Les habits du Carnaval de Rio

La simple évocation du Carnaval de Rio de Janeiro fertilise les imaginaires. Foules multicolores, danses, chars allégoriques, événement-monde, … Mais que savons-nous réellement de cette grande fête populaire qui enchante le monde entier ? Que savons-nous du niveau de profondeur de ce grand rassemblement, de sa fonction ? L’écho des fêtes carnavalesques résonne depuis l’époque médiévale et nous en connaissons en réalité peu de chose. Felipe Ferreira, co-commissaire, a répondu présent à la volonté de Delphine Pinasa d’ouvrir ses vitrines aux costumes du plus grand spectacle du monde et de livrer un parcours/promenade documenté au cœur du Carnaval de Rio dans la scénographie joyeuse de Christophe Martin.

Porte-drapeau créé par Rodrigo Marques et Guilherle Diniz. École de samba Acadêmicos do Sossego, 2020 - Photo © Fernando Grilli-Riotur

Porte-drapeau créé par Rodrigo Marques et Guilherle Diniz. École de samba Acadêmicos do Sossego, 2020 – Photo © Fernando Grilli-Riotur


Origines des fêtes carnavalesques

Felipe Ferreira (professeur de master et doctorat en Histoire de l’art de l’Institut des arts de l’Université de l’État de Rio de Janeiro et co-commissaire de l’exposition) ne tarit pas de précisions sur les origines du Carnaval de Rio. Si nous tentons de remonter à la source des fêtes carnavalesque nous dit-il, nous trouvons le Carême. Autrement dit, les jours qui précèdent le mercredi des Cendres – dont le fameux Mardi gras – se répandent dans le haut Moyen Âge européen comme un moment d’opulence avant les jours d’abstinence à venir. “Ce sentiment de dernière chance se répand progressivement dans toute l’Europe catholique. […] Il est intéressant de noter que même s’il est une conséquence directe du Carême, le carnaval n’a pas été inventé ni reconnu officiellement par l’Église. Beaucoup d’autorités ecclésiastiques condamnaient les excès carnavalesques, même si d’autres pensaient que la fête était l’occasion de libérer les tensions populaires. Sans compter qu’après les réjouissances, les fidèles accouraient en masse à l’église en quête de pardon et de pénitence. […] Le carnaval est donc une fête née dans l’Europe médiévale, d’une certaine manière en réponse aux contraintes religieuses du Carême”, écrit Ferreira. Progressivement, le carnaval s’impose comme une fête populaire jusqu’au XIXe siècle où, après la Révolution française, les bals masqués et les bals costumés, inspirés des bals de Venise, façonnent une nouvelle idée du carnaval avec la confection de costumes exubérants et fantasques et l’arrivée de musiciens jouant des airs d’opéra. Le Carnaval de Paris, une des sources d’inspiration du Carnaval de Rio, se mêle à l’entrudo – sortes de grandes fêtes populaires brésiliennes pour accoucher de l’événement dans la forme que nous connaissons aujourd’hui.

Char allégorique créé par Gabriel Haddad et Leonardo Bora. École de samba Acadêmicos do Grande Rio, 2020 - Photo © Fernando Grilli-Riotur

Char allégorique créé par Gabriel Haddad et Leonardo Bora. École de samba Acadêmicos do Grande Rio, 2020 – Photo © Fernando Grilli-Riotur

Au commencement est la rue

L’exposition est orchestrée de manière didactique, très documentée et permet ainsi de rendre lisibles rituels et influences. À commencer par les “bandas” et les “blocos”(1), premières notes du Carnaval de Rio sous forme de déambulation dans les rues de la Ville de quelques milliers de personnes entourées d’une foule grimée et déguisée. Toutes les travestissements sont permis : super-héros, personnages de bandes dessinées, caricatures de personnalités célèbres. L’outrance est partout, les matériaux sont simples : jerseys, cotons, mousselines synthétiques, fleurs artificielles. Tout comme les “bate-bolas” ou “frappe-ballons”, personnages traditionnels qui s’apparentent aux clowns européens. Rassemblés en groupes, ils paradent dans les rues en costumes volumineux aux motifs colorés et floqués, un bâton et une corde au bout de laquelle pend un ballon en plastique. C’est par cette contre-culture de la rue, ce festival populaire, tout aussi fondamental que les défilés officiels du sambodrome, que débute la visite. L’icône brésilienne Carmen Miranda, actrice et chanteuse, incarnation de la femme brésilienne et carnaval en personne, tient une place de choix dans la salle suivante. Blouse courte à manches bouffantes, jupe longue à taille haute pour élancer la silhouette, sa féminité exubérante est devenue une véritable source d’inspiration pour les drag-queens et la communauté gay internationale à travers la Banda Carmen Miranda. Les bals masqués, contrepoints à la ferveur populaire, organisés pour les élites par la municipalité, se métamorphosent dans les années 60’ en un espace de libération collective et se font reflet des prémices de la révolution sexuelle. Aujourd’hui délaissés au profit des “blocos” à la faveur des revendications libertaires féministes et LGBTQIA+, les bals deviennent un lieu d’affirmation des différences.

