siècle, sera confié à un jeune architecte, Môrice Leroux. L’ensemble de 45 000 m² –constitué de 1 450 logements avec eau chaude courante, salle de bain, chauffage central et ascenseurs– sera construit entre 1930 et 1934. Les gratte-ciels, construits sur le modèle outre-Atlantique, sont les premiers métalliques avec un remplissage en brique. Composés de redans et de terrasses en gradins, les bâtiments de neuf à onze étages sont répartis autour de la place et de l’avenue. À l’extrémité de l’avenue, deux tours de dix-huit étages (60 m de haut) marquent le début du quartier. La place est composée de l’Hôtel de ville d’un style néo-classique (dessiné par Robert Giraud) et du Palais du travail (conçu par Môrice Leroux) où l’on trouve la piscine, les locaux syndicaux, un bureau d’hygiène et le théâtre. En 2009, sous la direction de l’architecte Christian de Villiers, le centre ville de Villeurbanne est conforté par le projet urbain appelé Gratte-Ciel Nord.

Une brève histoire du TNP

Le TNP est né en 1920, fondé par Firmin Gémier. Il prend son essor en 1951 avec Jean Vilar. En 1957, le Théâtre de la Cité à Villeurbanne est fondé par Roger Planchon. En 1972, sous la direction de Jacques Duhamel, le sigle TNP a été transféré au Théâtre de la Cité de Villeurbanne et prend ainsi le nom de TNP Villeurbanne sous la direction de Roger Planchon, une direction qu’il partagera un peu plus tard avec Patrice Chéreau et Robert Gilbert et ensuite, en 1986, avec Georges Lavaudant. En janvier 2002, Christian Schiaretti, après avoir été directeur de la Comédie de Reims depuis 1991, est nommé à la direction de TNP.

Rapidement, un projet de réhabilitation et de mise aux normes fut lancé ; puis,  évoluant vers un projet de re fondation basé sur une vision culturelle et artistique bien définie : la constitution d’une troupe permanente composée d’une trentaine de comédiens qui travailleront, créeront et présenteront des spectacles en simultanéité. L’outil était ambitieux par la taille de la grande salle et par ses équipements scéniques, le nombre des d’espaces équipés scéno techniquement et la vision du futur avec l’évolutivité et la modernité des équipements. La maison se voudrait vivante et ouverte au public.

Le TNP a été inauguré le 11 novembre 2011. Ruy Blas de Victor Hugo, dans une mise en scène de Christian Schiaretti, sera présenté dans la grande salle, la salle Planchon.

Les concertations & collaborations

En 2005, l’équipe Fabre & Speller/Arassociati remporta le concours. La phase de conception s’étendit sur l’ensemble de l’année 2006 et jusqu’au début 2007 suivie par la consultation des entreprises. Le travail avec les entreprises dura à peu près d’un an. L’explosion immobilière rendit quelques marchés infructueux et les relances retardèrent le démarrage des travaux. Le chantier, quant à lui, s’est déroulé de janvier 2008 à juillet 2011. Le petit théâtre, la salle Jean Bouise, du janvier 2008 à septembre 2009 et le grand théâtre, la salle Roger Planchon, de juillet 2008 à juillet 2011.

Françoise Chêne est représentante de la maîtrise d’ouvrage depuis la fin 2005 : “Le rôle du maître d’ouvrage est de recadrer l’ensemble de ces partenaires, de rappeler les objectifs à la maîtrise d’œuvre dans sa relation avec les entreprises. Nous avons fait un travail important sur l’ensemble des dossiers avec toutes les entités de la maîtrise d’œuvre. Nous avons eu des rapports privilégiés avec Fabre & Speller et Massimo Scheurer du cabinet Arassociati, qui a beaucoup travaillé sur la grande salle, Sylvano Cova, scénographe, et le bureau d’étude Technip TPS”.

