Transformation numérique des théâtres

Converger pour mieux régir

Le développement rapide de la distribution de nos signaux numériques au sein d’un réseau informatique modifie peu à peu nos installations techniques. À mesure qu’évoluent les technologies dédiées “spectacle”, nos métiers de techniciens sont tiraillés entre spécialisation et mutualisation des compétences et des infrastructures. Comment les réseaux ouvrent-ils de nouvelles perspectives et facilitent-ils la convergence de l’informatique et de l’audiovisuel ? Nos outils deviennent de plus en plus puissants et complexes mais s’accompagnent aussi de nouveaux défis technologiques qui transforment progressivement nos professions et leur fonctionnement.

Réseaux audionumériques - Photo © Patrice Morel

Réseaux audionumériques – Photo © Patrice Morel


Des spécialités indépendantes

C’est un fait incontestable : l’informatique régit nos vies et a opéré des changements d’habitudes et d’organisation aussi bien à titre personnel que professionnel. Comme toutes les industries, celle du spectacle et de l’événement n’est pas en reste et est très vite devenue une industrie à fort renouvellement technologique.

Les outils se transforment, se complètent ou se complexifient. La nouveauté fait autant partie d’un besoin de confort technique que d’une volonté d’exploration artistique en mouvement perpétuel. Surprendre toujours plus le spectateur, créer quelque chose qui n’existe pas et défier le domaine du possible en permanence, telle est l’essence de nos métiers qui alimente notre passion.

Depuis plusieurs années, les spécialités techniques se sont multipliées. Si, à l’origine, notre industrie technique était principalement divisée en une spécialité lumière, une spécialité son et une spécialité machinerie, de nouveaux domaines ont vu le jour comme la vidéo ou les SFX (effets spéciaux) par exemple. Chacune de ces disciplines avait son propre fonctionnement, sa propre infrastructure et ses propres technologies.

Théâtre du Châtelet, nodal audiovisuel - Photo © Patrice Morel

Théâtre du Châtelet, nodal audiovisuel – Photo © Patrice Morel

Considérant les différents types de liaisons qui permettent de faire transiter les données numériques de nos équipements, il est tout simplement évident qu’un réseau lumière DMX n’utilise pas la même infrastructure qu’un réseau audio AES3 ou qu’un réseau Midi. Chacun de ces trois exemples possède ses propres spécifications techniques, leurs différentes connectiques sont d’ailleurs assez significatives dans ces cas de figure. Ils possèdent également leurs propres limites, aussi bien d’un point de vue des possibilités offertes par leur protocole, de leur débit ou des limites physiques de distance. Dans un théâtre, il sera donc nécessaire d’avoir autant d’infrastructures différentes que de diversité de liaisons.

La révolution Internet

En haut de la pyramide des avancées technologiques, nous retrouvons sans surprise l’industrie de l’IT (Technologies de l’information en français) qui regroupe tout ce qui touche de près ou de loin à l’informatique et aux données numériques.

Le plus grand bouleversement que nous avons tous connu à travers cette industrie est la naissance d’Internet. Si son origine est militaire, sa démocratisation est le fruit d’un besoin de communication entre des multitudes de réseaux fermés, notamment domestiques. L’interconnexion de ces différents réseaux a rapidement nécessité la création de règles de communication communes entre les différentes machines. En informatique, ces règles sont appelées des “protocoles”. Dans le cadre d’Internet, la suite de protocoles utilisée est nommée “TCP/IP”. Elle régit le codage, la transmission et l’interprétation des données qui transitent sur ce même réseau géant. À échelle locale, la communication entre les machines est assurée par un protocole complémentaire appelé Ethernet qui détermine les règles physiques de transport des données.

Baie réseau - Photo © Goosera

Baie réseau – Photo © Goosera

Les possibilités offertes par l’universalisme grandissant de ces différents protocoles ont fortement inspiré l’industrie du spectacle qui s’en est progressivement emparée. Adieu fiches XLR, BNC ou DIN, le nouveau monde intègrera désormais des fiches RJ45 (comme définies par l’Ethernet). La standardisation de l’ensemble des protocoles de communication propres au spectacle (comme ArtNet, sACN, AES50, Dante, …) permet ainsi d’utiliser une seule et même infrastructure pour tous.

En plus de cela, les connexions entre équipements étaient jusqu’alors dites “point à point” c’est-à-dire qu’un équipement pouvait communiquer avec un autre qui lui était directement relié. Désormais, l’intégration d’éléments spécifiques dédiés à la gestion du trafic sur notre réseau (switches et routeurs notamment) permet d’interconnecter une pluralité d’équipements les uns aux autres, communiquant tous ensemble.

