La coordination HF

Une expertise indispensable

Toutes les photos sont de © Bertrand Truptil / Ressources constructeurs

Les métiers du son sont si nombreux et variés que les technicien.ne.s et ingénieur.e.s qui évoluent au sein de cette corporation doivent mettre en œuvre des technologies toujours plus pointues et complexes. Le domaine de la transmission sans fil n’échappe pas à la règle et le savoir-faire indispensable à son intégration dans un événement ne fait plus aucun doute. Néanmoins, s’il est aujourd’hui assez facile, en apparence, de faire fonctionner un ensemble HF, il est pourtant nécessaire de suivre un protocole strict et précis afin d’optimiser son installation. Dans cet article, nous resterons concentrés sur le domaine audio, l’interphonie HF (Riedel, Clear-Com, RTS, Altair, Vokkero, …) étant un autre sujet bien particulier.

Les émetteurs IEM, récepteurs, combinateurs d’antennes (Stars 80)

Les émetteurs IEM, récepteurs, combinateurs d’antennes (Stars 80)

Les fabricants

– Un trio incontournable

Il ne faut pas s’y méprendre : même si nous trouvons dans le monde de l’audio beaucoup de produits reposant sur la technologie sans fil, les leaders mondiaux restent Shure et Sennheiser. Ce duo est complété par le fabricant américain Wisycom qui propose des solutions très haut de gamme et une souplesse dans les choix de fréquences sans équivalent. Les tarifs proposés, nettement supérieurs aux concurrents, constituent une différence importante, plaçant Wisycom à un autre niveau. Il est intéressant de noter que ce fabricant ne propose que les systèmes de transmission sans fil mais pas de cellules, hormis le micro main MTH410.

Également bien présents sur ce marché mais dans de moindres proportions, nous retrouvons d’autres grands fabricants tels qu’Audio-Technica, Beyerdynamic, AKG, ou Audix.

Depuis la création du premier microphone sans fil en 1953 par Shure (le Vagabond 88), la technologie a énormément évolué et les domaines d’application aussi. Nous sommes aujourd’hui confrontés à une palette d’outils logiciels et matériels qui requiert un vrai savoir-faire et des compétences techniques pointues devant s’appliquer à l’intérieur de contraintes législatives (attribution des bandes de fréquence, …) de plus en plus restrictives. Ces évolutions imposent aux fabricants et aux utilisateurs de rester informés en permanence mais rendent souvent obsolètes des produits pourtant encore efficaces.

La régie de coordination et de monitoring (Stars 80)

La régie de coordination et de monitoring (Stars 80)

Les logiciels…

– Le complément qui fait la différence

Lorsque nous évoquons un ensemble HF, nous pensons en priorité à l’ensemble émetteur/récepteur. Mais les principaux fabricants proposent souvent une solution logicielle avec leurs produits, permettant le monitoring à distance, un scan des fréquences disponibles et leur déploiement rapide vers les différents éléments hardware, ainsi que de nombreuses fonctions améliorant la fiabilité et la qualité de l’installation effectuée par le technicien.

Les logiciels constructeurs les plus connus sont Wireless Workbench (WWB) chez Shure, Wireless Systems Manager (WSM) chez Sennheiser et Wisycom Manager. Pour les applications non-propriétaires d’une marque et pouvant coordonner plusieurs appareils de différents fabricants, nous retrouvons EazyRF, Wavetool ou Intermodulation Analysis System (IAS) très populaire aux États-Unis. Un outil complémentaire très utile, voire indispensable, à évoquer est le scanner de fréquences RF Explorer, Shure AXT600, WiNRADiO, TTI. Les solutions logicielles telles que WSM et WWB intègrent une fonction de scan, mais les appareils dédiés restent un atout indiscutable pour une bonne préparation avant le déploiement final. Intégré dans les applications, le contrôle à distance (ou monitoring) est également une partie à ne pas négliger. En phase d’exploitation et de répétition, cela permet de bien anticiper les éventuelles problématiques liées aux parasitages éphémères de l’environnement, la gestion des batteries, la cohérence de la couverture HF suivant les déplacements des artistes, …

Un kit personnalisé pour chaque artiste (Stars 80)