La base du succès d’une opération réside dans une collaboration étroite entre le triangle maître d’ouvrage, maître d’œuvre et maître d’usage. J’avais suivi la rénovation du Théâtre des Célestins où j’avais associé, dès le début, toute l’équipe technique au projet. Notre coproduction maîtrise d’ouvrage/maîtrise d’usage avait très bien fonctionné. J’ai procédé ainsi pour la Halle Tony Garnier et pour l’Opéra de Lyon où j’ai toujours pris le soin d’impliquer très rapidement l’ensemble de l’équipe technique.

Au TNP, nous avons eu la chance d’avoir une personnalité avec une compétence technique forte en la personne de Jean-Michel Dubois. Tout au long de cette aventure, il a été notre point de référence. Il a bâti un programme et il est arrivé à le lancer. J’ai eu une relation privilégiée avec Jean-Michel qui, par son parcours et par sa connaissance du monde théâtral, fut très précieuse. On avait aussi de très bons contacts avec l’ensemble du TNP, des utilisateurs très attentifs qui voulaient passer d’un théâtre ancien, avec beaucoup de dysfonctionnements, à un outil fait à leur mesure. Tous les chefs de service son, éclairage, machinerie ont été associés à nos réflexions. Une bonne association de l’ensemble des corps de métier est très importante pour la réussite d’un tel projet. Avec cette concertation élargie, on évite des débuts d’exploitation difficile. Cette entente avec le maîtrise d’usage a continué pendant les travaux. On a souhaité l’associer à cette phase, ce qui n’est pas habituel, faut-il le dire. Sa présence permanente sur le chantier a permis de corriger certaines erreurs.

Cette opération a été difficile puisqu’elle s’est déroulée en marché séparé, avec environ trente marchés de travaux, plus de cinquante entreprises et quatre cents compagnons. Cette diversité est intéressante mais demande beaucoup d’attention et d’investissement de la part de la maîtrise d’œuvre. Il n’y a pas toujours suffisamment de concertations entre les entreprises et les compagnons.

Pendant la phase des travaux, nous avons eu près de sept cents réunions, trois cent cinquante réunions plénières avec l’ensemble des intervenants pilotés par la maîtrise d’œuvre mais aussi par un OPC, la société qui était chargée de la coordination, et trois cent cinquante réunions plus spécifiques comme celles dédiées aux équipements scénographiques ou techniques. C’est un dossier qui, par sa longueur, le nombre d’intervenant et sa complexité, a nécessité énormément de réunions et d’écrits. En résumé, nous avons eu une bonne écoute de tous les partenaires.

Les financements

Le budget de la rénovation du TNP —le petit théâtre et la grande salle— s’élève à 32,83 M€ pour une surface 15 560 m². Le coût des travaux revient à moins de 27 M€. Le budget a été respecté et n’a été réévalué qu’une seule fois. Françoise Chêne rajoute : “Sur les autres opérations culturelles dont je m’étais occupée, les budgets étaient plus importants, mais ces dernières années, nous sommes entrés dans une période économique difficile. Néanmoins, au TNP nous avons réussi à traiter un bâtiment de qualité avec des matériaux de qualité, dans un budget entre 1 600 à 1 700 € le m², ce qui est très peu pour un bâtiment culturel qui normalement vaut le double. Ce fut le tour de force de l’équipe de la maîtrise d’œuvre, mais aussi celui de la maîtrise d’ouvrage et de la maîtrise d’usage, de rester dans une fourchette au m² si faible. Nous voulions offrir de nombreuses salles pour le public et les artistes et les meilleures conditions de travail pour un coût restant correct”.

Les participants au financement ont été l’État pour 1/3, 1/6 la région Rhône-Alpes, 1/6 le Grand Lyon, un financement plus faible de la part du Conseil général, et le dernier 1/3 par la mairie de Villeurbanne. Les deux grands financeurs sont donc la mairie et l’État. Par ailleurs, les financements de fonctionnement sont pris en charge par la mairie et l’État avec des partenariats comme la région Rhône-Alpes.

