Daddy

La jeune fille et la neige

Daddy a créé l’événement en mai 2023 : la scène et la salle hyper prestigieuses du Théâtre de l’Odéon à Paris offertes à une jeune metteuse en scène ayant l’audace d’y amener les problématiques ultracontemporaines du harcèlement, de la prédation, de l’emprise dont sont victimes de très jeunes filles plongées dans les univers virtuels chaotiques d’Internet, où jeux de rôle, imaginaires sexuels imposés et identités se bousculent. Marion Siéfert s’est immergée dans toutes les récentes prises de parole et témoignages post #metoo pour construire Daddy et regarder en face l’enfance abusée et détruite. Courageux et nécessaire, Daddy a l’ambition de ne pas renoncer au spectaculaire, avec des clins d’œil au cinéma, au stand-up, au cabaret mais surtout de mettre en œuvre un territoire scénographique totalement inédit, en écho aux mondes et jeux en ligne.

Daddy - Photo © Charlotte Wallet

Daddy – Photo © Nadia Lauro

Marion Siéfert opère une synthèse étonnante. Spectacle en quatre tableaux très différents – même si le dernier est le plus important – Daddy est très loquace ; on y parle, dialogue, monologue énormément. Daddy est prolixe en ruptures stylistiques : il y a de l’humour à la Sophie Perez, de nombreuses citations de films dont la metteuse en scène reproduit une sorte de squelette, du Roméo Castellucci pour une saisissante chute de neige, … Daddy raconte l’histoire de Mara(1) (13 ans) et Julien (26 ans) avec une rencontre en plusieurs étapes.

Jeu vidéo

Pendant six minutes, sur un écran XXL, le monde virtuel s’incarne, se matérialise en une entrée fracassante de tout un pan de la culture populaire qui n’est habituellement pas théâtralisable. Mara et Julien, alias Badcandy66 et Spardaganzza, sont plongés dans un jeu vidéo emblématique de la jeunesse contemporaine, suffisamment malléable (creative mode) pour que le vidéaste Antoine Briot, “démiurge ultime”, en réalise une époustouflante (fausse) partie personnalisée. Leurs deux avatars, fugitifs sexy à la Bonnie and Clyde, surfent dans le décor d’une île-jungle où des factions vivent dans les déchets et les recyclages éco-cyber-punk d’une civilisation en voie d’extinction. Au milieu des rafales et des explosions, nous entendons leurs voix de gamers contemporains jouant avec des casques audios et des micros pour pouvoir communiquer entre eux. Leur enjeu : pénétrer Aquapolis, cachée derrière des cascades d’eau, zone VIP autarcique, Olympe couverte d’enseignes de néons. Un basculement se joue d’ores et déjà dans le jeu vidéo, que nous retrouverons dans la suite de Daddy : du jour à la nuit, du “réel” au féérique. Dans un grand collage de fragments architecturaux, d’hélicoptères, d’overboards et de cercueils, Antoine Briot construit une scénographie de cinéma, un plan-séquence où il dirige le regard dans le décor pour en organiser sa désirabilité. Nous entendons la connivence entre les joueurs : tout est dangereux et facile. Julien, alias Spardaganzza, se révèle en jeune homme drôle et cultivé. En habillant son avatar d’un camouflage 3D, il cite en anglais Macbeth et sa “forêt qui marche”.

Daddy - Photo © Charlotte Wallet

Daddy – Photo © Matthieu Bareyre

L’apéro

L’épisode 2 nous fait le portrait du milieu socio-culturel de la famille de Mara : populaire, provinciale, possiblement gilets jaunes. Dans la pénombre, derrière un tulle noir, le réel est convoqué avec quelques meubles : table, fauteuils en plastique blanc, rosé et Pastis. Il y a là le père, la mère, leurs trois filles, dont Mara, et un ami venu prendre l’apéro qui s’extasie sur ces adolescentes en train de devenir femmes. Nous pensons à Pommerat dans ce côté à la fois lugubre, comique et grinçant, austère et naturaliste, mais dans une version Pyrénées-Orientales : tous.toutes les comédien.ne.s parlent avec l’accent de Perpignan.