Coiffes - Photo © Géraldine Mercier

Coiffes – Photo © Géraldine Mercier

Puis viennent les écoles de samba

Figure de proue du Carnaval de Rio dans le monde entier, les écoles de samba participent à la compétition officielle. Emmenées par un “carnavalesco” chargé de designer, mettre en scène et concevoir tous les aspects artistiques du défilé et de son école, il transpose le thème du carnaval en langage plastique et visuel. C’est à lui que revient le dessin des costumes et des chars, ainsi que la gestion de la fabrication de l’ensemble des éléments. La professionnalisation s’accroît avec la sophistication des chars et la reconnaissance esthétique imposent certains “carnavalesco” tels que Fernando Pamplona, Rosa Magalhães ou Arlindo Rodrigues comme de grands noms du Carnaval. La première pierre à l’édifice est la définition du thème du Carnaval. Les sujets varient selon les écoles mais s’articulent généralement autour des origines du peuple brésilien, des influences, des coutumes, de la culture et de l’histoire du pays. La série de costumes exposés dans les vitrines des salles est pour le moins spectaculaire. Maelström d’influences venues d’Afrique – costumes aux motifs géométriques, grands imprimés, couleurs contrastées, sculptures de matériaux rustiques (coton, paille, raphia) et d’amulettes d’os, de cornes, de dents, cauris (coquillages) si familiers, colliers de perles, masques en bois, … – jusqu’aux peuples indiens avec l’utilisation abondante de plumes, naturelles et artificielles, et d’ornements corporels figurés par la peinture de motifs, l’utilisation de matières végétales, de pailles et autres fibres naturelles. Les influences françaises sont également présentes avec des costumes historiques taillés dans des tissus satinés et brillants, garnis de dentelles, brodés de sequins, paillettes et agrémentés d’accessoires, gants et perruques volumineuses. La fabrication des costumes reste artisanale. Chaque école dispose de son atelier qui réalise les prototypes des costumes pour tous les groupes nommés alas. Ces prototypes servent de base à la réalisation des séries allant de cent à trois cents costumes identiques. La Cité de la samba accueille les douze écoles de samba dans d’immenses hangars situés dans la zone portuaire de la Ville dans un espace de près de 100 000 m2.

Costume de destaque “Legado eterno” créé par Edson Pereira. Collection Zezito Avila - Photo © CNCS / Florent Giffard

Costume de destaque “Legado eterno” créé par Edson Pereira. Collection Zezito Avila – Photo © CNCS / Florent Giffard

Coiffe de destaque “L’Élégance du Paon”, créée par Cid Carvalho. Collection Alain Taillard - Photo © CNCS / Florent Giffard

Coiffe de destaque “L’Élégance du Paon”, créée par Cid Carvalho. Collection Alain Taillard – Photo © CNCS / Florent Giffard

Les chars allégoriques

La procession des chars allégoriques, constructions de plus de 15 m de haut, est un des moments les plus spectaculaires du défilé. La fabrication des chars répond à un processus de création collective organisé rigoureusement. Dans les hangars de chaque école, au sein de la Cité de la samba, les ateliers de ferronnerie, menuiserie, sculpture, peinture d’art et d’ornements pour les finitions et le volume final s’activent pendant une année. Le couple formé par la porte-drapeau et le maître de cérémonie est chargé de valoriser et défendre les couleurs de l’école dont il porte l’emblème. Les costumes du couple sont conçus en harmonie, sertis de strass, de plumes et de paillettes. La jupe de la femme est composée d’une grande crinoline de nature à accentuer les mouvements circulaires effectués tout au long du défilé. Les “destaques” placés au sommet des chars représentent les éléments ou personnages symboliques du thème ; ils s’imposent par la dimension spectaculaire de leurs costumes et les coiffes resplendissantes. La dernière salle de l’exposition leur est consacrée. Dimensions généreuses, projections vidéo à échelle humaine du défilé, cette dernière salle est à couper le souffle. L’espace officiel réservé à cette gigantesque parade – le sambodrome – temple du Carnaval construit par Oscar Niemeyer sur l’avenue Marquês de Sapucaí dans le quartier ouest du centre-ville de Rio, une avenue de 700 m de long et de 13,50 m de large bordée de part et d’autre de gradins, se révèle à nous dans son dynamisme et son ampleur.

Dessin © Leonardo Bora et Gabriel Haddad pour des costumes d’Ala. École de samba Acadêmicos do Grande Rio, 2020

Dessin © Leonardo Bora et Gabriel Haddad pour des costumes d’Ala. École de samba Acadêmicos do Grande Rio, 2020

Immersion complète

Le choix d’un parcours didactique et pédagogique, guidé par les espaces du CNCS https://cncs.fr/ (la succession de vitrines), assorti de ce final toujours attendu comme un feu d’artifice, permet autant de lire la complexité et la profondeur du Carnaval de Rio que d’admirer la fantaisie et la démesure des costumes fabriqués avec des matériaux élémentaires et ornés de plumes, strass, paillettes, lamés, mousse plastazote, plastiques moulés, Lycra®, osier, raphia, franges plastiques, fleurs artificielles, … Les coiffes, très spéciales, s’affichent elles aussi comme des petits joyaux et tout ce récit incarné par la matière se déroule de manière lumineuse. La scénographie simple et très efficace imaginée par Christophe Martin souligne et apporte du contraste. “À défaut de pouvoir restituer les effets de masses, ces plumes jaunes, vertes, rouges, j’ai tenté de les conceptualiser et de trouver ce mouvement dans les vitrines. Je les ai cherchés à travers la couleur. Les commissaires ont travaillé à la compréhension de cette complexité qu’est le carnaval. Nous avons une idée très naïve du carnaval alors que c’est un ensemble très sophistiqué. Le concept scénographique est l’immersion progressive dans le carnaval jusqu’à la salle finale qui vient donner une échelle de 4,50 m, soit la moitié de la hauteur véritable.” Chaque salle a sa couleur, du sol au plafond, et pour nous accueillir une toile imprimée multicolore. Le soir du vernissage, la samba résonnait aussi dans les espaces. Belle traversée.

 

Notes


(1) Rassemblement de personnes qui décident de défiler ensemble pour le carnaval de manière semi-organisée

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