Le parti pris architectural

L’équipe de la maîtrise d’œuvre est composée de Vincent Speller et Xavier Fabre, associé à Massimo Scheurer du cabinet Arassociati. Les chefs de projet étaient Éric Nicolas et Béatrice Dumas. La scénographie a été conçue par Silvano Cova, puis Thierry Guignard. Jürgen Reinhold, pour Müller BBM, a été responsable de l’acoustique.

Vincent Speller explique : “Xavier Fabre était étudiant d’Aldo Rossi et j’avais travaillé avec eux. Notre association est une histoire de partage avec des théories d’architecture qui se rapprochent. J’avais rencontré Silvano Cova pendant la réhabilitation de la Fenice. Il avait suivi la conception scénographique jusqu’à la fin de l’APD. Il était difficile pour un scénographe étranger de travailler en France puisque les méthodes et les approches sont différentes. Il a visité différents théâtres avec Jean-Michel Dubois. Silvano Cova devint directeur technique des Jeux olympiques de Turin, puis consultant auprès du Teatro Petruzzelli et maîtrise d’œuvre pour le Teatro Margherita à Bari, puis directeur technique du théâtre de Valence. Après son départ, Thierry Guignard reprit le projet scénographique et travailla avec les entreprises”.

Le site est historique et il fallait concilier les objectifs patrimoniaux où chaque question pouvait avoir des surcoûts. Et le TNP avait pour objectifs l’accueil et la création. L’approche des architectes était aussi liée à leur expérience. “Mon associé a fait l’école de Chaillot, ainsi que cinq de nos collaborateurs. Par tradition et par passion, nous sommes vigilants aux bâtiments historiques. Nous posons souvent comme hypothèse que nous pouvons restaurer un bâtiment en le peignant et en changeant les fenêtres comme celles de l’époque. Mais nous ne voulons pas nous limiter à la restauration des épidermes puisque le bâtiment a sa cohérence, son fonctionnement, ses espaces. Ici, on a restauré les espaces et les distributions d’origine. Notre collaboration avec Pierre Franceschini, architecte des bâtiments de France, a été très constructive. Il nous a donné des conseils sur les matériaux ou les couleurs et, pour la partie scénographique. Il a compris les enjeux du TNP : un fonctionnement qui se développe et garantit la pérennité du site. Il ne s’est donc pas opposé à la hauteur de la cage de scène, dans ce quartier où tout est classé.

Nous avions pris les trois initiales du TNP comme les trois objectifs dans notre projet.

Le théâtre : construit, il sera une des plus belles machines de spectacle en France et un des plus grands équipements européens, au niveau de la production et de la diffusion. Le programme comprenait plusieurs salles de répétition et de création.

National : par la présence du théâtre dans un quartier historique de gratte-ciel de Villeurbanne, les plus vieux gratte-ciel métalliques construits en Europe qui faisaient partie d’un grand rêve socialisant du maire Lazare Goujon pour l’urbanisme de sa ville. La mairie, le théâtre, la piscine, les logements sont en cohérence avec une architecture neuve. Notre ambition était de préserver une architecture originale de 1930 en cohérence avec le développement urbain actuel.

Populaire : puisque le souhait de la ville et du théâtre était de ne pas transformer le théâtre en forteresse mais, au contraire, faire un prolongement de l’espace public pour inviter au mieux le public à découvrir le travail du théâtre.”

La conception volumétrique

À l’origine, l’ensemble des services du théâtre était sous un toit unique. Le parti pris architectural a été radical, celui de refaire complètement la cage de scène. “Au moment du  concours, nous avons beaucoup hésité parce qu’il était violent de détruire un bâtiment mais nous étions persuadés que nous ne pouvions pas avoir une qualité scénique dans l’ancien espace.” Afin d’augmenter la capacité de charge du gril, la cage de scène ne repose pas sur le bâtiment historique. Le volume neuf est comme un pont sur les deux ailes latérales qui rassemblent les loges et l’administration d’un côté, et les locaux techniques de l’autre. Le bâtiment, donnant sur la rue Becker, est légèrement en porte-à-faux. Et pourtant, les efforts dans les poteaux n’ont pas augmenté. Ce dispositif a permis d’élargir considérablement les côtés du plateau et aussi d’agrandir la cage de scène à la hauteur des deux tours à l’avant du bâtiment.

