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L’art numérique, le champ de tous les possibles à l’heure de la Biennale Némo

Après deux années d’absence, la Biennale Némo revient en Île-de-France et inaugure sa grande exposition au CENTQUATRE-PARIS lors d’un week-end d’ouverture qui débute demain samedi 11 octobre 2025. Les illusions retrouvées – Nouvelles utopies à l’ère du numérique, c’est le titre de cette nouvelle édition qui, pendant trois mois, proposera expositions, installations, spectacles, concerts et rencontres dans près de vingt-quatre lieux franciliens. Pensée comme vingt-quatre îlots éphémères rêvant de futurs désirables, la Revue AS a rencontré l’un des deux rêveurs à la tête de cette édition. Si la Biennale Némo a accompagné les mutations de l’art numérique, Gilles Alvarez élargit encore le champ des possibles.

Affiche de la Biennale Némo – édition 2025 – Photo © Silence in the Eye Forest, Markos Kay, 2024

Deux ans après la précédente édition, et dix ans après son apparition dans le paysage des arts numériques, pouvez-vous nous refaire l’histoire de la Biennale Némo ? Qu’elles ont été vos premières intuitions ?

Gilles Alvarez : Avant d’être une Biennale, Némo est un festival qui a commencé en s’intéressant au cinéma expérimental et indépendant. Puis, au début des années 2000, nous nous sommes déplacés du côté des nouvelles images, en présentant des images 3D, ou des extraits de jeux vidéo, des clips. À l’époque, on ne voyait pas encore ces images sur Internet parce que l’Internet n’était pas fluide. C’est manifestement lorsque nous nous sommes mis à produire et montrer des installations et des performances, dès 2005, que Némo a trouvé son esthétique actuelle, faite essentiellement d’expositions, de spectacles et de performances audiovisuelles. Nous prenons le rythme Biennale en 2015, alors que nous ressentons une vraie nécessité de présenter des expositions longues ; l’exposition principale dure désormais trois mois. Nous découvrons que c’est le temps nécessaire d’une exposition afin qu’elle absorbe tous les publics potentiels de la Biennale. Enfin, ce rythme Biennale nous amène à l’exploration d’une thématique à chaque édition, c’est-à-dire tenir unpropos.

Je suis une montagne – Photo © Éric Arnal Burtschy

Comment avez-vous construit ces trois prochains mois de Biennale ? Et comment la thématique Les illusions retrouvées – Nouvelles utopies à l’ère numérique est-t-elle apparue ?

G. A. : L’art numérique se confronte parfois à certains biais qui l’emprisonnent, parfois le cloisonnent ; alors j’ai eu envie de prendre une thématique plus légère cette année. Et si nous essayions d’inventer des futurs désirables ? Quand bien même ce monde des utopies ne serait qu’illusions, trouvons-le, et de plusieurs manières. La première serait de faire renaître des utopies anciennes, des utopies passées, puisque l’utopie est un thème ancien. C’est ainsi qu’une partie de l’exposition principale s’appelle “Renaissance” et fait revivre des personnages historiques de l’utopie grâce aux nouvelles technologies qui alimentent les nombreuses installations. Ask Mona et Inook, le bureau de création de Moetu Batlle et David Passegand, rendent ainsi hommage à l’autrice Margaret Cavendish, en faisant revivre le personnage principal d’un des premiers romans de science-fiction, Le Monde glorieux, daté de 1666. Une autre manière de trouver ce monde des utopies a été de présenter des œuvres qualifiées d’immersives. Au Centre des Arts d’Enghien-les-Bains, Collective Body de Sarah Silverblatt-Buser est une expérience en réalité virtuelle où le corps devient interface et langage. Par une exploration collective du mouvement, lexpérience transforme les gestes du groupe en avatars dansants, pour mieux se reconnecter à soi et aux autres. Outre les installations immersives, le théâtre en immersion trouve également ses utopies. Nous reviendrons au printemps de Simón Adinia Hanukai/Cie Kaimera, et d’après La Cerisaie de Tchekhov, est présenté au garageCube de Genève.

Meeting Philip – Photo © Éric Vernhes, 2024

Avec dix ans d’expérience de Biennale, et plus encore de festival, qu’elles sont les évolutions les plus frappantes du monde de l’art numérique ?

G. A. : L’évolution la plus importante, à mon sens, c’est l’intérêt que le monde du spectacle vivant porte désormais aux nouvelles technologies. Il n’existe que très peu de passerelles entre l’art numérique et l’art contemporain. Si ce dernier a tendance à mettre de côté tout ce qui s’apparente à de la technologie, de nombreuses raisons l’expliquent. L’art contemporain est vénal et surtout obsédé par la vente d’objets alors que nous savons très bien qu’il ny a que très peu d’œuvres de collection dans l’art numérique, et personne ne sembête à conserver des installations dont il faut changer le système tous les six mois. Finalement, l’art numérique est resté du côté de l’événementiel et n’a que très marginalement imprégné le marché de l’art. Si l’art numérique fait de moins en moins peur aux lieux de spectacle vivant, c’est aussi qu’ils ont besoin de renouveler leurs publics. C’est très encourageant que les Scènes nationales en France entreprennent un renouvellement de leurs programmations en produisant et diffusant des œuvres qui sont qui ne sont pas de l’ordre du répertoire. Unseen, l’installation de Guillaume Marmin et Jean-Baptiste Cognet dont la jauge ne dépasse pas les soixante personnes, ne se compose que de lumière, de vent et de pluie. Elle est présentée aux Gémeaux de Sceaux ainsi qu’à la Maison de la musique de Nanterre. Dans ces conditions, cela nécessite beaucoup d’engagement de la part de ces structures afin que la pièce existe. De nombreux lieux s’engagent réellement, et notamment en Belgique, au Théâtre de Liège qui reste à l’affût de toutes ces nouvelles formes.

Plant Being – Photo © Phygital Studio, 2025

Peut-on être techno-utopiste à l’ère de l’avènement des intelligences artificielles ? 

G. A. : Oui je pense que l’intelligence artificielle est vraiment devenue un outil créatif comme un autre et je ne vois pas où est le danger. J’ai bien conscience qu’il y a des métiers qui sont en tension mais dans le monde des arts numériques, l’IA est la simple suite des logiciels d’infographie. Elle développe aussi de nouvellesesthétiques. Le projet LAstrologue ou Les Faux présages du collectif Obvious et le Théâtre Molière Sorbonne que nous présentons dans le cadre du week-end de clôture intitulé Out of Time, en est le témoin. L’idée est de créer une nouvelle pièce de Molière, en partant à la fois de cadors de l’intelligence artificielle avec l’entreprise Mistral IA, des artistes qui sont eux-mêmes formés à l’IA et puis le Théâtre Molière Sorbonne qui, lui, comporte tous les plus grands spécialistes de la dramaturgie de Molière, de comment il travaillait ses pièces, comment il assemblait ses personnages. Ils ont travaillé pendant plusieurs mois afin de nourrir une IA qui a finalement crée LAstrologue ou Les Faux présages, pièce que Molière n’a pas eu le temps de faire de son vivant. Ce que je trouve vraiment passionnant, c’est que ce projet ouvre un débat quant aux apports de l’intelligence artificielle. Mais c’est Yann Le Cun, directeur scientifique de l’IA chez Meta, qui résume très bien les choses dans ce débat : “L’intelligence artificielle doit être aux artistes ce que Watson est à Sherlock Holmes. L’homme contrôle l’intelligence artificielle qui sert aux artistes et rend notre ère passionnante.

Photo © Désert de Retz II, Anne Bourrassé et Mounir Ayache, 2025

 

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