Entre projection et mapping

Arts numériques au festival Scopitone

Images et musique, narration et silences, intensités lumineuses et atmosphères contemplatives. Images de synthèse ? Oui. Paons ? Oui. Mapping vidéo ? Oui. Voyages cosmiques ? Oui ! Écrans ? Pas du tout.
Les artistes numériques Yann Nguema HYPERLINK et Joanie Lemercier ont été invités à mettre en lumière la ville de Nantes du 14 au 17 septembre, à l’occasion de la 20e édition du festival Scopitone. Organisé par Stereolux, le festival de cultures électroniques et arts numériques a mis à l’honneur le travail de ces deux personnalités emblématiques de la création digitale francophone, pour qui la ville est un espace d’expression artistique et un terrain de recherche audiovisuelle.

Cachemire, les motifs Paisley - Photo © Yann Nguema

Cachemire, les motifs Paisley – Photo © Yann Nguema


Cachemire de Yann Nguema

Arts numériques et espace public

Créer des installations en milieu urbain c’est aussi accepter l’enjeu fondamental d’un public en transition. Cependant, les installations présentées au festival Scopitone se démarquent et réussissent à créer des situations de visionnage singulières grâce au choix des sites d’exposition reculés, d’une part, mais aussi par la puissance des univers lumineux en dialogue avec la ville environnante. Cachemire, mapping vidéo architectural de Yann Nguema, a mis en lumière les façades internes du Château des Ducs de Bretagne. L’accès au site étant contenu, les projections se basent sur des cycles de 20 minutes, introduits par un compte à rebours. Les spectateurs entrent dans la cour, choisissent leur emplacement, attendent le début de la projection. Nous sommes invités à prendre notre temps, nous incitant à poser un regard actif sur l’œuvre, permettant aux artistes de franchir ce que Yann Nguema définit comme “le seuil d’intimité” avec le public.

“Le seuil d’intimité”

Yann Nguema est musicien, artiste visuel et développeur. Dans sa pratique du mapping architectural, il combine projection et lumières, lasers et interactivité. Il a développé son propre logiciel de création d’images en C++. Ce programme est asez performant pour traiter tous les détails composant la grille de découpes, le dessin de la façade qui constitue la première étape de son travail. En partant d’une photographie en haute résolution, il retrace sur Illustrator tous les éléments du bâtiment ; dans le cas de Cachemire, on s’approche de 22 000 polygones. La minutie du détail est l’une des caractéristiques de son travail, directement liée à son processus de création.

Cachemire est un mapping architectural, une création originale réalisée par Yann Nguema et sonorisée par Joan Guillon (Zero Gravity), membre fondateur du groupe Ez3kiel avec qui l’artiste travaille depuis trente ans. Le mapping, d’une durée de 8 minutes, est conçu comme une suite de tableaux visuels et sonores d’environ une minute chacun. Entre figuration et abstraction, les images présentent des éléments propres à la culture indienne faisant écho à l’exposition Reflets de mondes sacrés présentée dans ce même bâtiment.

Cachemire, toits en dôme - Photo © Yann Nguema

Cachemire, toits en dôme – Photo © Yann Nguema

Un jeu de contrastes

– Recherche visuelle et figuration poétique

Le travail de Yann Nguema se base sur “un équilibre entre expérimentation et figuration, recherche et poésie”. Cachemire émane d’un jeu de contrastes agencés, où les paons, symboles de l’Inde, habitent des textures numériques. Les images de synthèse transforment la façade en palempore, étoffe indienne teinte et peinte, puis les géométries minimalistes se mêlent aux motifs Paisley.(1) Le rythme est persistant, l’atmosphère et les couleurs sont douces. Tel un outil de balancement, pour l’artiste “une couleur c’est aussi des nuances, pour chaque tonalité apportée il faut trouver de nouveaux équilibres, comme en musique quand un nouvel instrument s’intègre à la composition”. Dans le mapping vidéo architectural, la projection qui illumine une façade y inscrit une nouvelle couche de sens : elle crée un décalage entre ce que nous regardons (le bâtiment) et ce que nous voyons (les images projetées). Le mapping habite ce décalage, jouant sur le contraste entre la projection et le support. Dans Cachemire, les toitures en dôme shikara, typiques des palais indiens, se superposent à l’architecture asymétrique de la façade du Château des Ducs de Bretagne. Des parallélépipèdes dorés se déploient des fenêtres du bâtiment gothique et deviennent les treillis des balcons du Palais des Vents de Jaipur.

