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Obsolescence non programmée et nécessaire ouvrage “Tournées et santé mentale”

Le Gouvernement français prolongeait fin 2025(1) la grande cause nationale labellisée “Parlons santé mentale !”.(2) En début d’année, le CNM (Centre national de la musique), avec Audiens et Thalie Santé, ne s’est pas trompé en publiant l’adaptation française de la référence anglo-saxonne en la matière : Touring and Mental Health: Music Industry Therapist Collective, écrit sous la direction de Tamsin Embleton en 2023. Si la Culture est essentielle, ce guide pratique, sobrement intitulé en français Tournées et santé mentale, l’est tout autant à quiconque vit de près ou de loin selon le rythme de la tournée. À l’occasion de sa sortie en début d’année, la Revue AS s’est entretenue avec Marie-Agnès Beau, qui a coordonné sa parution française augmentée. Elle nous la présente, avec ses prolongements, et rappelle l’urgence d’un ouvrage qui n’est pas prêt de connaître l’obsolescence programmée.

Une bible attendue 

Alors que la santé mentale dans lindustrie musicale est un sujet de recherche dans les universités des États-Unis ou du Royaume-Uni depuis plus de soixante ans,(3) ce sont trois années qui se sont écoulées entre la publication de l’ouvrage et la traduction française de Rémi Boiteux. Enrichie, cette adaptation est le fruit d’échanges entre la directrice d’ouvrage et Marie-Agnès Beau, psychologue clinicienne et psychothérapeute française exerçant à Londres, également membre du MITC (Music Industry Therapist Collective). Après trente années passées dans l’industrie musicale, participant à la création de Bureau Export en 1993 à Paris puis à Londres en 1999, Marie-A. Beau connaît bien les différences entre le monde anglo-saxon et la France. Face à l’urgence de la situation et en l’absence de la densité des recherches menées en français, elle confesse dans un entretien téléphonique : “La France n’est pas en retard, le milieu de la Culture est seulement beaucoup plus protégé que dans les milieux anglo-saxons”. À la lecture de ce livre, qui compare la tournée musicale à un sport de haut niveau, la question des métiers-passion ouvre celle des risques qui y sont liés. Il faut désormais “que toute personne qui se destine à ces métiers soit informée des risques dès le début de carrière. Cest le mieux que lon puisse faire, notamment pour les jeunes, quils aient accès à ces nouvelles ressources”, confie-t-elle.

Une adaptation de taille

Afin qu’il reste un outil pouvant être approprié, de nombreuses références ont nécessité d’importantes adaptations françaises ; elles apparaissent principalement en notes de bas de page ; c’est le cas de la traduction des chiffres. Marie-A. Beau confie que “le CNM aurait bien aimé que toutes les études anglophones soient transcrites par des études françaises, mais il y a beaucoup plus dargent dédié à la recherche dans le monde anglo-saxon qu’en France qui ne possède donc pas vraiment d’équivalent”. En France, les études dans la santé mentale dans la musique démarrent ; comme l’atteste cette étude du Collectif CURA,(4) ou celle de l’INSART (Institut de soin et d’accompagnement des artistes et techniciens)(5) mais elles ne sont pas de niveau universitaire selon Marie-A Beau. Il existe quelques traductions de recherches venant des États-Unis réalisées par le Canada qui est lui très en avance en matière de psychologie. La plupart des scientifiques français suit les recherches scientifiques anglo-saxonnes sans quils expriment un besoin de refaire une recherche qui a déjà été faite note Marie-A. Beau. De leur côté, les questions juridiques – comme la législation traitant des violences sexuelles et sexistes ou l’administration des soins – ont fait l’objet de petits paragraphes rajoutés en couleur dans le texte si une différence était vraiment trop forte par rapport au Royaume-Uni. Parce que le CNM est un organisme public, il est impossible de faire de la publicité pour des sociétés privées ou produits commerciaux ; de nombreux sites Internet sont ainsi supprimés dans la version française, et il est décidé de supprimer le nom des médicaments mais de conserver celui des molécules. L’administration de la naloxone (antidote qui lutte contre l’action de la morphine et de ses dérivés comme loverdose) est évoquée dans l’ouvrage ; très peu connue en France, elle est bien plus démocratisée au Royaume-Uni où il est possible de la trouver grâce à des automates dans la rue.(6) Lapproche des traitements médicamenteux dans le livre est très nuancée ; et il y a beaucoup de mises en garde qu’il était important de préserver”, confie enfin Marie-A. Beau.

Table ronde au BIS 2026

 

Impasse et prolongements

Elle rappelle que le livre est “un manuel qui permet de mettre en avant les questions de santé mentale mais ne lance pas de débats”. Mais si la France est, selon lANSM (Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé), le deuxième plus gros consommateur danxiolytiques en Europe juste derrière lEspagne,(7) elle n’hésite pas à faire des propositions qui vont encore plus loin que l’ouvrage en lançant assez simplement : “Pourquoi n’interdisons-pas l’alcool en backstage ?”. Elle pointe également certaines impasses de l’ouvrage qui ne traite ni des rapports que l’industrie musicale imposent aux artistes avec leurs réseaux sociaux. Les récentes études anglo-saxonnes du Music Managers Forum, ou celles françaises du Collectif CURA présentées en 2025(8) démontrent en effet que les artistes deviennent de plus en plus des gestionnaires de réseaux sociaux. Comment faire pour que les sociétés collectrices de droits telles que la Sacem ou l’Adami, qui se nourrissent financièrement de la diffusion musicale, soutiennent les artistes dans cet effort ? Ces questions deviennent une priorité, comme celles que posent lintelligence artificielle. Deux sujets qui feront sans aucun doute l’objet de nécessaires prolongements.

L’AS vous invite ainsi à vous rendre au colloque “Les corps musiciens : mouvement, performance, résonance” à la Philharmonie de Paris, qui a lieu aujourd’hui vendredi 13 mars et demain samedi 14 mars, où le livre sera présenté dès 11 h mais également en vente sur le site de la Librairie AS.

(2).  Selon l’OMS, la santé mentale désigne “un état de bien-être mental qui nous permet de faire face aux sources de stress de la vie, de réaliser notre potentiel, de bien apprendre et de bien travailler, et de contribuer à la vie de la communauté”.
www.who.int/fr/health-topics/mental-health#tab=tab_1

(3).  “La santé mentale dans l’industrie musicale” (chapitre 4) de Jeordie Shenton dans Tournées et santé mentale. Guide pratique à destination de l’artiste et de son entourage, sous la direction de Tamsin Embleton, CNM Éditions, 2026, page 88

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