Room with a view

Rone / (LA)HORDE

Room with a view - Photo © Cyril Moreau

Room with a view – Photo © Cyril Moreau

Créée au Théâtre du Châtelet en mars 2020 et soudainement interrompue par la pandémie, c’est au sein de l’écrin des Nuits de Fourvière que se présentait Room with a view. Une mise en scène de l’effondrement, hypnotique, puissante et sauvage, née de la rencontre entre Rone, maître de l’électro, et le collectif (LA)HORDE, à la direction du Ballet national de Marseille. Le Théâtre antique accueille un dispositif scénique impressionnant et devient le lieu d’une fête clandestine, d’une révolte, d’un envol.


Soucieux d’ouvrir sa salle à un public différent après trois ans de fermeture pour travaux, le Théâtre du Châtelet a proposé une carte blanche à l’artiste de musiques électroniques Rone. Celui-ci s’est associé au collectif (LA)HORDE pour raconter la souffrance et la légitime colère des générations actuelles, en quête de sens et de rassemblement. Cette pièce est exécutée par les dix-huit danseur.se.s du Ballet national de Marseille, porté.e.s par la musique live de Rone.

Ensemble, ils se consacrent à une écriture un peu prophétique, à l’urgence climatique et à l’effondrement de la société. Quelques jours après le début des représentations à guichets fermés, la sentence tombe : chacun rentre chez soi, laissant, le temps du premier confinement, l’imposante scénographie de Julien Peissel seule sur le plateau.

Heureusement, une magnifique captation pour France Télévisions en décembre 2020 permet à l’œuvre d’exister, voire de se prolonger, de s’étendre sous la forme de clips à la beauté sidérante. Car en dehors des confinements imprévus, c’est bien là un axe fort de LA(HORDE) pour qui la chorégraphie est un point de départ à des productions prenant la forme de films, d’installations, de performances, ainsi que de pièces scéniques, comme autant de variations d’un même projet. L’adaptation comme geste artistique pour faire face aux éléments. Faire de la danse comme nous combattons. LA(HORDE) interroge particulièrement la portée politique de la danse depuis l’avènement d’Internet et la force des mouvements de rassemblements collectifs.

Des axes de travail pluriels qui amènent les œuvres à se transformer et aussi à accepter des conditions techniques très diverses, des formes adaptées qui s’enrichissent des variations, comme nous le verrons au fil de cet article.

Room with a view - Photo © Cyril Moreau

Room with a view – Photo © Cyril Moreau

L’écho du temps

“Les corps sont jeunes, frais, explosifs – pleins d’arêtes et de pointes ébréchées, giclant de fougue et de morgue, de f*cks rentrés et de doigts levés dans ta face. C’est une horde qui danse et qui pense avec ses poings et ses pieds. Et qui vient te défier, OK boomer, dans un haka hacké, où ce qui rougit est moins la peau des poitrines frappée à nu, sans pitié, que la subite prise de conscience, dans ton âme de voyeur, que ce qu’on leur a laissé, en vrai, nous les plus vieux, à cette génération qui pousse, c’est ça : un monde salopé qu’il leur va falloir réparer.”(1)

En gravissant les marches millénaires du Théâtre romain de Fourvière, le spectateur est accueilli par une basse sourde et régulière, comme à l’approche d’une rave. Face au spectateur, un bloc de pierre de 10 m de haut aux contours incertains, comme dans ces images sur Internet où un accident numérique a rogné une partie du contenu. Comme une carrière de marbre abandonnée, comme le tombeau d’une civilisation. Un white cube propice à une fête clandestine et apocalyptique. Un monde minéral qui a déjà disparu mais qu’il faut tout de même essayer de recomposer. Un monde de gravats ; gravats de marbre mais gravats quand même, dans lesquels, une heure durant, vont se déchaîner violence, amour et envol.
Un bloc de pierre donc, qui ceinture la scène et fait face à l’amphithéâtre gallo-romain de Fourvière.