De l’AV vers l’IT

Le développement rapide des réseaux informatiques dans l’industrie du spectacle rapproche les professionnels de l’audiovisuel et ceux du domaine de l’IT qui doivent inévitablement être familiers avec les besoins et fonctionnements de chacun. Cela impose aux techniciens du spectacle d’être au fait de ces nouvelles technologies, de les comprendre et de les maîtriser.

Ces transformations génèrent de nombreux enjeux et créent en particulier une fracture entre techniciens. Il y a désormais d’un côté ceux qui maîtrisent les outils informatiques et les réseaux et de l’autre ceux qui cultivent des pratiques plus artisanales et n’ont pas opéré la bascule technologique dans leur travail.

Force est de constater que cette fracture s’accompagne souvent d’une fracture générationnelle et que les techniciens les plus jeunes sont plus appétents pour les technologies numériques en réseau. La question n’est évidemment pas de remplacer les techniciens son, vidéo, lumière par des informaticiens mais il ne faut pas oublier cette notion de “technicien” qui, par définition, implique de maîtriser et contrôler techniquement des équipements spécialisés. Ces outils évoluant, la maîtrise et la connaissance doivent évoluer tout autant. Certains regrettent peut-être une époque où notre profession était encore balbutiante et moins ultra-technique, mais il est toutefois intéressant de constater que notre métier se professionnalise à mesure que les technologies se complexifient.

Licence professionnelle Administration de réseaux scéniques - Photo © Patrice Morel

Licence professionnelle Administration de réseaux scéniques – Photo © Patrice Morel

Convergence et hybridation

A contrario de cette fragmentation entre techniciens, le tout réseau impose aux différents systèmes d’opérer en communion et c’est ce que nous appelons l’interopérabilité des systèmes. Cette notion implique qu’un ensemble d’équipements différents soit en mesure d’interfonctionner au sein d’une infrastructure unique. Cela va ainsi imposer la transversalité de nos compétences de techniciens.

Éclairagistes, régisseurs son, vidéastes, tout le monde exploite une infrastructure commune qui implique de disposer de compétences similaires à propos des différents systèmes convergés. La convergence n’est pas uniquement technologique mais devient aussi une convergence des métiers. Cela mène à penser que les compétences techniques, à l’avenir, seront sensiblement identiques entre des techniciens de spécialités différentes. Seules les compétences artistiques nous distingueront encore véritablement entre gens de lumière ou de son notamment.

À ce propos, même si la tendance est toujours à la segmentation entre les différentes spécialités au sein d’un réseau commun, les évolutions technologiques tendent à faire converger nos différents équipements pilotes afin d’en faciliter l’interaction et la synchronisation. Cependant, la multiplicité des différents protocoles est telle que la seule convergence ne permet pas d’assurer une synchronisation totale entre eux. C’est la raison pour laquelle nous parlons aussi d’hybridation des systèmes. Un réseau hybride a pour objectif d’interconnecter des réseaux hétérogènes entre eux. La création d’un réseau hybride permet, par exemple, de faire dialoguer des machines utilisant le protocole Dante avec d’autres machines supportant le protocole AVB.

Superpouvoirs du réseau convergent

L’un des plus grands gains visibles de la convergence de nos réseaux est infrastructurel. Une infrastructure unique c’est déjà moins de câblage et donc un gain financier matériel mais aussi logistique. Moins de câbles c’est un temps de montage et de démontage plus court donc une réduction des coûts d’exploitation. Cela permet également une meilleure maîtrise des points de distribution qui sont partagés entre chaque spécialité. Pour les installations permanentes, c’est aussi la garantie d’une infrastructure évolutive et pérenne. Le réseau peut grandir en fonction des besoins et se déployer à bas coût à mesure que l’activité grossit.

Par ailleurs, l’intégration de protocoles IP ouvre la voie à toutes les évolutions possibles en matière de transmissions de données et de multiplicité des services, sans toutefois imposer un changement infrastructurel total. L’évolutivité, tant organisationnelle que logicielle, ancre nos budgets et nos compétences dans le temps. De manière générale, l’informatisation de nos équipements, en combinaison avec le développement des réseaux, offre des possibilités de conception, de monitoring et d’automatisation permettant d’accroître notre efficacité d’exploitation et de réduire les risques de pannes.

Les infrastructures fragmentées ne peuvent pas offrir la souplesse, la sécurité ou les performances dont nous avons besoin lors de nos représentations. L’interaction entre une multitude d’équipements différents permet de concevoir un système intelligent capable de déterminer l’altération des données qui y transitent et d’organiser des échanges de données ou d’ordres bien plus complexes.

