Opéra Grand Avignon

L’ultime réhabilitation

Au cœur d’Avignon, sur la place de l’Horloge et à côté de l’Hôtel de ville, l’Opéra Grand Avignon est un emblème et un repère urbain important mais qui ne satisfaisait plus ni au confort du public qui se retrouvait confronté à des sorties de la salle un peu bousculées à cause de l’exiguïté des espaces et qui préférait donc se retrouver à l’extérieur, ni aux évolutions techniques et artistiques des spectacles. La rénovation des bâtiments historiques comporte son lot de contraintes, jusqu’aux changements des habitudes de l’équipe, exigeant réflexions et discussions. L’Opéra Grand Avignon a retrouvé son outil théâtral. En chantier depuis 2017, l’inauguration est prévue en octobre 2021.

Façade principale, place de l’Horloge

Façade principale, place de l’Horloge


Les ambitions de la maison

Lors de la rénovation d’un bâtiment d’opéra, la première question à poser serait “qu’est-ce qu’un opéra aujourd’hui et pour quel type de spectacle le lieu devrait-il être pensé ?”. Pour Frédéric Roels, directeur de l’Opéra Grand Avignon depuis 2019, “l’Opéra est un écrin, le reflet d’une histoire patrimoniale, mais aussi un outil au service des écritures contemporaines, des relectures et des réinterprétations. Aujourd’hui, ce bâtiment a la capacité de répondre à la présentation des mises en scène modernes des œuvres lyriques. Mais il y a un équilibre à trouver dans la mise en valeur du patrimoine sans être intimidant, trouver la sobriété et la simplicité afin qu’il soit accessible à tous. Le public devrait se sentir chez lui”.

Pour cet Opéra qui a l’ambition d’être une maison dynamique, un outil à la hauteur de ses activités était nécessaire. Doté d’un chœur et d’un corps de ballet permanent avec un partenariat privilégié avec l’Orchestre national Avignon-Provence, la maison est un lieu de création et de production. Elle est dotée de trois infrastructures : le bâtiment historique du centre-ville et des bâtiments annexes reliés par le sous-sol, l’Autre Scène à Vedène et le site en Courtine. L’Autre Scène, qui appartient à l’Opéra depuis un an et demi avec une jauge de 420 places, complète une programmation tournée vers des formes plus contemporaines. Les deux sites, faisant partie d’une seule entité, répondent ainsi à une transversalité du public. La programmation (quatre-vingt-huit spectacles pour cent-vingt-neuf représentations, dont trente-trois scolaires) s’étend de septembre à juin ; ces deux équipements sont également mis à disposition lors du Festival.

Sur le site de Courtine, augmenté et aménagé le temps des travaux, nous trouvons les salles de répétition pour le chœur et la danse, un atelier important de costumes avec quatre couturières permanentes et une cheffe d’atelier ainsi que les espaces de stockage de décor.

Nouvel accès décor, rue Corneille

Nouvel accès décor, rue Corneille

Perpétuelles mutations du bâtiment

L’édifice de l’Opéra a subi plusieurs interventions depuis sa construction en 1824 par les architectes Bondon et Frary, à l’emplacement du Couvent des Dames bénédictines de Saint-Laurent datant du XIe siècle et de son église. En 1846, un incendie criminel le détruira entièrement. La reconstruction du Théâtre a eu pour objectif principal d’augmenter la jauge pour arriver à 1 750 places. La salle, organisée sur un modèle dit à l’italienne, s’agrandit et se dote d’un quatrième niveau. Les dates de restauration et des travaux d’amélioration et de modernisation se suivent mais aussi différents ajouts comme des escaliers de secours ou même un local gradateurs en porte-à-faux. Le bâtiment et la salle actuelle sont la résultante de treize différentes campagnes de travaux de 1886 à 1978 (1886, 1895, 1902,1905, 1908, 1927, 1935, 1941, 1951, 1954, 1969, 1976, 1978).

Mais le bâtiment ne répondait plus ni aux attentes des spectacles et des techniciens, ni à celui des spectateurs et les problèmes de sécurité lui interdisaient de fonctionner. Les espaces d’accueil étaient sous-dimensionnés par rapport à la jauge. Le confort et la visibilité de la salle étaient à revoir, l’accès décor était problématique et il était nécessaire de mener une réflexion sur la place du Théâtre dans la ville. Les travaux de réhabilitation devenaient urgents en repensant l’outil théâtral, ses flux et la modernisation scénographique de la salle et de la cage de scène. L’agence Fabre-Speller Architectes a été choisie comme maître d’œuvre avec Kanju comme scénographe pour le projet de réhabilitation et rénovation de l’Opéra.