Mieux, les colonnes de marbre du Théâtre antique se fondent dans la scénographie. Un écho fabuleux entre deux civilisations, l’une éteinte depuis des centaines d’années et l’autre en fin de vie, en train de danser sur les ruines. Une très grande force et une belle poésie : quand les scénographies de spectacle et d’équipement se rejoignent, s’entrechoquent et rentrent en résonance.

Au sein de cette falaise de pierre, le scénographe Julien Peissel a installé une lucarne. Comme dans un cadre, les corps s’agitent, luttent et composent à plusieurs des figures dans l’agitation frénétique d’une meute sous amphétamine, dans un rythme techno orchestré par le musicien Rone, de dos, qui semble sculpter la musique.

Sans qu’il n’y ait aucune parole au plateau, le monde de Room with a view oscille entre Alain Damasio, auteur de science-fiction (dont le premier roman, La Horde de contrevent a inspiré le nom du collectif maintenant à la direction du Ballet national de Marseille), Greta Thunberg, ou encore Aurélien Barrau. Les morceaux composés par Rone sont infusés de ces pensées sans jamais tendre vers l’obscurité, préférant évoquer une nouvelle perspective sur le monde plutôt qu’un sombre constat de son état.
Tandis que les couples alternent coups et caresses, de la poussière tombe du gril, comme si les infrabasses puissantes de la fête organisée par Rone faisaient vibrer les pierres.

Falaise de marbre vs amphithéâtre antique - Photo © Benjamin Nesme

Falaise de marbre vs amphithéâtre antique – Photo © Benjamin Nesme

Soudain, l’effondrement

La falaise se disloque. Dans un épais nuage de fumée, comme après l’écroulement des barres d’immeubles déclassées ou du World Trade Center, le colosse de marbre s’effondre. Enfin, comme cela arrive parfois avec les tornades, des centaines de poissons tombent du ciel, comme s’ils avaient été aspirés par l’œil d’un cyclone en mer et recrachés quelques kilomètres plus loin. Symboles d’un dérèglement à l’image des dix plaies d’Égypte. Comme un avertissement divin, comme l’annonce de quelque chose de plus épouvantable. Sidération. Et silence.

Mais cet effondrement n’est pas tant une fatalité que la nécessité immédiate d’apprendre, enfin, à faire œuvre commune. Soudés par leur unisson et leurs frappes des pieds, les dix-huit jeunes citoyens se jettent dans une bataille de rue face à des forces armées imaginaires. Les corps atones et faussement synchronisés de la rave party initiale se transforment au gré du spectacle pour aboutir à une figure finale façon haka, où les danseurs impriment sur leurs poitrines leur énergie collective. Plus que la dernière danse avant la fin du monde, Room with a view interroge l’après : comment se distraire, comment se défendre quand tout est fini ?

La grotte, vue de dos, et ses tentacules de fumée - Photo © Benjamin Nesme

La grotte, vue de dos, et ses tentacules de fumée – Photo © Benjamin Nesme

Un spectacle massif

Dès le Châtelet, ce spectacle s’impose comme une grosse machine. Les basses surpuissantes de Rone nécessitent des tests acoustiques pour vérifier que le lustre ne risque pas de tomber, tandis que les voisins s’agitent des bruits sourds qui percent les murs du Théâtre…

Aux machines survitaminées de Rone s’ajoute la majestueuse scénographie de Julien Peissel. Elle a la beauté du marbre mais se rapproche également de son poids : l’ensemble est réalisé en châssis bois sur une ossature de fermes en acier, pour près de quatre tonnes. Réalisé par les ateliers du Châtelet, c’est un véritable Mikado, entre (dés)équilibre des forces, beauté de la finition et puissance mécanique.
La deuxième partie de la falaise repose sur quatre gigantesques tables élévatrices capables de hisser plusieurs tonnes chacune. Durant le spectacle, elles s’utilisent dans le sens inverse, symbolisant l’effondrement, comme un affaissement : la falaise semble s’enfoncer dans un banc de sable et disparaître à jamais.