Un kit personnalisé pour chaque artiste (Stars 80)

Le technicien spécialisé

– Un atout et une expertise indispensables

Trop souvent, ce sont les techniciens son dédiés à d’autres postes (plateau, régie retour, système de diffusion) qui s’occupent de la coordination HF. Ces choix sont dans la grande majorité des cas dictés par des contraintes budgétaires liées au rajout d’une masse salariale supplémentaire dans le budget d’une production. Parfois, l’argument principal est le nombre de canaux à mettre en place, ce qui ne justifierait pas l’ajout d’un technicien supplémentaire. Dans tous les cas, le travail de préparation et la rigueur à apporter à la mise en œuvre d’une liaison sans fil restent les mêmes. Il faut posséder des connaissances spécifiques, une expertise dans ce domaine particulier et une prise en compte de son environnement de travail pour adapter et régler le matériel de son installation.

Bertrand Truptil, un technicien son aujourd’hui spécialisé dans le domaine de la coordination HF, nous explique son parcours et sa vision de ce poste si particulier.

Bertrand Truptil : Tout d’abord, le coordinateur de fréquences, pour parler de sa fonction au sens premier, a pour rôle de récupérer toutes les fréquences utilisées par les équipes en place et celles accueillies (sur un festival notamment) et de les coordonner entre elles pour que tous les équipements utilisés fonctionnent sans interférences et incompatibilités. C’est un intermédiaire dans la chaîne de compétences des techniciens son. Mais le plus souvent, le terme utilisé est technicien HF ou technicien RF, ce qui peut englober le principe de coordination mais également l’équipement des éléments (micros et émetteurs, systèmes de retour intra-auriculaires et récepteurs) sur des artistes, la mise en œuvre et le choix du matériel, le conseil, la préparation et la mise en relation des éléments d’autres compagnies ou production. C’est un poste nécessitant une vraie connaissance des outils et des contraintes physiques des lieux dans lesquels ils sont utilisés. Au commencement, il y a vingt ans, je me suis installé à Strasbourg et j’étais un technicien son au sens large qui travaillait en presta, dans le domaine du spectacle vivant principalement. En 2014, je me suis retrouvé sur un concert à devoir mettre en place différents ensembles de retour HF de différentes marques et de différents prestataires. Cela n’a pas fonctionné comme je l’espérais et c’est là que j’ai vite compris les difficultés et les connaissances à avoir pour pouvoir mettre en œuvre correctement des systèmes de liaison sans fil. Très peu de temps après, j’ai suivi une formation à Strasbourg dans une structure qui s’appelait Techniscène et j’ai immédiatement accroché.

La régie de coordination et rack HF

La régie de coordination et rack HF

J’ai alors enchaîné l’année suivante sur une formation à l’INA pour continuer d’avancer. Au fil du temps et de mes expériences professionnelles, je me suis de plus en plus spécialisé. J’ai commencé par m’équiper avec un scanner RF Explorer que j’utilise encore tous les jours, ainsi que de vrais logiciels professionnels de coordination, donc payants. Au théâtre, par exemple, où le rythme d’une création s’étale sur plusieurs jours voire semaines, j’ai eu le temps d’observer et d’analyser mes installations, de bien étudier et comprendre les machines telles que les séries UR4 de Shure ou la série 2000 de Sennheiser. En 2019, je me suis retrouvé sur de la tournée musique en mode zénith, avec soixante canaux Wisycom à gérer. La même année, j’ai commencé à travailler via Dushow sur le Main Square Festival à Arras. Ensuite, la période Covid est arrivée et ne m’a plus permis de partir en tournée et de continuer dans le spectacle vivant. J’ai continué de me former en ligne chez moi par mes propres moyens et j’ai fini par travailler dans l’audiovisuel, ou sur des captations ou opéras. J’ai ainsi pu découvrir d’autres méthodes de travail et élargir toujours un peu plus mon champ d’activité. L’année 2022 est arrivée et je suis parti sur la dernière tournée des stades d’Indochine sur laquelle je gérais une très grosse installation, plus le Main Square, la version France du Lollapalooza à Paris et le Cabaret Vert à Charleville.