Afin de palier aux efforts contre le vent du porte-à-faux, un “moment” sous forme d’un volume a été rajouté. Ce contrepoids équilibre les charges dans le sens inverse. Ce volume, qui répondait à un besoin structurel, va contenir des espaces fonctionnels. Aujourd’hui, cette zone correspond à l’espace du proscenium où, au-dessus de lui, un gril et un faux gril ont été créés, et dans la partie haute : des locaux techniques avec les gradateurs, les amplis, les armoires de commandes numériques et les ascenseurs et escaliers pour accéder aux passerelles, gril et faux gril. “Les services à aménager dans cette grande cage de scène sont venus naturellement. Dans les ailes neuves, nous avons pu avoir le dégagement latéral sur la scène une zone tampon permettant les rotations sans rupture de charges pour les décors. Enfin, le monte camion et cinq niveaux de dépôt sont installés sous cette aile, et de l’autre côté, les loges et locaux administratifs avec un accès direct à la scène. Le principe reste simple et la complexité est cachée. Les réseaux techniques suivent les mêmes logiques.”

Les façades

L’histoire du théâtre a souvent été associée à une composition en carré. Sur la façade d’origine du TNP deux carrés étaient superposés, un carré qui englobait les fenêtres et les portes et l’autre carré était un mur aveugle. Dans les années 70’, les fenêtres ont été bouchées pour créer les régies et la composition de cette façade a été modifiée. “Nous avons ouvert les fenêtres et réinstallé des fenêtres dans un découpage qui devait être celui d’origine. La porte d’entrée a été reculée de 5 m et le sas enlevé. Un porche d’entrée a été créé pour accentuer un flux de lumière. L’ombre de l’entrée, disparue dans les années 70’ est revenue. Nous avons voulu donner un visage à ce théâtre. En même temps, nous avions une ambition patrimoniale et une volonté contemporaine ; ce qui pourrait s’afficher presque comme une théorie d’architecture. La rue arrière donne une image différente au TNP en s’inscrivant dans l’histoire du théâtre. La plupart des théâtres ont des volumes complètement fermés sur la ville. Ici, nous avons créé des fenêtres régulières même si elles sont fausses, rendant ainsi hommage à la modénature et les proportions des fenêtres lyonnaises et à la régularité des fenêtres de Villeurbanne.”

Les vitrages sont différents, dépolis, de couleurs et/ou rayés. La nuit, l’éclairage révèle une façade irrégulière. Ce choix délibéré d’être irrégulier a pour but de montrer un lieu de travail et de vie avec des fonctions très différentes. “Un théâtre n’est pas uniquement le lieu de spectacle mais aussi un espace de travail.”

La cage de scène de la grande salle est en porte-à-faux et la façade de la petite salle se présente de la même manière, à limage de voûte qui couvrirait la rue Becker. L’espace public est devenu un espace théâtral. Le théâtre déborde sur la ville. Des lices scénographiques ont même été installées. La liaison entre les deux théâtres est visible.

J’ai créé une porte au milieu de la façade de la cage de scène qui ne sert à rien ! Et pourtant, on peut y trouver plusieurs explications. Historiquement, une porte existait à l’arrière-scène en hauteur. Comme la scène est en hauteur, l’accès a toujours été très compliqué. On reproduit un état anachronique mais qui répond à un argument historique. C’est une double porte qui donne sur la cage de scène et qui ne servira peut-être jamais, un peu comme des théâtres avec des dessous qui n’ont jamais été détrappés. Les gens se demandent ce qui s’y passe. Donc il s’y passe quelque chose et on peut inventer, pourquoi pas une passerelle entre les deux théâtres !