Pour accompagner ce mouvement, Julien Peissel a mis en place un réseau de tuyauterie tentaculaire sous la structure, pour dégager, lors de l’effondrement, une quantité impressionnante de fumée, au travers des trappes savamment dissimulées dans la falaise. Une série de machines à brouillard Look Solutions Unique et Viper permettent la diffusion puissante d’une fumée blanchâtre, tandis que le monde bascule.

À cour, soutenue par une poutrelle IPN de 10 m de long, une machine à découper le marbre qui, dans un contrepoint lancinant, va, vient, se penche, se lève, clignote et crachote une petite fumée. Une machine qui continue de couper alors qu’il n’y a plus rien à couper. Une machine à découper le néant.

Équipée d’une motorisation, la scie-robot se déplace latéralement le long de l’IPN et dans un mouvement haut/bas, imitant le mouvement des machines d’usine. Ce sont d’ailleurs des treuils de ponts roulants qui sont utilisés, mécaniquement pilotés à la main par le régisseur plateau. C’est également ce régisseur qui, des coulisses, déclenche les ouvertures des lâchers de gravats (du liège peint) et de poissons (dont certains sont animés, comme gémissant sur le sol de leur triste sort). En début de tournée, les systèmes de lâchers étaient manuels avec un tiré de goupilles, repris sur poulies. Les Nuits de Fourvière, et son gril bien fourni de festival, ont amené à électrifier le système pour éviter les risques de chutes de poissons imprévues, notamment lors des réglages lumière qui se font directement depuis les ponts. Les lâchers ont ainsi été équipés d’une petite batterie et d’un relais aimanté, pilotés à distance sur une télécommande seize canaux, permettant de répartir dans le temps les prémisses à l’effondrement.

Au final, deux semi-remorques et quatre services de montage sont nécessaires pour mettre en place cet imposant mais fragile édifice.

La machine à découper le marbre - Photo © Benjamin Nesme

La machine à découper le marbre – Photo © Benjamin Nesme

Éco-conçu

Les ateliers du Théâtre du Châtelet ont mis en place des procédures d’éco-conception des décors. Auparavant, ce type d’élément aurait été construit en résine et en polystyrène. Les allers-retours entre l’atelier et Julien Peissel ont permis de bannir la résine, de n’utiliser que des chutes de polystyrène ou provenant d’anciens décors et de favoriser l’usage du bois – bois qu’il a fallut dompter pour passer d’un matériau plat à un volume accidenté et minéral. Une réalisation intelligente et de très belle facture.

Adaptable

Initialement conçu comme une carte blanche à Rone au Théâtre du Châtelet pour une série de représentations, le spectacle a séduit et se promettait à une belle tournée en France et en Europe. Quelques confinements et reports plus tard, les tables élévatrices sont restées au Châtelet et c’est désormais le haut du cadre qui s’effondre. Fixé sur charnières au lointain, il déverse un immense lot de gravats lors de sa chute, obstruant l’ouverture de la grotte du début.

Ainsi, l’ensemble de la structure a dû être repensé pour soutenir la partie haute de l’édifice initialement posée sur les tables élévatrices.

En réalité c’est plus de quatre versions de décor qui coexistent au gré des plateaux, des possibilités techniques et des envies de variations de LA(HORDE), de la forme performative sans décor à la version complète, en passant par les versions où le manque de hauteur rabote la falaise.

Et l’adaptation se poursuit dans le cadre des Nuits de Fourvière : comment réagit une falaise de quatre tonnes avec la prise au vent ? Il faut ici saluer le travail des équipes techniques du Festival – Nicolas Faure, Guillaume Noël et Jean-Philippe Geoffray en tête. Malgré un feu vert tardif, une diminution de jauge nécessitant de rogner sur la mise en place du proscenium et la gestion du protocole sanitaire, le travail de préparation a été d’une très grande qualité. Ainsi, deux bureaux d’études ont permis de mettre à jour les risques de poinçonnement du sol par la structure en cas de vent trop important. Le site de Fourvière étant équipé de capteurs anémométriques permettant de mesurer la vitesse du vent et de prendre des mesures préventives en temps réel, les équipes ont mis en place un protocole graduel à la force du vent, allant d’un démontage partiel de la structure à la mise en place de bracons jusqu’au démontage complet et à l’évacuation du public.