Hall principal, accueil, billetterie

Hall principal, accueil, billetterie

Le bâtiment est inscrit aux inventaires des Monuments historiques et protégé. Les différentes interventions ont nécessité de nombreuses discussions et échanges en lien avec la DRAC pour aboutir à une définition fine de méthode de travail. Les interventions ont été de trois ordres :

  • Les parties restaurées concernaient celles inscrites en MH c’est-à-dire les façades, la salle protégée et le foyer haut ;
  • Les parties réinterprétées comme les couloirs, le foyer bas et les galeries avec une recherche de colorimétrie la plus sobre possible ;
  • Et finalement, des interventions plus radicales avec les parties arrière et technique refaites complètement, les escaliers de distribution et des ascenseurs repositionnés. “Le toit de la cage de scène était à deux pentes ; nous avons restitué le toit en courbe ce qui nous a permis de refaire la charpente et d’avoir la hauteur nécessaire pour avoir une vraie cage de scène”, explique Vincent Speller.
La grande salle, vue d’ensemble

La grande salle, vue d’ensemble

Le Théâtre dans la ville

Alors que plus personne ne se souvenait de l’état originel, nous avons réussi sa restitution.” Le maître d’ouvrage ne voulait plus d’un bâtiment de théâtre fermé et l’Opéra devait retrouver sa place dans la ville. Pour des problèmes liés au vent, les portes en bois restaient fermées. “Il y avait d’énormes sas du côté de la place de l’Horloge qui bloquaient les ombres sur la façade. Notre proposition reconstitue le perron et redonne à la façade sa richesse en remplaçant les sas vitrés qui bloquaient les transparences et réduisaient les surfaces du perron par l’aménagement d’un seul sas vitré central ramené à trois unités de passage et deux portes automatiques latérales. Les portes en bois resteraient ouvertes pendant les représentations et le fonctionnement du Théâtre.

Le paradis, les fresques, le grand lustre

Le paradis, les fresques, le grand lustre

Le déficit d’espace d’accueil était évident et l’immense banque au milieu du hall n’arrangeait pas la fluidité. Le foyer haut a été libéré de tout ce qui l’encombrait, les baies en demi-lune ont été ouvertes au niveau de la première galerie pour retrouver les transparences historiques. La banque d’accueil retrouve sa position originale c’est-à-dire contre le mur de la galerie en fond de parterre et en retrait de l’espace du hall. Un bar est aussi aménagé en sous-sol ainsi qu’une salle complémentaire pour les entractes. Le foyer conserve sa fonction de bar et un nouveau bar est ajouté à demi-niveau. La relocalisation de la régie a permis d’étendre ses surfaces aux dégagements des deuxième et troisième galeries. Les planchers du foyer haut ont été renforcés afin de recevoir un piano. L’espace du foyer retrouve ainsi la démultiplication verticale qu’il développait à l’origine. Le sol en granito de l’accueil datant de l’après-guerre a été conservé et réparé. “L’ambiance de ce foyer est particulière et marque sa différence. Le choix des couleurs a été l’occasion du plus grand débat avec la caisse des Monuments historiques puisqu’il existait plusieurs générations de coloris comme le fameux green room – foyer vert que l’atelier Mériguet-Carrère a découvert. Quelle époque devions-nous restituer ?” La tonalité du début du XXe siècle a été choisie.

De l’orchestre au Paradis, nouvelle jauge

De l’orchestre au Paradis, nouvelle jauge

Réorganiser les flux

Repenser les circulations techniques et publiques était l’une des demandes du programme puisque passer du côté technique au côté public s’avérait très compliqué. “L’objectif aujourd’hui des théâtres est de redonner une idée de lieu public qui était impossible dans ce type de lieu.” Les bâtiments du côté de la place de l’Horloge sont reliés au bâtiment annexe par un couloir de circulation en sous-sol, sous les dessous de scène, qui traverse la rue Racine. Cette circulation a permis d’aménager différents locaux avec une redistribution des locaux techniques en étoile, des vestiaires pour les musiciens, des locaux de machinerie. L’entrée des artistes et des techniciens est conservée à l’arrière, en contrebas de quelques marches. Aujourd’hui, le bâtiment peut aussi fonctionner par un accès à l’avant, pour le public ou les comédiens. La création d’un nouvel ascenseur avec un accès direct depuis l’espace public rue Molière permet de desservir tous les niveaux du foyer, le parterre et la deuxième galerie.

