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Face aux usages de l’IA des GAFAM, “Le Chant des Sirènes” de Justine Emard

À l’heure où l’IA alimente le bruit du monde, la filiale BnF-Partenariats, de la BnF (Bibliothèque nationale de France) site de Paris, s’associe au magazine Fisheye et développe le festival NOÛS du 9 au 19 avril 2026. Dix journées rythmées grâce à de nombreuses conférences, performances, projections, exposition, tout cela sans ajouter de bruits au bruit. En effet, en pénétrant les immenses fonds de l’institution, les mots du Manifeste se veulent clairs : “Ici, l’IA ne génère pas du faux ; elle révèle l’enfoui [et] devient le pinceau qui permet de traverser des millions de pages pour raconter notre histoire commune”.(1) Les liens de l’IA avec l’Institution ne sont pas nouveaux et Gilles Pécout, son Président, rappelle à l’occasion de la conférence de presse que : “L’IA est au cœur des missions cardinales de la BnF et des métiers qu’elle abrite”.(2) Et la BnF accueillait déjà en début d’année 2025 la conférence inaugurale du Week-end culturel de l’IA lors du Sommet pour laction sur lintelligence artificielle que la Revue AS couvrait aussi. Mais cette fois le projet est tout autre, nous explique l’artiste-plasticienne Justine Emard dans cet entretien téléphonique le 31 mars 2026. Invitée à créer une œuvre dans le cadre de l’exposition, elle a pris l’initiative comme une revanche énoncée face aux GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), “qui entraînent des millions de données et ne respectent pas le droit d’auteur et de transparence”. En créant avec l’IA depuis plus de dix ans maintenant, elle nous partage ses relations avec cet acronyme qui “fascine autant qu’elle effraie”.

Le Chant Des Sirènes – Photo © Justine Emard – ADAGP

Lorsque le Magazine Fisheye vous propose d’explorer les Fonds inépuisables de la BnF afin de concevoir une œuvre dans le cadre du Festival NOÛS, où commencez-vous ?

Justine Emard : Cela fait longtemps que la BnF cherchait une façon de proposer l’exploration de ses collections à des artistes contemporains. D’emblée, j’ai interprété cette proposition comme une sorte de revanche énoncée face aux GAFAM qui entraînent des millions de données sur tous les Internet et qui ne respectent pas le droit d’auteur ni de transparence. J’ai l’impression qu’il y a beaucoup d’institutions dans le monde, en France et ailleurs, qui essaient de créer des choses intéressantes, intelligentes, en cohérence avec leurs valeurs. Si les fonds de la BnF sont immenses – livres, manuscrits, gravures et estampes, photos, cartes, documents, mémoires de plusieurs siècles –, jai arrêté un sujet très vite : la sirène qui a déjà traversé mon parcours, notamment à l’occasion d’une conférence-performée.(3) En plus de l’intérêt porté à la thématique, je ne souhaitais pas seulement créer des images mais aussi un objet. Ce qui est très marquant dans les collections, c’est qu’elles sont très riches et pas seulement d’ordre numérique ; je pense notamment à ces magnifiques Globes dits de Louis XIV. C’est cette diversité qui m’a entraînée vers la création d’une œuvre de type installation avec un objet qui allait finalement porter ces images-là.

Vue de l’intérieur de l’installation Le Chant Des Sirènes – Photo © Justine Emard – ADAGP

Pourquoi la figure de la sirène est-elle intéressante ?

J. E. : C’est son ambivalence qui m’intéresse : elle attire les marins dans ses filets avec son chant mais, aussi, elle est ce personnage qui nous entraîne tout au fond de l’eau pour nous dévorer. Elle représente bien le rapport que nous avons aujourd’hui à l’intelligence artificielle où il y a cette séduction immédiate, cette envie de s’engouffrer et, en même temps, toute la défiance qu’elle porte avec, entre autres, sa consommation énergétique que causent ses nécessaires datacenters qui réchauffent l’atmosphère. La base de mon projet artistique repose dans ces deux facettes et vise l’éveil des consciences, alors qu’au début de mes recherches sur ces thématiques, cet aspect était assez flou et peu médiatisé.