La visio

Puis les visages géants de Mara et Julien se projettent sur le tulle. Nous assistons à leur première rencontre et conversation en visio sur le chat Discord. Julien déroule son CV de startupper ; nous peinons à faire le lien avec le gamer sympathique de l’épisode 1. Le désir de Mara est d’être actrice. “T’as du talent, j’investis sur ton talent”, lui propose Julien ; et le pacte faustien est passé. Il lui propose de devenir célèbre en participant à Daddy, un jeu vidéo où elle réalisera enfin tous ses désirs. Il s’agit évidemment de l’entraîner dans un traquenard où elle paiera d’une manière ou d’une autre de sa personne.

Métavers – théâtre

Nous passons de l’autre côté du miroir : la machine Daddy se met en route, où des jeunes filles donnent les “meilleures versions d’elles-mêmes” dans des scènes reconstituées, sous le regard de Sugar Daddy. Mais pour Marion Siéfert, il s’agit d’aller dans le virtuel avec son vrai corps : le Métavers(2) est un théâtre. Un paysage de neige s’ouvre à nos yeux, pas complètement installé. Son échelle est étrange, il ressemble parfois à un décor de répétition. Quelques voiles, comme un fragment de boîte noire, cernent des congères. Un plateau blanc de shooting ou de tournage, sans caméra, sans technique véritablement, sauf un grand projecteur sur pied et des flight cases. Le paysage occupe la cage de scène avec une certaine précarité : espace “délocalisé”, bout de studio, nowhere, local de start up, Pyrofolie en banlieue.

Daddy - Photo © Charlotte Wallet

Daddy – Photo © Nadia Lauro

Congères et flight cases

Les dunes de neige de cette “maquette géante” expriment une grande précision et délicatesse : c’est comme si une imprimante 3D avait sculpté le décor. Le polystyrène utilisé (15 kg/m3) semble avoir été laissé brut car les billes qui le constituent créent un lien immédiat avec la neige. Mais il n’en est rien : renforcées à la tarlatane et à l’Elastilux, puis floquées à la neige artificielle, la plupart des congères ont été évidées et pensées pour qu’elles puissent être superposées lors du transport. Nous pourrions croire que les congères en polystyrène sortent des flight cases avoisinants. Ceux-ci ont été en fait construits sur mesure pour répondre à un cahier des charges de mobilier utile aux scènes reconstituées : les flight cases deviennent banc, quai, assise, … Le couvercle d’un flight se soulève et déclenche un air de boîte à musique en se révélant être le miroir d’une coiffeuse de loge.

La fausse neige de théâtre, blancheur en parure, toujours fluide, légère, tiède, rassurante et douce, correspond à l’univers du conte de fées. Elle construit l’endroit désirable où les Daddy attirent les très jeunes filles. Le décor est d’abord un appât puis un piège, un monde merveilleux dans lequel on attire les enfants, qui se révèle être empoisonné de l’intérieur, cachant la prédation et le sang.

Fausse neige, strass et paillettes : nous pensons à l’esthétique kitsch du patinage artistique. Mara découvre magiquement une panoplie de princesse dissimulée sous la neige. Le scintillement d’une robe, le givre d’une jupe, une jeune femme aux couettes soulevées par des ballons bleu et rose gonflés à l’hélium, la combinaison latex de la danseuse Jennifer Gold dont le chatoiement évoque le paon d’Amarcord de Fellini, surgi d’un coup sur la place enneigée de Rimini, déployant largement son plumage : le vernis kitsch de Daddy recouvre les “pulsions inavouables” de la pédophilie.