– L’architecture augmentée

Le mapping de Yann Nguema rappelle le terme “spatial augmented reality” à l’origine du mapping vidéo : nous avons l’impression que la projection intervenant sur l’architecture nous ouvre un accès augmenté à l’aura du bâtiment. L’installation technique, développée par Spectaculaires, se base sur un système de diffusion sonore Coda en trois points, reliés à la régie en fibre optique et contrôlés via le réseau Dante. Le mapping, diffusé via le serveur Modulo Pi, inclut trois projecteurs laser Barco HYPERLINK « https://www.barco.com/fr/ » UDX W32 de 30 000 lumens : le premier investit la façade du Grand Gouvernement, les deux autres sont posés sur le flanc et se partagent les surfaces du Grand Logis et de la Tour de la Couronne d’Or à l’aide d’un soft edge(2) imperceptible. La projection est ponctuée par l’apparition de deux lasers RGB 12 W, fournis par Laser Movement, traçant des chemins sophistiqués dans l’image, en soulignant les bordures et les contours des éléments architecturaux. Ces lasers sont un élément caractéristique du travail de Yann Nguema, où le mélange d’esthétiques lumineuses joue sur l’écart entre l’intensité du laser et celle de la projection. Dans Cachemire, le laser nous indique, tel un index, où regarder ; il nous invite à nous focaliser sur des portions du bâtiment, nous faisant faire des allers-retours entre la totalité de la façade et la précision des détails de l’image.

Implantation des projecteurs - Document © Spectaculaires

Implantation des projecteurs – Document © Spectaculaires

Intégration son - Photo © Spectaculaires

Intégration son – Photo © Spectaculaires

Système de diffusion Coda Audio, Château des Ducs de Bretagne - Document © Spectaculaires

Système de diffusion Coda Audio, Château des Ducs de Bretagne – Document © Spectaculaires


Constellations de Joanie Lemercier

Des espaces aériens

Depuis quinze ans, Joanie Lemercier étudie la lumière comme médium pour sonder l’espace et nos perceptions. Son travail se partage entre activisme environnemental et recherche artistique autour de différents supports de projection, notamment le tulle, la fumée, le dessin et, plus récemment, l’eau. Ici naît l’installation audiovisuelle Constellations, qui a investi le quai Ceineray en transformant l’eau de l’Erdre en écran et support de projection. Constellations est un voyage cosmique d’une durée de 16 minutes, abstrait et métaphorique. La musique aux connotations très filmiques participe à la narration du conte abstrait et nous accompagne dans l’exploration de cet ailleurs situé nulle part. Après avoir parcouru des espaces aériens composés de formes vectorielles en deux puis trois dimensions, nous atterrissons. Sommes-nous parvenus à la fin du cosmos ou sommes-nous sur Terre ? Difficile à dire. Soudainement la couleur rouge anime les particules d’eau.

Constellations de Joanie Lemercier, Scopitone 2022 - Photo © David Gallard

Constellations de Joanie Lemercier, Scopitone 2022 – Photo © David Gallard

“Connecter les étoiles”

Le titre de l’œuvre vient d’une réflexion de l’artiste sur comment l’homme, “en regardant les étoiles, a ressenti le besoin de les connecter entre elles, de créer des constellations bidimensionnelles”, nous explique Juliette Bibasse, directrice artistique du Studio Joanie Lemercier. En partant des données de l’Agence spatiale européenne, Joanie Lemercier a collaboré avec le développeur Kyle McLean pour créer une version 3D de la carte du cosmos. Cet outil génératif est basé sur un algorithme qui connecte de manière aléatoire les étoiles entre elles, sur des plans x,y,z selon le principe du diagramme de Voronoi.(3) Il a ensuite sélectionné des configurations générées par le logiciel, en utilisant les propositions aléatoires du programme comme base de données pour les choix esthétiques.

Une installation mouvante

Cette œuvre est le résultat de cinq ans de recherche pendant lesquels l’artiste a pu perfectionner le dispositif et comprendre quelles formes et effets épousent au mieux l’immatérialité du support. La projection d’environ 20 m de large se fait à l’aide d’un projecteur laser de 30 000 lumens positionné en angle de plongée. La lumière est absorbée par l’écran d’eau, permettant de limiter le point chaud du dispositif qui se trouve vis à vis du public. Constituée de peu d’éléments, Constellations est une installation mobile et versatile qui a été présentée dans de nombreux festivals en France et à l’international. “Les caractéristiques de chaque site influencent énormément l’installation”, précise Juliette Bibasse. Bien que la vidéo projetée soit toujours la même, le rendu de la projection sur l’écran d’eau est toujours changeant, influencé par l’environnement et le contexte. Les phénomènes atmosphériques tels que le vent, la pression de l’air et l’humidité impactent la réaction des particules d’eau en suspension. Les spécificités du contexte participent au sens de l’installation, d’un point de vue à la fois atmosphérique, esthétique et environnemental.

