La voix sonorisée au théâtre

Premier volet : la sonorisation, un acte de mise en scène

Si la sonorisation de la voix au théâtre est une pratique répandue aujourd’hui, elle n’en reste pas moins un sujet sensible. L’amplification bouscule les relations établies entre la voix, le corps du comédien et l’espace du plateau. Elle demande à être prise en compte par la mise en scène et la scénographie, sous peine de créer un trouble chez le spectateur que nous privons de sa connexion directe au comédien. Pour ce dossier en deux volets consacré à la voix sonorisée au théâtre, nous avons interrogé créateurs sonores, metteurs en scène et comédiens pour essayer de définir ce qu’est la voix au théâtre, quels effets la sonorisation a-t-elle sur celle-ci et quelles possibilités nous offre-t-elle.

Condor, Anne Théron - Photo © Jean-Louis Fernandez

Condor, Anne Théron – Photo © Jean-Louis Fernandez

La voix au théâtre

– Le premier élément du sonore

La voix est d’abord le support du discours, de l’expression de la pensée. Au théâtre, c’est habituellement le texte qui joue ce rôle et c’est par la voix des comédiens qu’il parvient jusqu’aux spectateurs. Ce constat pose déjà des contraintes quant à la bonne réception du texte par le public.

Si l’intelligibilité est, de fait, la première des préoccupations sonores, la voix n’est pas que le médium du texte. C’est une preuve du vivant : la preuve que quelqu’un est là, au plateau, pour nous dire quelque chose.

“J’ai besoin que le son de la voix soit directement relié à la pensée de l’acteur. L’émotion passe après. C’est comme s’il y avait une réflexion en marche que j’entends par le son de la voix.”
Emmanuel Daumas, metteur en scène et comédien

Dans sa relation à la pensée du comédien, la voix est logòs (en grec : le discours, la parole, la raison). Elle porte le sens des mots et nous fait entendre un raisonnement en cours chez le comédien qui parle.

Dans sa relation au corps du comédien, la voix est aussi phônê (en grec : son de la voix). C’est une couleur, un timbre, un accent. Elle nous renseigne au-delà du sens des mots et porte aussi le signe d’une émotion.

“C’est par la voix que se diffuse l’émotion la plus subtile que nous recevons d’un acteur. Parce que nous allons laisser échapper quelque chose, une part extrêmement intime de vibration qui vient de l’intérieur, d’une caverne qui est la poitrine, le corps, le squelette de l’acteur.”
Marie Piemontese, metteuse en scène et comédienne

Au théâtre, le comédien compose avec ces deux facettes de la voix acoustique. Lorsqu’il déclame, c’est le sens qu’il met en avant. Lorsqu’il chuchote ou qu’il hurle, c’est l’intention qu’il “projette”. Un équilibre entre phônê et logòs se fait ; c’est ce qui donne son sens à la voix.

Qui déplace le soleil - Photo © Herni

Qui déplace le soleil – Photo © Herni

La sonorisation

La sonorisation bouscule cet équilibre. L’amplification peut mettre en avant l’une ou l’autre de ces caractéristiques, dans des proportions que la voix acoustique ne permet pas. Le sens de la voix s’en trouve directement impacté.

– L’échelle du corps

La voix est émise par un corps. À travers elle, c’est le corps que nous entendons et avons envie d’écouter. Sonoriser la voix, c’est la faire passer du statut de son acoustique qui vient du plateau, au statut de son médiatisé, filtré par tous les outils qui composent la chaîne électroacoustique (à lire dans le second volet). Il s’ensuit un effet de dissociation du corps et de la voix qui peut faire perdre toute sa qualité à la voix et aux corps en scène.

“La question est : d’où diffusons-nous et en quoi cette voix qui sort d’un haut-parleur est-elle compatible avec le corps qui est en scène ? […] Cela produit une schizoïdie. Cette séparation entre le corps et la voix est quelque chose qui, à mon sens, est nuisible au théâtre. Le théâtre est le lieu de l’incarnation, le lieu de la présence des corps. C’est cela l’élément majeur.”
Daniel Deshays

Deux problématiques se posent si nous voulons résoudre cet effet de dissociation. La première est le niveau de diffusion : jusqu’où pouvons-nous aller dans l’amplification de la voix ? Le corps du comédien impose son échelle au plateau. Au-delà d’un certain niveau, il n’y plus rien qui relie la voix et l’acteur.