Schéma de pouliage pour le vol - Document © Marion Siéfert

Schéma de pouliage pour le vol – Document © Marion Siéfert

Météorologie scénique

Comme pour un théâtre abandonné à la urbex, altéré par les éléments climatiques, la scénographe Nadia Lauro écrit pour Daddy un “scénario météorologique”, en transformation permanente, miroir d’un spectacle long, séquencé, touffu et en écho au jeu vidéo et à ses algorithmes. La scène de théâtre comme une boule à neige géante qui capture la nature : météorologie scénique. Nous nous souvenons du fascinant spectacle d’Heiner Goebbels, Stifters Dinge, dans lequel il reconfigurait la “machinerie poétique” de la Nature dans un protocole particulier(3) : en mélangeant les échelles, en montrant les coulisses, en inventant des sculptures musicales capables de mouvements à vue. Dans Daddy, les machinistes manipulent, depuis les coulisses, des tambours à neige suspendus, tubes creux en PVC épais de 40 cm de diamètre, ajourés et grillagés, roulant sur eux-mêmes pour libérer des flocons en papier de différents grammages et tailles mêlés à du PVC blanc finement déchiqueté. 24 m linéaires de neiges globales sont distribués sur trois perches espacées dans la profondeur du théâtre. Les neiges locales tombent elles depuis trois tambours de 1 m. En grandes coulées ponctuelles comme des sabliers, ou en rideaux épais, la neige est la matière première du paysage changeant de Daddy, travaillée par la lumière, le brouillard et le vent.

La jeune fille et la neige

Le rideau s’est baissé, une lumière tamisée s’installe dans la salle, c’est l’entracte. La bande sonore ne s’est pas arrêtée : l’instrumentarium (vielle à roue, cymbalum, synthétiseurs, matières, climats) du compositeur de Daddy, Jules Wysocki, propose une pièce musicale pour celles et ceux qui restent dans la salle. Au retour du public, le rideau s’ouvre sur une tempête de neige. Le relief a changé, les montagnettes ont grandi. Au pied de l’une d’elle, Mara s’est endormie. Il neige beaucoup. Rideau de neige, flot neigeux, poudreuse. Il neige longtemps. Si le temps est la matière du théâtre, la neige devient alors l’outil idéal pour l’exprimer. Le saisissement qui nous prend lorsque nous retournons dans la salle est teinté de mélancolie. La douceur de la neige qui recouvre tout, qui enfouit la mémoire, qui défigure. La neige efface, brouille les repères : plus de chemins, de réseaux, tout s’indifférencie. Le sommeil de Mara. La scène devient un immense fantôme. L’héroïne est seule dans le conte de fées, à la merci du loup, de la bête, du prédateur. Endormie, morte, attendant qu’on la réveille, qu’on la sauve du froid. C’est une image d’opéra : la victime, l’orpheline, la mendiante, l’innocente, la vierge, l’enfant, seule, perdue sous la neige. Quelque chose de chimérique dans la bande sonore, l’idée de cris de souffrance, l’hypnose d’un tempo lent et doux, une brume sonore, des frissons. Il reste cependant dans l’idée de blancheur un élément secret de terreur, caché au plus intime de la chose, qui précipite l’âme à de plus grandes épouvantes que la pourpre effrayante du sang.(4)

Polysémie

Macha : “Tout de même, quel est le sens de tout cela ?”

Touzenbach : “Le sens…Voilà, il neige. Où est le sens ?”(5)

 

Daddy déploie un monde plastique, aussi dans un sens métaphorique : souple, polysémique, pour un spectacle hétéroclite, impur et baroque. Nous pouvons voir Daddy comme un cabaret, avec des numéros de danse qui empruntent aux codes du clip de rap ou de la vidéo Instagram, one woman show, scènes de films cultes américains et chansons choisies comme dans un jukebox, avec un effet “cadavre exquis” propre à ce genre. Cercueil et fumée teinte en rouge pour Entretien avec un vampire qui se déroulait à la Nouvelle Orléans mais que la neige emmène du côté du Bal des Vampires, La La Land, My heart belongs to daddy de Marylin Monroe, Happier Than Ever de Billie Eilish : toutes ces références ont en commun d’appartenir à la culture populaire. Un cabaret dont nous reconnaissons les coulisses, avec une intrigue de rivalité entre danseuses qui rappelle le Showgirl de Paul Verhoeven. Julien y dévoile une de ses facettes : un côté mac/patron de boîte, souteneur au costume rouge corail. À la manière d’eXistenZ de David Cronenberg, qui greffait un jeu vidéo dans la moelle épinière de gamers jouant et rêvant ensemble, le paysage de neige de Daddy convoque parfois ce qui ressemble à des rêves collectifs, où réapparaissent par exemple les parents de Mara, en uniformes de travail (mère infirmière et père vigile), avant de se faire froidement abattre. “Dans mon rêve il y a du brouillard et un lit noir”, dit Julien à Mara, avant que le lit ne se matérialise dans la neige blanche, draps et structure sombres comme les ailes d’un corbeau.