Constellations de Joanie Lemercier, Scopitone 2022 - Photo © David Gallard

Constellations de Joanie Lemercier, Scopitone 2022 – Photo © David Gallard

Le sensible qui sensibilise

Travaillant dans l’espace public et en contact avec la nature, Joanie Lemercier prête attention à l’impact que son et lumière peuvent avoir sur l’environnement, préférant ne pas exposer dans des contextes pouvant être nuisibles à la faune locale. À Metz par exemple, Constellations a eu lieu sur le bras mort de la Moselle ; les études sur la biodiversité du canal ont montré que, grâce aux systèmes de filtres employés dans l’installation, l’eau est régulièrement remuée et fait émerger de la nourriture pour grenouilles et oiseaux. Dans le cas de Nantes, il s’agit surtout d’un enjeu sanitaire car la baignade est interdite dans le canal de l’Erdre. L’eau du fleuve devenant un matériau, l’artiste porte l’attention du public sur les eaux polluées et soulève un questionnement sur l’utilisation des espaces aquatiques en milieu urbain. L’installation s’inscrit alors dans un enjeu écologique ancré dans le réel, faisant le lien avec le travail d’activiste environnemental de Joanie Lemercier.

Constellations de Joanie Lemercier, Scopitone 2022 - Photo © David Gallard

Constellations de Joanie Lemercier, Scopitone 2022 – Photo © David Gallard

Projection ou mapping ?

Constellations est représentative des recherches que Joanie Lemercier mène sur l’image et les surfaces. Dans l’installation, le faisceau du projecteur ne rencontre pas un plan opaque mais des gouttelettes d’eau en suspension. L’image projetée se multiplie sur plusieurs couches de profondeur et de signification, et ses bords disparaissent dans un nuage de particules minuscules qui se révèlent au contact de la lumière. Le mapping est souvent défini comme un outil qui permet de projeter sur des objets, en amenant les images en dehors de l’écran. Constellations emprunte ce principe et fait sortir les images. Mais d’où ? La notion d’écran d’eau est à creuser : les images peuvent-elles s’échapper d’un support diaphane, évanescent et mouvant ? En invitant les images à sortir d’elles-mêmes, Joanie Lemercier nous oblige à redéfinir la notion d’image. Les constellations deviennent ombres, présences, situations, esprits flous.

Contemplatives et poétiques, les œuvres présentées au festival Scopitone nous amènent à voyager entre ombres et lumières. Elles s’éloignent de l’effet spectaculaire souvent associé aux spectacles lumineux dans l’espace urbain, en proposant des approches visuelles singulières. Ces installations éphémères nous rappellent l’importance des actions artistiques dans l’espace public, la portée d’une expérience collective et la valeur d’un regard partagé sur les œuvres et la ville.

L’article a été écrit à partir d’échanges avec Juliette Bibasse, directrice artistique du Studio Joanie Lemercier, l’artiste Yann Nguema et la régisseuse technique du Château des Ducs de Bretagne, Joëlle Fonteneau. Nous remercions également Spectaculaires, prestataire en charge du mapping vidéo, pour avoir partagé avec nous les plans techniques de l’installation.

 

Notes

(1) Appelés également motifs cachemire, ce sont des motifs  HYPERLINK « https://fr.wikipedia.org/wiki/Iran« iraniens souvent imprimés sur les châles, cravates et mouchoirs fabriqués à partir de  HYPERLINK « https://fr.wikipedia.org/wiki/Textile« tissu de Perse
(2) Légère superposition de deux vidéoprojections
(3) En  HYPERLINK « https://fr.wikipedia.org/wiki/Mathématiques« mathématiques, un diagramme de Voronoï est un  HYPERLINK « https://fr.wikipedia.org/wiki/Pavage« pavage (découpage) du plan en cellules (régions adjacentes) à partir d’un ensemble discret de points appelés “germes”. Chaque cellule enferme un seul germe et forme l’ensemble des points du plan plus proches de ce germe que d’aucun autre. La cellule représente en quelque sorte la “zone d’influence” du germe. (Wikipédia)

Cachemire de Yann Nguema

  • Réalisation : Yann Nguema
  • Musique : Joan Guillon (Zero Gravity)
  • Production : Anima Lux , Arnaud Doucet/Festival Scopitone/Stereolux
  • Prestataire technique : Spectaculaires
  • Régisseuse technique : Joëlle Fonteneau

Constellations de Joanie Lemercier

  • Concept et création : Joanie Lemercier
  • Création musicale : Paul Jebanasam
  • Production : Juliette Bibasse
  • Développement additionnel logiciel : Kyle McLean
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