“Si je poussais trop les voix, je créais un ‘gap’. Cela déréalisait complètement les corps, nous n’identifiions plus les voix avec les corps au plateau. Il y a un seuil au-delà duquel l’image sonore n’est plus réaliste. Nous sommes obligés de rester à l’échelle de ce corps, qui lui ne grossit pas.”
Sophie Berger

La deuxième problématique est la spatialisation. Les haut-parleurs qui diffusent la voix sont rarement placés au plus près du comédien. Comment penser cette diffusion pour qu’elle s’accorde avec le plateau ? Au-delà d’un certain délai entre ces deux sources, la voix semble provenir de l’enceinte et non du corps en scène.

“Souvent, il y a un cluster central au cadre dans les théâtres. Les gens qui sont assis voient un comédien sur scène et entendent sa voix 15 m au-dessus. Alors nous utilisons du son de plateau. Des voix peuvent venir de la scène. Nous nous en sortons avec de la multidiffusion, mais toujours avec la contrainte du son acoustique qui doit arriver en premier.”
Olivier Thillou, créateur sonore

Le Colonel des Zouaves, Ludovic Lagarde - Photo © Victor Pascal

Le Colonel des Zouaves, Ludovic Lagarde – Photo © Victor Pascal

– L’échelle du son

Quels que soient les choix qui sont faits concernant le niveau de diffusion et la spatialisation, la voix impose une autre échelle : celle de tout l’univers sonore du spectacle qui doit s’adapter à sa présence et sa couleur.

Si l’intelligibilité du texte est le premier des enjeux, cela implique de mixer les volumes des sons par rapport à celui de la voix. L’inverse est aussi possible. Dans les deux cas, c’est toute la dynamique sonore du spectacle qui se joue dans ce rapport voix/sons.

Mais ce n’est pas qu’une question de niveau. La distance à la voix imposera son échelle. Le rapport de proximité qui existe entre la voix du comédien et le spectateur, largement modifié par la sonorisation, définit la distance de l’auditeur à l’ensemble de la situation en scène. Ce point d’écoute induit les distances à tous les autres sons du spectacle.

Le timbre de la voix a aussi une influence sur le reste de la création sonore. Nous n’accompagnons pas une voix claire comme une voix profonde, une voix stridente comme une voix délicate. Inversement, nous n’entendons pas le son de la même manière en fonction de la voix qui l’accompagne.

Le Théâtre d’Épidaure, Grèce - Photo DR

Le Théâtre d’Épidaure, Grèce – Photo DR

Le champ des possibles

Évidemment, aucune règle ne prévaut. Nous pouvons décider de faire un gros plan sur une voix, de la rendre inaudible, de contredire les émotions du comédien avec d’autres sons… Mais ces choix sont toujours signifiants et relèvent de la mise en scène.

– Dramaturgie de la voix

Le texte sera sans doute la première chose qui nous poussera à utiliser la sonorisation. Certaines écritures invitent à traiter les voix. Il ne s’agit pas de les amplifier pour soutenir mais de les transformer pour leur donner une autre valeur.

“Cela peut être intéressant si c’est un aparté du corps en scène, si un autre personnage intervient, un personnage intérieur par exemple. Là ce serait la voix sonorisée qui pourrait travailler […] Il y a des textes qui permettent cela. Je me souviens de la pièce Le Colonel des Zouaves, avec plusieurs personnages que faisait le comédien seul en scène. Le micro HF était intéressant car cela permettait de traiter les différentes voix”, nous explique Daniel Deshays.

La sonorisation peut mettre en évidence plusieurs strates de narrations, plusieurs adresses possibles, plusieurs personnages, … Nous travaillerons sur sa couleur avec des traitements et des effets, sur sa spatialisation avec une diffusion particulière, sur ses mouvements. Nous pourrons aussi nous appuyer sur des techniques de sonorisation différentes. Le micro-cravate, s’il est très utilisé aujourd’hui, n’est pas la seule manière de reprendre les voix. L’utilisation de HF main, de micros sur pieds au plateau, de micros cachés dans le décor sont d’autres possibilités. Chacune avec ses contraintes, qui auront du sens une fois mises en scène.