Le hall et la brasserie

Le hall est une continuité de la place publique. À l’époque de Planchon, les escaliers étaient au milieu du foyer, ils montaient et rentraient dans la salle par des vomitoires. Des difficultés structurelles apparurent nécessitant quasi toute la reconstruction des tours. Les escaliers ont été détruits et reconstruits, comme à l’origine, dans les tours et ils acquirent un aspect monumental. “Le théâtre devient un spectacle sur la place. Le soir, lorsque les tours sont éclairées, on voit le public qui déambule sur ces escaliers et on comprend en même temps le côté dramatique. Il ne faut pas oublier que la scène est posée à plus de 10 m au-dessus du sol, donc elle paraît inaccessible, il faut un parcours d’escalier, de lumière, de pleins et de vides pour trouver la grande salle. Maintenant, on voit ce dispositif alors qu’avant on ne le voyait pas. Cette restitution est plus que de l’épiderme, c’est de l’ordre de l’esprit.

La multiplication des activités à l’intérieur du bâtiment était le souhait du maire Lazare Goujon. Le hall était ouvert vers une immense brasserie. “Nous avons à nouveau tout dégagé et créer un seul et même espace pour le foyer/café/brasserie. Fidèle à sa politique de création et de diffusion, le TNP va jouer partout et dans cet espace aussi. Il faut prévoir des temps de répétition ou de montage. Nous avons installé une cloison mobile avec une grande absorption acoustique qui permettra aux gens de l’accueil de travailler dans une ambiance de confort malgré les productions de spectacle. Mais en temps normal, le hall sera complètement ouvert avec deux sous-espaces, un espace d’accueil et un espace pour la brasserie, séparés par une lumière faite de LEDs. Ainsi, la place se prolonge dans la brasserie.”

La brasserie est un élément important du programme du nouveau TNP. Cet espace peut se transformer en cabaret, avec une jauge de 140 places. La brasserie va être dirigée par Mathieu Viannay, chef deux étoiles à Lyon, et elle sera ouverte toute la journée. Actuellement, l’installation de la cuisine est encore en cours de chantier.

Le hall est de couleur rouge. Le rouge guide le spectateur jusqu’à la salle de spectacle. Les espaces des techniciens ou des comédiens sont de couleur bleue ou blanche. “Nous avons retrouvé le rouge d’origine lorsque nous avons pu détruire le bâtiment. Ce rouge est devenu le terme récurent du TNP. Nous avons aussi découvert le carrelage d’origine que nous avons comparé avec les aquarelles de l’époque. Nous l’avons redessiné en nous y inspirant.”

Les circulations sont fluides. Les doubles circulations (public, comédiens, techniciens et administration) ont été conçues dans un esprit de croisement et d’évitement, avec des accès directs à la scène. Les trajets des décors, de la rue aux dépôts et vers la scène, sont identifiés et faciles d’accès. Le monte camion et les monte-charges desservent rue/scène/dessous de scène/1er et 2e sous-sol.

Les salles de répétition

Les salles de répétition, particularités du nouveau TNP, seront des lieux de travail permanents, outils de création et de diffusion ouverts au public. Elles sont aménagées dans l’aile gauche du bâtiment. L’aile droite du bâtiment n’appartient pas au TNP mais aux syndicats qui ont aussi une petite salle citoyenne. A l’intérieur de l’autre aile, gauche, deux salles de répétition sont implantées autour d’une cour réservée au TNP. Une passerelle relie l’espace des comédiens et des techniciens à un petit espace près des salles de répétition avec loges et sanitaires. Les comédiens accèdent aux salles de répétition sans passer par le hall d’entrée, mais peuvent aussi rejoindre la scène directement.