Racks réseau audionumérique, tournée de Laura Laune - Photo © David Morcet

Racks réseau audionumérique, tournée de Laura Laune – Photo © David Morcet

Faiblesses et responsabilités

L’utilisation d’une unique infrastructure pour une pluralité de spécialités pose toutefois plusieurs questions. L’un des enjeux importants est celui de la latence de nos données. La transmission asynchrone d’une multitude de données impose un ordonnancement des priorités en fonction des latences admissibles pour chaque type de données. La synchronicité entre une source sonore et son destinataire (un spectateur) est l’illustration évidente d’un type de donnée qui ne peut pas supporter de latence importante. Difficile en effet d’imaginer entendre un comédien quelques centaines de millisecondes après qu’il a parlé. Ce besoin d’instantanéité et de synchronicité impose un dimensionnement correct de nos infrastructures au moment de leur déploiement et une connaissance accrue du transport de nos données.

En second lieu, la question du risque de défaillance généralisée se pose. Effectivement, si tout le monde utilise la même liaison pour opérer et que la liaison tombe en panne, c’est l’arrêt complet de toute l’activité technique. Cet enjeu fort implique de créer un système redondant et d’organiser la topologie du réseau de façon à supprimer tout point faible dans la transmission de nos données. La conception de notre infrastructure en amont est garante de sa résilience. Sa mise en œuvre est alors le fruit de la connaissance des réseaux et des moyens financiers qui y sont alloués.

Cela nous mène enfin à nous poser la question de la responsabilité de chaque utilisateur du réseau en cas de panne. Sur un réseau convergent, difficile de savoir à qui incombe le dépannage du réseau si la raison première de la panne n’est pas clairement identifiée au moment où elle survient. Il est évident que de nouvelles organisations doivent être pensées et que des techniciens qualifiés devraient supporter la responsabilité de l’infrastructure réseau. Il est déjà admis dans les événements d’envergure que des techniciens réseau administrent le trafic des données de chacune des spécialités. La généralisation d’un tel poste technique devrait s’étendre à n’importe quel événement mettant en œuvre une infrastructure réseau convergente, quelle que soit son importance.

Techniciens du futur

En dehors de la naissance d’un nouveau genre de techniciens entièrement consacrés à la gestion des réseaux, il devient de plus en plus essentiel que l’ensemble des techniciens du spectacle maîtrise ces réseaux. La formation joue un rôle fondamental dans le développement de nos emplois techniques, car il y a fort à parier que les techniciens ne maîtrisant pas les nouveaux outils se retrouveront tôt ou tard en difficulté face à l’abondance d’équipements interconnectés.

Il y a deux catégories distinctes de personnes à former : celles qui sont déjà implantées dans le métier et qui ont besoin de se mettre à niveau et celles qui n’ont pas encore d’expérience mais qui s’apprêtent à faire leurs premiers pas de techniciens. L’approche est bien sûr différente car il faut, dans un cas, opérer un travail de transition et accompagner des personnes avec un savoir-faire en mutation. De l’autre, il faut plus simplement poser les bases des bonnes pratiques et de la compréhension des évolutions à venir.

Il existe peu de cursus d’apprentissage initial en France dont la finalité est de former spécifiquement des techniciens aux réseaux scéniques. La licence professionnelle SyRDES (licence des Systèmes et réseaux dédiés au spectacle vivant) proposée par l’IUT de Nantes et la licence ARS (licence d’Administration des réseaux scéniques) proposée par La Filière-CFPTS sont des cursus d’un an en alternance et accessibles BAC +2. Ce sont les seuls cursus en France permettant d’obtenir un diplôme de technicien en réseaux scéniques.

De nombreux centres de formation professionnelle proposent également des formations continues avec un apprentissage condensé mettant plus souvent en avant un apprentissage pratique tourné vers l’utilisateur.

À mi-chemin entre un cursus plus scolaire de type licence et une formation pratique sur une semaine, un programme de certification nommé AVNT (AudioVisual Network Technician) propose un apprentissage en cinq niveaux. Proposé par Fabrice Gosnet (spécialiste reconnu en conception réseau pour l’audiovisuel), il est soutenu par de nombreux constructeurs et s’intéresse en profondeur au fonctionnement des réseaux scéniques et informatiques en général.

Demain est aujourd’hui

Si l’intérêt pour les réseaux est grandissant dans notre profession, il y a encore un large travail de démocratisation à effectuer. Les faits sont tels que la technologie est déjà là et même depuis de nombreuses années dans le monde de l’IT. Les constructeurs spécialisés dans l’industrie du spectacle ont intégré ces innovations dont la maîtrise devient incontournable dans notre profession. L’heure n’est plus au choix entre une technologie et une autre mais à l’apprentissage du fonctionnement de ces nouveaux outils. Tous nos équipements appellent progressivement à fonctionner de la même manière, peu importe la spécialité technique à laquelle ils appartiennent.

Bien que rien ne puisse remplacer l’expérience et le sens artistique des techniciens entrés dans le métier il y a quelques années ou décennies, le changement technologique est bel et bien là : le spectacle sans réseau sera peut-être celui de la “belle époque” mais ne sera définitivement pas celui de l’avenir.

À consulter également : la conférence JTSE “Réseaux convergents” 

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