– Scénographie de la voix

La scénographie peut appeler à utiliser la sonorisation pour ancrer la voix dans un espace cohérent avec ce qui se joue au plateau. Nous pouvons rechercher un certain réalisme sonore, en utilisant par exemple des réverbérations à convolution (à lire dans le second volet) pour simuler l’acoustique de lieux réels au plateau.

“Un des avantages de la voix sonorisée, c’est que nous pouvons lui donner l’espace voulu. Dans un théâtre acoustique, le son sera toujours celui de la salle. Avec une reprise des voix, si l’action se passe dans une cathédrale, nous pouvons les faire sonner comme telle. Nous nous donnons un nouvel espace d’interprétation. Dans une certaine mesure, le son commence à voir avec la scénographie”, déclare Olivier Thillou.

Nous pouvons aussi décider de transporter la voix dans un autre espace, la sortir de celui qui joue devant nous pour faire vivre un off, un ailleurs, un espace mental.

– Mise en scène de l’écoute

Ces deux premiers points soulèvent une autre question : quelle image sonore projetons-nous et de quelle écoute parlons-nous ?

Le spectateur n’est plus seulement celui qui écoute un comédien s’adressant à lui. Nous pouvons imaginer une écoute subjective et entendre à travers l’acteur, imaginer une écoute omnisciente et entendre un ailleurs, imaginer une écoute intérieure et entendre les pensées des personnages.
Sophie Berger nous explique : “Ce qui m’intéressait, ce n’était pas de traiter les voix et de faire un effet, parce qu’il se serait dénoncé comme un effet, mais que nous entendions (la comédienne) écouter, la voir entendre. C’était comme une mise en abîme, donc nous voyions les haut-parleurs au plateau”.
Là encore, pour que cela fonctionne, tout le monde doit s’en emparer. L’écoute aussi peut être mise en scène et scénographiée.

– L’écoute du spectateur

Il existe une multitude de cas de figure appelant à des utilisations de la sonorisation différentes. Nous voyons aujourd’hui des spectacles qui intègrent la vidéo, en direct ou non, et offrent de nouveaux cadres aux corps en scène. Dans ce cas, les problématiques de dissociations se posent différemment. Ce sont les codes du cinéma qui entrent en jeu. Des codes que le spectateur a déjà et qu’il accepte souvent sans problème. Un gros plan sur les corps appelle un zoom sur les voix, … C’est toute l’esthétique du spectacle qui impose une telle sonorisation et propose au public une écoute du théâtre complètement différente.

– Un outil pour le comédien ?

Il ne faut pas oublier que le premier utilisateur du micro est le comédien. La sonorisation a un impact sur son jeu, qui doit nécessairement le prendre en compte.

“Cela ne m’a jamais posé de problème. J’avais parfois un HF pour me soutenir et je pense que je parlais mieux. J’étais plus sur le timbre, je ne me faisais pas mal. Finalement, les régisseurs me disaient qu’ils n’utilisaient pas mon micro. De savoir que je l’avais, je poussais moins. Et le timbre cela passe toujours mieux que quand tu forces”, nous confie Emmanuel Daumas.

Cette question du timbre est importante. Celle de l’articulation et de la précision de l’adresse aussi. Le micro capte la voix à sa source. Une fois amplifiée, elle ne sera claire et précise que si elle l’est à l’émission. La sonorisation amplifie tout, y compris les imprécisions. Mais une fois habitués au dispositif, il semblerait qu’il soit plutôt une source de libertés de jeu et d’interprétations plutôt qu’une source de contraintes pour les comédiens sollicités ici.

Une affaire de mise en scène ?

“Un acteur qui a du métier sait se faire entendre par les spectateurs. C’est dommage si la sonorisation est là pour combler un manque. Je crois même qu’à Épidaure c’est pareil. On voit bien que c’est à la place du Coryphée, au centre, qu’il y a cette ‘résonance’. C’est vraiment à un endroit très particulier, donc cela correspond sans doute à un moment, à un état du Coryphée qui révèle quelque chose… Ce sont des moments du rituel scénique.”
Marie Piemontese

Pour reprendre les mots de celles et ceux qui ont participé à la rédaction de cet article, il paraît important de rappeler qu’il n’y a jamais de règles établies. Chaque spectacle est différent. C’est en questionnant le sens de la mise en scène, de la scénographie, des costumes, de la lumière et du son, que nous trouverons le juste dispositif. Une chose est sûre, faire le choix de la sonorisation est signifiant et c’est l’affaire de toutes et tous.

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