Proscenium en configuration extension de scène

Proscenium en configuration extension de scène

La partie arrière et technique a été totalement refaite, les locaux ont été reventilés pour gagner un étage et demi avec des nouveaux escaliers de distribution repositionnés, des créations d’ascenseurs et davantage de surface. Les loges sont aménagées sur deux niveaux avec une loge soliste au rez-de-chaussée. Les locaux de service ont été réaménagés et certains d’entre eux ont été relocalisés sur le site de Courtine. Les espaces de stockage ont ainsi été transformés en second foyer avec un bar de 20 m² et une petite salle pouvant contenir jusqu’à deux cents personnes et qui pourra être utilisée pour des préludes, des petites formes, des lectures ainsi que pour l’échauffement des musiciens.

La plus grande difficulté était l’accès des décors. Dans ce centre ancien très dense, les camions bloquaient la rue et les riverains se plaignaient des démontages en pleine nuit. Les dimensions des portes étaient insuffisantes et la livraison sur le plateau nécessitait une immense rampe pour atteindre le niveau du plateau. Une nouvelle ouverture a été créée sur la rue Corneille, qui donne directement sur un monte-charge surdimensionné et distribue directement sur le plateau côté jardin. Cet accès respecte la trame architecturale de la façade puisqu’il est à l’emplacement d’un pilastre démonté et remplacé par une grande porte en zinc. Le monte-décor est ainsi intégré au plateau qui fait partie du bloc scène, pouvant servir d’arrière-scène et participant à la circulation cour/jardin en restant ouvert.

Repenser la salle

Il est un fait : la salle était inconfortable avec des pas de gradins trop étroits, une scène trop haute. L’amélioration passait par la diminution de la jauge en la ramenant à 930 places. Il fallait repenser la courbe de visibilité du parterre, ce qui a mené au rehaussement de ce dernier, à la disposition du gradin en continu et à une nouvelle ventilation des sièges sur les différentes galeries. Les fauteuils reprennent les formes historiques avec dossiers sur cadre. Les bouches de soufflage sont implantées entre les pieds des sièges. La quatrième galerie est composée de trois rangs de banquettes sur caissons, les gradins du haut sont supprimés pour la création d’une galerie de lumière et des deux cabinets de poursuite.

La fosse d’orchestre reste modulable avec trois configurations. Les trois rangs de sièges glissent dans des tiroirs qui se positionnent sous les premiers rangs du parterre afin de libérer le proscenium et de créer une fosse. La fosse d’orchestre a été élargie de 24 m2 en s’étendant vers les dessous des baignoires, avec une reprise structurelle importante, ainsi qu’avec l’installation d’une quinzaine de musiciens supplémentaires. “Le bâtiment avait une structure fragile avec les renforcements des planchers qui rentraient en vibration. Un vrai défi acoustique.

La salle inscrite aux Monuments historiques, le travail de restauration a commencé par une recherche de colorimétrie afin de retrouver les couleurs d’origine datant de 1846. C’est ce qu’a pu effectuer l’atelier Mériguet-Carrère en les interprétant notamment pour la coupole avec un beau trompe-l’œil qui était très mal éclairé. Comme l’explique Frédéric Roels, “la rénovation était en profondeur mais sans excès ni débauche de moyens. L’argent a été mis là où il fallait le mettre, par exemple dans le plafond de la deuxième moitié du XIXe, alors que les angelots sculptés, qui avaient moins de valeur artistique, ont juste été réparés et peints en monochrome”.

Plan de niveaux : scène et orchestre - Document © Fabre-Speller

Plan de niveaux : scène et orchestre – Document © Fabre-Speller

La Communauté d’agglomération a accepté de remettre un lustre qui a fait l’objet d’un concours. “Les arguments étaient multiples. D’une part, cette coupole sans un lustre paraissait orpheline ; d’autre part, nous savons que les lustres ont des vertus acoustiques dans les salles d’opéra. Nous devions aussi éclairer la salle. Nous avons ouvert les possibles à la reconstitution du lustre historique ou à la fabrication d’un moderne ; le jury a été unanime pour un lustre moderne.” Il a été conçu par Sylvie Maréchal, designer de la société Beau & Bien, en porcelaine de Limoges et en or. “Une manière aussi d’entretenir les métiers qui disparaissent comme l’artisanat de Limoges.” Les LEDs changent d’intensité, créent des mouvements par vague et la salle passe au noir en douceur.

Conservation de l’enrouleur de lustre éclairé au gaz

Conservation de l’enrouleur de lustre éclairé au gaz

Le film Don Giovanni, tourné dans le bâtiment en mai 2021, est une adaptation filmique mise en scène par Frédéric Roels et dirigée par Debora Waldman qui se déroule sur le plateau mais aussi dans l’ensemble du bâtiment. Ce tournage fut un moment important pour les techniciens qui ont ainsi pu prendre en main le lieu après leur formation à l’utilisation des nouveaux équipements, en attendant l’ouverture de la saison en octobre.

Générique

Travaux de réhabilitation et modernisation de l’Opéra Grand Avignon

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