Le Chant Des Sirènes – Photo © Justine Emard – ADAGP

Pouvez-vous nous décrire l’œuvre créée à l’occasion de l’événement ? 

J. E. : Il s’agit d’une installation immersive, bâtie selon un plan en hexagone assez imposant dont les parois de bois montent à près de 2,50 m de haut. Un bas-relief en impression 3D réalisé en collaboration avec les Compagnons du Devoir de Nantes, recouvre les faces extérieures. Il est inspiré de la base de données qui a servi à la création d’images des 3 min 45 de lœuvre, constituée principalement d’enluminures des Xe au XIIesiècles. À l’intérieur, ce sont sept écrans incurvés qui recouvrent les parois et présentent ainsi l’œuvre à 360°. Nous pénétrons à l’intérieur de la bâtisse en baissant la tête, comme je me suis plongée dans la base de données de la BnF. Cette attitude du corps emmène les publics dans les profondeurs de l’espace latent, qui est en fait un immense espace de possibilités mathématiques de l’image. En présentant une installation immersive à 360°, c’est notre impossibilité physique d’observation de toutes ces images qui est convoquée. Et la dramaturgie de l’œuvre met en scène la vie et la mort dune IA. De l’émergence à l’apprentissage du modèle, nous observons sa vie, son autonomie à générer des sirènes avant qu’une monstruosité apparaisse, jusqu’à l’effondrement de l’image qui est rendue très abstraite et s’achève avec un signal brut de fin de vie.

Détail du bas relief à l’extérieur de l’installation – Photo © Justine Emard – ADAGP

Comment avez-vous créé les 3 min 45 d’images ?

J. E. : Avant de soumettre la base de données de la BnF aux modèles génératifs d’images, j’ai fait tout un travail de cadrage, de repérage, de tri par corpus, afin qu’une convergence esthétique soit trouvée. La dimension bas carbone de la création d’une œuvre m’intéresse et j’ai souhaité que toutes les images du projet soient créées dans une économie de moyens avec mon équipe de développeurs. En créant avec des réseaux de neurones génératifs entraînés sur des serveurs locaux, la démarche allait dans le sens d’une maîtrise de la consommation énergétique et de l’impact environnemental de la production de l’œuvre, tout en respectant aussi le principe d’usage des données. Le temps de calcul lié à l’entraînement de ces modèles a nécessité 36 heures, et 80 heures ont été nécessaires en vue de la génération des images. Cela représente l’émission de trois kilos de CO2, c’est moins que la fabrique d’une pizza quatre fromages.

Détail du bas relief à l’extérieur de l’installation – Photo © Justine Emard – ADAGP

 

Pourquoi l’intelligence artificielle reste-t-elle un outil intéressant dans le cadre d’une pratique artistique malgré les soupçons qu’elle élève ?

J. E. : Je considère vraiment que l’intelligence artificielle relève du champ scientifique. Finalement, nous ne travaillons qu’avec une immense chaîne de données mathématiques, de A à Z. C’est comprendre qu’une collaboration s’effectue depuis la constitution de la base de données, qui peut être des données scientifiques, personnelles, ou d’autres créées ou agencées, et qui alimentent ensuite des modèles et génère des comportements, des images ou du texte. Si jusqu’à maintenant je n’ai pas fait beaucoup de projets générant des images, je travaillais beaucoup avec des dispositifs où l’IA devenait un agent. Aujourd’hui, je développe mes propres films en ne travaillant qu’avec des tableaux Excel, donc sans caméra ; c’est donc bien que la création d’images possède encore des possibilités créatives encore très vastes.

Justine Emard – Photo © Quentin Chevrier

(1).  Le Manifeste du NOÛS Festival est disponible ici : www.bnf.fr/fr/agenda/nous-festival-art-ia

(2).  Discours prononcé lors de la conférence de presse du 12 février 2026 organisée à la Bibliothèque nationale de France, site de Paris

(3).  Réalisée avec Vincent Courboulay le 8 décembre 2023 à l’Espace Culture de La Rochelle : https://justineemard.com/le-chant-des-sirenes-conference-performee-la-rochelle/

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