La première salle de répétition, la salle Jean Vilar, 11 x 16 m peut contenir 30 comédiens et peut servir comme extension du grand foyer public. De grandes vitres donnant sur la place ou sur la cour intérieure et la passerelle des loges peuvent être occultées par de grands panneaux. Dans la configuration de l’extension du foyer, les volets sont ouverts et la salle devient rouge ; pour les répétitions, l’ensemble des volets se ferme et la salle devient grise. Le mur avec miroirs peut aussi être occulté par les mêmes panneaux.

La deuxième salle, la salle Georges Wilson, 11,80 x12,75 m, est implantée dans les anciens bureaux du cinéma national. De couleur blanche, elle sert pour les échauffements de danseurs ou pour des lectures. Elle est réservée à la troupe et à la maison des comédiens (une association de comédiens liée au TNP) qui possède toujours un bureau dans le lieu.

L’ensemble des salles et des foyers bénéficie de réseaux scéno techniques avec des accès décor. On peut avoir des représentations partout.

Un nombre important de loges a été aménagé, toutes avec lavabo et douche. Christophe Pillet, designer, a dessiné l’ensemble des meubles des loges, de la brasserie et de la librairie.

La grande salle, salle Roger Planchon

La grande salle avait été réaménagée en 1972 et sa forme de coquille d’œuf lui procurait une qualité de visibilité. Mais elle était coupée en écailles avec de grandes circulations.

Un nouveau gradin, toujours en forme de coquille d’œuf a été construit en bois sur l’ancienne structure. Les sièges sont en continu. Avec cette particularité qu’entre le centre et les côtés de la salle, le sol du gradin présente une différence de 60 cm. La courbe de visibilité a été travaillée de manière à rendre les premiers rangs plats afin d’épouser naturellement le proscenium. “Lorsque l’acousticien nous avait fourni une modélisation, nous avons pu contrôler la visibilité siège par siège.” La grande salle a une jauge de 700 places qui peut varier : elle peut avoir un ou deux rangs de plus du fait du proscenium ou une jauge réduite par le rajout d’un rideau.

Le niveau de la scène a été modifiée afin de créer des dessous. Le proscenium a été conçu en deux parties : il offre une extension de la scène ou une configuration de fosse. Le réglage des prosceniums a demandé une grande attention pour que le stockage motorisé des gradins, en dessous, puisse échapper à la structure existante.

Les murs sont composés de panneaux plissés. L’avant-scène est architecturée et  composée de deux tours qui peuvent s’ouvrir ou se fermer en accordéon. On peut les équiper en éclairages latéraux et pour le proscenium. “On voulait créer une grille comme une façade de bâtiment. Nous prolongeons ainsi l’idée des théâtres qui jouaient sur des places publiques. La grille peut devenir des fenêtres donnant sur la salle.

Je suis contre la banalisation des salles de théâtre. Sur celle-ci, nous avons voulu mettre un visage. Le décor de la salle est le résultat des contraintes acoustiques, plafond et murs latéraux. On a un poste de complément acoustique pour la salle sur la salle installé au plafond.

Une salle de théâtre est différente d’une salle de cinéma. La relation du spectateur au spectateur est importante. Si les murs disparaissent, on n’a plus l’effet d’enfermement. La présence de ces murs latéraux est donc très importante. Quand la lumière s’éteint, une salle trop noire disparaît complètement. Ici, les murs restent présents et l’effet de géométrisation sur les murs ne disparaissant pas ne gêne pas le spectacle.”

L’accès du public vers la salle s’effectue par les deux grands escaliers. Différentes possibilités s’offrent à lui. Lors des rotations importantes de spectacles, le public peut entrer par la partie basse et sortir par le haut. Au niveau haut de la salle, une allée plus large facilite la circulation du côté pair à l’impair et crée une distance entre le dernier spectateur et la régie. “Cela participe à la figure de la salle qui devient le lieu de la discussion, les régies n’entrant pas directement dans la salle.”

