À l’aube de l’ouverture de la 61e Exposition internationale d’art de la Biennale de Venise (du 9 mai au 22 novembre 2026), Eva Nguyen Binh, directrice de l’Institut français, présente à la Revue AS ses directions prises en faveur de la transition écologique. L’énergie déployée dans la voie de celle-ci dès son arrivée s’accompagne d’une dynamique collective, que porte notamment Myriam Ben Salah, commissaire de l’exposition qui ouvre ses portes demain 9 mai. Le projet Comme Saturne de l’artiste Yto Barrada est une invitation à ralentir et à écouter les “fréquences mineures” (In Minor Keys).(1) Après plusieurs mois de travaux de rénovation du bâtiment, le Pavillon français de l’Institut français inspire et continue sa recherche dans de nouvelles pistes d’action nous partage Eva Nguyen Binh. Fondamentalement différent du modèle du musée – qui vient de faire l’objet de plusieurs études(2) – par son caractère événementiel bisannuel, la lutte contre le changement climatique se fraie un chemin dans le monde de la Biennale et appelle à une coopération à l’échelle globale.

Quelle place la transition écologique a-t-elle prise dans votre feuille de route ?
Eva Nguyen Binh : Dès ma prise de fonction en juillet 2021, j’ai souhaité que l’Institut français s’engage dans une voie modélisante, autant que possible, pour la lutte contre le changement climatique. La mise en place d’une stratégie bas carbone pour le Pavillon français a ainsi pris sa place dans notre feuille de route en faveur de la transition écologique adoptée en 2022. L’Institut français s’est alors fixé comme objectif (ambitieux !) de réduire de 25 % l’empreinte carbone des projets du Pavillon français à Venise en cinq ans (2022-2026), en cohérence avec l’Accord de Paris de 2015 et la Stratégie nationale bas-carbone.

Pavillon français – Photo © Schnepp Renou
Le Pavillon français connaît une période de travaux afin de répondre aux objectifs de transition écologique du gouvernement. Comment vous êtes-vous fait accompagner dans le cadre d’une stratégie de réduction d’émissions ?
E. N.B. : L’Institut français a été accompagné dans le cadre de cette démarche par un mécénat de compétences de la société ATNA (filière d’ARTER), spécialisée dans l’accompagnement des acteurs de la création vers des systèmes bas carbone et durables. Celle-ci a développé un calculateur spécifique pour mesurer chaque année l’empreinte carbone (hors déplacement des publics) des projets présentés par le Pavillon français lors des Biennales d’art et d’architecture de Venise. L’analyse des principaux postes d’émissions de gaz à effet de serre a permis d’élaborer une feuille de route pour orienter les actions de réduction de l’impact carbone des projets organisés dans le Pavillon. En sus des pratiques vertueuses adoptées dans le cadre de la production des projets, cette feuille de route préconisait également l’optimisation des performances énergétiques du bâtiment, dont une isolation thermique renforcée, avec un programme de rénovation. D’importants travaux de rénovation ont ainsi été réalisés, les plus importants depuis sa construction, et ont pris fin cette année. Ils permettent notamment de faire passer le bâtiment d’une classe F à une classe A3.

Yto Barrada, The Power of Two or Three Suns (La puissance de deux ou trois soleils), 2020, 16 mm transféré en numérique, son, couleur, 11 min, 11 sec – Photo © Yto Barrada, courtesy Pace Gallery, Sfeir-Semler Gallery, Beirut/Hamburg
En prenant fin avec l’achèvement de la rénovation du bâtiment en 2026, quelle suite souhaitez-vous donner à cette stratégie ?
E. N.B. : La feuille de route s’est concrètement traduite par la mise en place depuis 2022 de plusieurs pratiques vertueuses, adoptées durablement. Ceci a permis des progrès à la hauteur de nos ambitions : le bilan carbone du Pavillon français, sur la période 2022-2025, a été réduit de 112 Teq C0₂, soit une réduction pour cette période de 38 %, supérieure donc à l’objectif de 25 % fixé ! Nous parlons ici de moyenne sur la période car la réduction n’est pas linéaire année après année. En visant dorénavant un bilan carbone moyen compris entre 90 Teq CO₂ et 100 Teq CO₂, l’objectif n’est pas de relancer une nouvelle trajectoire carbone mais de poursuivre et consolider ce qui a déjà été engagé.