L’évolution des technologies

– Analogique vs numérique

Comme souvent dans l’évolution du monde de l’audio pro, nous aimons confronter les générations analogiques aux versions numériques. Le domaine des technologies sans fil n’échappe pas à la règle, mais l’analogique ne disparaitra pas de sitôt des scènes de concerts, plateaux de tournage, théâtres et autres lieux de spectacle. C’est un des rares domaine de l’audio où les deux technologies coexistent assez bien et deviennent même complémentaires.

Bertrand Truptil

Bertrand Truptil

Bertrand Truptil : D’un côté, le numérique permet de cumuler plus d’appareils, grâce à la diminution des problèmes d’intermodulation par exemple, mais la portée est moins grande. Nous pouvons aussi mieux gérer les besoins énergétiques grâce à l’arrivée des batteries Li-ion. Mais il ne faut pas tout mélanger : l’autonomie des appareils numériques sera bien moindre en restant sur des piles classiques. C’est la combinaison numérique/batteries rechargeables qui est la plus efficace. Il n’existe pas de recette parfaite, tout dépend des besoins du projet. En revanche, la technologie analogique, avec son absence de conversion analogique/numérique (et vice versa), n’introduit quant à elle aucune latence, ce qui en fait, dans le domaine des retours de scène, un choix plus judicieux. Parmi les solutions les plus haut de gamme, Wisycom reste entièrement analogique ; la restitution audio est sans comparaison, ce qui montre bien la pertinence, encore aujourd’hui, de ces systèmes. Même si l’avenir de la technologie numérique HF semble s’orienter vers de l’utilisation en full duplex en s’appuyant sur les mêmes types de réseaux que la téléphonie mobile, nous sommes bien loin d’une bascule complète vers une technologie ou une autre. Pour moi, la cohabitation des deux mondes n’est vraiment pas un problème, voire même une bonne solution pour l’instant.

Les choix de fréquences

– La base de toute installation

Comme défini par l’Union internationale des télécommunications, les conférences mondiales des radiocommunications se tiennent tous les trois à quatre ans et peuvent, si besoin, réviser le Règlement des radiocommunications (traité international régissant l’utilisation du spectre des fréquences radioélectriques et des orbites des satellites géostationnaires et non géostationnaires). Il est primordial d’adapter son matériel à son environnement et ses besoins sur place. Sur une bande de fréquence UHF exploitable en Europe allant de 470 MHz à 694 MHz aujourd’hui (et a priori garantie jusqu’en 2030), la plupart des constructeurs ne propose que des parties de ce spectre (appelées plans de fréquence) sur leurs appareils. Il faudra donc réunir plusieurs appareils avec différents plans pour pouvoir exploiter toute la bande de fréquences autorisée. Les plans possibles disponibles diffèrent suivant les constructeurs et les pays dans lesquels ils sont utilisés.

Aux États-Unis, la bande des 600 MHz a déjà commencé à être rognée, ce qui ne permet plus d’aller au-delà des 608 MHz. L’avenir de l’utilisation du spectre par les PMSE (Program Making & Special Events) sera encore redéfini, notamment face à la pression des opérateurs de téléphonie mobile qui réclament toujours plus d’espace pour l’utilisation de leurs appareils. Nous sommes encore privilégiés en France car nous pouvons utiliser gratuitement la bande de fréquences autorisée, ce qui n’est pas le cas dans la plupart des pays européens où il est nécessaire de les louer pendant une exploitation. La bande DECT (Digital enhanced cordless telecommuncations) allant de 1 880 MHz à 1 900 MHz est un autre exemple des enjeux sur l’attribution des fréquences. Elle est utilisée dans le monde du spectacle par l’interphonie notamment et est indispensable pour les exploitations dans tous les domaines du spectacle, de l’audiovisuel, de l’institutionnel, … Très récemment, la loi Responsabilité pénale et sécurité intérieure remet encore en question les libertés d’utilisation de ces radiofréquences pour l’utilisation de drones par les services de police. Nous voyons bien que les pressions sont nombreuses et pèsent dans la balance.

Logiciel WiNRADiO WR-G33WSM

Logiciel WiNRADiO WR-G33WSM

Pour revenir au domaine UHF (partagé avec la TV), la bonne coordination est le résultat de plusieurs protocoles établis dans un ordre précis, et avec rigueur. Bertrand nous explique pourquoi le hasard n’intervient pas dans son processus de préparation et d’installation.