Document © Ziferte Productions

Document © Ziferte Productions

Une fin pirandellienne

La fuite de Mara à la fin du spectacle autorise l’interprétation que l’espace qu’elle quitte est celui d’un huis-clos, un bordel kitsch théâtralisé à outrance, une prison du plaisir née de l’imagination malade d’un érotomane fou qui invente le paysage d’une maison de passe sophistiquée, où la sexualité se met en scène, avec fétichismes, scénarios, références et panoplies. Nous pensons au Balcon de Jean Genet, à Frank Wedekind, à toutes les héroïnes sadiennes qui peuplent la littérature. Même s’il cogne dur, Daddy n’est pas une attaque totalement frontale du male gaze, concept postulant que la culture visuelle dominante impose une perspective d’homme cisgenre hétérosexuel. La trivialité sexuelle n’est jamais traitée frontalement dans le personnage de Mara. Si Mara n’est pas Lulu, “ensorcelante, scandaleuse, dévastatrice, violemment sexuée”, elle pourrait se rapprocher de Lolita, dont Nabokov disait : “Lolita n’est pas une jeune fille perverse, c’est une pauvre enfant que l’on débauche, dont les sens ne s’éveillent jamais sous les caresses de l’immonde monsieur Humbert”. (6) C’est un autre personnage féminin, Léna, avec la roublardise et le langage cru des stand-uppeuses qui focalise sur elle la question sexuelle. Elle est envoyée dans la salle en commando, pour y traquer la libido masculine, en l’occurrence le désir de fellation, telle une Angélica Liddell du Jamel Comedy Club.

L’image finale, très séduisante et pirandellienne de la porte coulissante du Théâtre de l’Odéon qui s’ouvre sur la Place Paul Claudel et le Jardin du Luxembourg, est dramaturgiquement très claire : Mara s’échappe du monde virtuel qu’est le jeu vidéo, l’actrice s’échappe du théâtre qui l’enferme. Comme Ersilia dans Vêtir ceux qui sont nus,(7) elle n’accepte plus d’être ce que les autres veulent qu’elle soit. Mara sort et s’en sort ? “Même si elle se retrouve très seule, des paroles l’ont peut-être aidée.”(8)

Notes

(1).  Lila Houel, 15 ans, choisie parmi près de mille candidates pour interpréter Mara, son personnage, son avatar théâtral

(2).  Le Métavers est un service en ligne donnant accès à des simulations d’espaces 3D dans lesquelles se vivent ensemble des expériences immersives : à peu de choses près, cela recoupe la définition du théâtre !

(3).  Créé en 2007, Stifters Dinge était un spectacle sans acteur.ice.s.

(4).  Bernard Dort, Blanc… jusqu‘au vertige in La représentation émancipée, Actes Sud, 1988

(5).  Les Trois Sœurs d’Anton Tchekhov, 1901

(6).  Interrogé en 1975 par Bernard Pivot sur le plateau d’Apostrophes

(7).  Vêtir ceux qui sont nus de Luigi Pirandello, 1922

(8).  Marion Siéfert, Par les temps qui courent, France Culture, mai 2023

 

Générique

  • Mise en scène : Marion Siéfert
  • Scénographie : Nadia Lauro
  • Lumière : Manon Lauriol
  • Création sonore : Jules Wysocki
  • Vidéo : Antoine Briot
  • Costumes : Valentine Solé Romain Brau (pour les robes de Lila Houel et les tenues de Jennifer Gold)
  • Collaboration aux costumes : Anne Pollock Chloé Courcelle Lou Thonet
  • Maquillages : Dyna Dagger
  • Perruques : Kevin Jacotot
  • Réalisation de la scénographie : Nadia Lauro, Marie Maresca, Charlotte Wallet (sculptures), Flavien Renaudon (machines neige), Isabelle Boitiere (tapisserie), Marc Bizet (vol)

 

  • Régie générale : Chloé Bouju
  • Régie plateau, accessoires : Marine Brosse
  • Régie son : Patrick Jammes et Mateo Provost
  • Régie costumes : Chloé Courcelle
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