Yto Barrada & Myriam Ben Salah – Photo © Benoît Peverelli, Institut français 2026
En dehors du bâtiment qui le nécessitait donc, comment la fabrique d’une exposition dans ce nouveau Pavillon s’est-elle imprégnée de ces efforts en baisse d’émissions de manière concrète ?
E. N.B. : Notre stratégie bas carbone pour le Pavillon s’est concrètement traduite par la mise en place, depuis 2022, de plusieurs nouvelles façons de faire :
– Production plus locale et responsable : renforcement du réseau de fournisseurs locaux, approvisionnement local des matériaux – notamment pour la scénographie –, location du matériel vidéo/son ;
– Gestion plus responsable des objets imprimés : pérennisation de l’impression en Italie des catalogues dès 2023 pour réduire l’impact de leur transport, réduction du nombre d’exemplaires d’outils de médiation depuis 2024 ;
– Prise de conscience des émissions liées aux déplacements en encourageant autant que possible les voyages en train de l’équipe ;
– Structuration du suivi de la trajectoire à l’Institut français : une personne est référente pour la collecte des données et le suivi des engagements pris ;
– Et bien sûr, optimisation des performances énergétiques du Pavillon avec le programme de rénovation du Pavillon en 2025 qui prévoit une isolation thermique renforcée.

Yto Barrada, Lyautey Unit Blocks (2010), wood, paint, dimensions variables – Photo © Courtesy of the artist, Pace Gallery and Sfeir-Semler Gallery
Le transport est une des données élevant significativement les conclusions d’un bilan carbone. Quelles stratégies le Pavillon français met-il en place, à l’occasion de la réalisation de l’exposition Biennale de Venice, afin que ses données gonflent moins ?
E. N.B. : Après trois années, nous avons constaté que le poste VHR (Voyages/Hébergements/Restauration) – et plus particulièrement les voyages – ainsi que la consommation énergétique du bâtiment (environ 20 Teq CO₂) restent des leviers de progression importants. Sur ce dernier point, les travaux du Pavillon menés en 2025 vont permettre une amélioration notable à partir de 2026. La lutte contre le changement climatique restant une priorité, nous avons souhaité continuer à utiliser le Pavillon comme lieu d’expérimentation sur ces enjeux. Ainsi, avec l’appui d’un expert (David Irle du Bureau des Acclimatations), nous avons lancé, au début de l’année, une nouvelle expérimentation qui consiste à faire du Pavillon un laboratoire des mobilités durables. L’objectif sera de tester sur des cas concrets des outils et des actions pilotes sur ce volet potentiellement réplicables à l’échelle de l’Institut français et du réseau culturel à l’étranger.

Yto Barrada, A Day is Not a Day (Un jour n’est pas un jour), installation de film 2 -channel, 16 mm, couleur, son, 18 min – Photo © Courtesy of the artist, Pace Gallery and Sfeir-Semler Gallery
Comment faire rayonner vos actions à l’échelle plus globale ?
E. N.B. : La lutte contre le changement climatique reste une priorité pour l’Institut français. C’est un sujet très porté par les équipes. Pour cette deuxième phase d’expérimentation sur les mobilités durables, nous avons créé des groupes de travail transversaux au sein de l’Institut français. Nous souhaitons également agir comme porte-voix et jouer un rôle dans la diffusion des connaissances et la sensibilisation du public aux enjeux environnementaux. À Venise notamment, nous faisons partie d’un groupe réunissant les opérateurs d’autres pavillons nationaux, et nous y jouons un rôle moteur sur ces questions, notamment en partageant notre stratégie bas carbone et nos réflexions et questionnements.
(1). Des mots de Koyo Kouoh, commissaire générale de l’Exposition internationale d’art de la Biennale de Venise, tragiquement disparue en 2025