Le mur de fond de la salle est composé de régies sur deux niveaux, accessibles au PMR. Leurs vitres s’ouvrent à la guillotine. La hauteur de la passerelle à 45° a demandé une attention car son réglage a été très complexe à cause de la passerelle du proscenium, de la double hauteur des régies et de l’emplacement des poursuites.

La scénographie

Les deux articles suivants approfondissent plus les questions de la conception et de l’équipement scéno technique, ainsi que les réseaux, éléments centraux de ce projet.

L’organisation spatiale et fonctionnelle répond à une programmation pensée par Jean-Michel Dubois. Chaque détail a été anticipé et maîtrisé. “Nous tentons de limiter les manutentions pour pouvoir se concentrer sur les tâches artistiques et non pas techniques. Il faut pouvoir travailler dans des lieux correctement dimensionnés. Par exemple, nous avons même imaginé des sanitaires pour les cintriers. Quand il faut charger et avoir le bon niveau ! L’ensemble des locaux techniques est concentré autour du carré de la salle. La circulation technique est fluide et le personnel passe facilement d’une salle à l’autre. Il n’existe aucune rupture entre les deux salles, pas une seule marche entre le gril de la grande salle et la petite salle.”

La scène mesure de mur à mur 30,40 m avec une profondeur de 13,80 m et une hauteur sous gril de 21 m. Le mur du lointain est en bois ce qui facilite les fixations.

Le cadre de scène possède 16 m d’ouverture, avec une possibilité de réduction à 11,70 m, et une hauteur de 10,50 m. Il n’est pas composé d’un mur en béton. Le gril du proscenium est ainsi ouvert ce qui procure au niveau des passerelles une fluidité de regard pour les techniciens, une continuité de visibilité dans l’espace de travail de toute l’équipe. Aucune connexion n’est visible sur le plateau. Tout est installé dans les couloirs adjacents.

Dans le cahier des charges, les utilisateurs du plateau voulaient du manuel alors j’ai pensé la cage de scène de façon à ce qu’on puisse la motoriser dans le futur, d’où la création d’un large couloir réservé à une installation linéaire d’armoires pour la motorisation. On pourra toujours faire évoluer le lieu.” On retrouve ici le même principe d’équipement que dans la petite salle. Ce sont les mêmes moteurs ponctuels qui sont utilisés dans les deux salles. Le gril est composé d’une zone d’évolution et d’une zone scénographique. “Nous gagnons en fonctionnalité par le dimensionnement de la structure. Nous ne travaillons plus en optimisation de la structure, mais de la ferraille. Nous travaillons au millimètre près.”

Conclusion

Françoise Chêne nous fait remarquer : “Nous avons eu la chance d’avoir une opération en deux parties. Nous avons commencé par le petit théâtre où nous avons essuyé les plâtres sur l’ensemble et sur les techniques scéniques. Nous nous sommes aperçus que ce qui avait été imaginé en technique scénique fonctionnait et, naturellement, nous l’avons réitéré pour le grand théâtre. L’équipe des machinistes, qui est passée d’une technologie ancestrale et traditionnelle –même si nous gardons une partie traditionnelle au grand théâtre–, a fait un pas technologique de géant ; ils se sont adaptés au matériel dans le petit théâtre ; aujourd’hui, c’est beaucoup plus facile pour eux de mettre en route le grand théâtre.” Et Jean-Michel Dubois de rajouter : “Nous n’avons eu besoin que d’une journée pour prendre en main techniquement la grande salle. L’équipe est prête”.

L’ouverture du TNP est attendue par tout le monde. C’est la symbiose parfaite entre une volonté artistique et une cohérence programmatique et technique. Le TNP est une institution qu’on aimera suivre et observer son évolution. Nous prenons rendez-vous avec l’équipe du théâtre dans un an. Jean-Michel Dubois conclut : “C’est simple de faire un théâtre, mais très compliqué de le gérer”.

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