Bertrand Truptil : Tout d’abord, il faut adapter au mieux les plans de fréquences de ses machines à l’environnement TNT du lieu d’exploitation. Wisycom propose toute la bande UHF sur chaque appareil mais encore une fois, le budget de location ou d’achat ne sera pas le même pour une production. Nous retrouvons ce type de matériel sur les projets à gros budget et/ou très exigeants. La priorité est de faire un scan précis et qualitatif (résolution, seuils, placement des antennes, …) pour se rendre compte de cet environnement radio qui est invisible. L’interprétation de ce scan sera primordiale pour l’intégration dans les logiciels de coordination. Le but reste toujours d’avoir le meilleur rapport signal/bruit et de caler au mieux ses porteuses. Nous déterminons ces zones d’inclusion (celles que nous allons utiliser) et d’exclusion (zones TV). Avec une bonne organisation et un bon regroupement de ses liaisons en fonction des applications (micros, IEM, instruments), nous y voyons plus clair, interprétons mieux la moindre problématique et réagissons plus vite. Il faut également bien écouter le signal audio pour s’assurer d’une bonne transmission du signal ; enregistrer le spectrogramme, se déplacer et analyser les données compilées. Pour les antennes, il ne faut pas s’empêcher de mélanger les marques puisqu’elles seront toutes compatibles avec n’importe quel appareil. Mais il est très important d’éviter la surmodulation.

Récepteur WiNRADiO WR-G33WSM

Récepteur WiNRADiO WR-G33WSM

C’est là où le choix de son antenne, associée au bon câble, change vraiment la donne. Dans la grande majorité des cas, je préfèrerais toujours utiliser un câble de meilleure qualité et une antenne passive, le but étant de finir à 0 dB et ne pas surmoduler comme c’est trop souvent le cas, malheureusement. Le gain RF d’une liaison est très important dans la fiabilité d’une porteuse. En fonction de mes besoins et des éventuelles sources de parasites comme des écrans LEDs, je choisis aussi les bonnes directivités d’antennes (cardioïde, omni ou hélicoïdale). Il ne faut pas oublier que les contraintes ne seront pas forcément les mêmes si nous travaillons en émission (micros et pocket instruments) ou en réception (retours musiciens, IEM). Les puissances reçues par les appareils peuvent devenir très élevées, voire dangereuses pour le matériel et l’artiste. Sur Indochine, pour une partie de mon installation, j’ai fini avec deux antennes omni à 12 m de haut, 40 m de câble et une couverture impeccable. Il faut toujours éviter au maximum les obstacles métalliques ou humains. Avec une bonne préparation, nous évitons 70 à 80 % des problèmes.

Allocation des bandes de fréquences en Europe

Allocation des bandes de fréquences en Europe

Indochine Tour 2022

Indochine Tour 2022

 

Quelques références… Les installations de Bertrand Truptil

Tournée Stars 80 – 2023 (kit HF 99 % analogique)

  • 28 x Sennheiser SR 2050 IEM
  • 18 x EM 3732-II avec Sennheiser SKM 5200-ii Sennheiser
  • 8 x MRK 960 Wisycom avec Sennheiser SKM 5200-ii Sennheiser
  • 6 x Beyerdynamic TG1000 pour les guitares
  • Coordination avec EazyRF, monitoring via Winradio, AXT600 et Wavetool

Tournée Central Tour Indochine – 2022

  • 16 Wisycom MTK952 (IEM)
  • 16 Wisycom MRK960 mics
  • 24 Sennheiser D6000 (backline guitares)
  • Distribution d’antennes Wisycom : Mat 288, fibres MFL, LFA, LNN
  • 44 Sennheiser D6000 (micros)
  • 6 Shure PSM1000 (IEM)
  • Scanner WinRadio, monitoring Wavetool

 

Pour compléter cet article, retrouvez la conference “PMSE, événements sportifs et spectacles : les fréquences HF au cœur des enjeux” https://jtse.fr/event/pmse-evenements-sportifs-et-spectacles-les-frequences-au-coeur-des-enjeux/

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