D’une lumière solaire à l’autre…

Au fil de la tombée du jour, les puissantes directions d’Éric Wurtz, créateur lumière, viennent prendre le relais de l’astre endormi. Rencontre.

Tu es allé vers une lumière du jour. Qu’est ce qui t’a guidé sur ce chemin ?

Éric Wurtz : Cette question de la lumière du jour en termes de température de couleur est effectivement fondamentale dans le projet d’éclairage de cette pièce. Il y avait une synergie de plusieurs facteurs. Au départ circulaient des images de carrières de marbre sous le soleil, comme source d’inspiration. Il me fallait envisager la lumière avec la nécessité d’être puissant dans les directions et les axes. Clair, lumineux, implacable.

Et la lumière de l’effondrement ?

É. W. : L’effondrement est un travail quasi cinématographique. Il faut reconnaître à Julien Peissel une forme d’acharnement pour obtenir un bon résultat. Il faut que le mouvement de machinerie, les effets de fumée et la lumière soient parfaitement coordonnés. La masse totale en mouvement est de 4 000 DaN. De mon côté, j’ai continué à être assez économe, mes directions de base utilisées avant l’effondrement pouvaient accompagner ce mouvement particulièrement spectaculaire tout en donnant un autre aspect à la scène.

D’un Châtelet 100 % LED, aux versions halogènes dans les théâtres, au 100 % HMI de Fourvière, les sources de lumière sont très variées au fil de la tournée. Comment as-tu anticipé cette adaptation ?

É. W. : Dans le cahier des charges, il fallait utiliser le grand studio du Ballet national de Marseille pour commencer le travail. Le Ballet possède en propre un nombre important de sources HMI acquises au cours des années précédentes, une bonne occasion pour tracer les grandes lignes de la création lumière. Ensuite, le parc de matériel du Châtelet, renouvelé à 100 % par des sources LEDs lors de la rénovation, m’a permis de découvrir les SolaFrame de chez High End Systems, des 1 000 W LED motorisés surpassant les qualités des sources type découpes 2,5 kW HMI et Fresnel traditionnels. Nous gagnons évidemment en facilité d’emploi et il n’est plus nécessaire de perdre du temps en marouflant les sources.

Dès le départ, il me fallait intégrer que ma conception devait tourner hors du Théâtre du Châtelet avec son parc exceptionnel, pour s’adapter à des équipements plus anciens en tournée. J’avais donc en tête les équivalences et je savais pertinemment comment remplacer les équipements. J’ai évité tout mouvement motorisé à vue.

Depuis, au fil des tournées, nous évoluons avec les différentes salles qui, de plus en plus, mettent à disposition un parc comportant des sources LEDs et des projecteurs motorisés. À Fourvière, la base de Viper en lampe MSR permettait une adaptation assez facile pour la dominante lumière du jour. La difficulté était de choisir ses emplacements. Nous avons négocié de pouvoir déplacer un certain nombre d’appareils car, a priori, le kit est fixe. Dans ma conception, j’ai besoin de quelques directions clés incontournables mais qui sont relativement peu nombreuses…

Le spectacle tourne avec des versions scéniques très différentes. Comment se passe ce travail d’adaptation ?

E. W. : Ce spectacle, au départ, ne devait pas tourner autant ; le format du décor est vraiment sérieux. Du coup, c’est un peu la guerre dans l’emploi du temps ! J’ai privilégié un certain minimalisme en termes de nombre d’appareils d’éclairage. Pour ce spectacle qui rentre au chausse-pied dans certaines salles, le mouvement d’effondrement ne sera pas celui qui était prévu initialement, il faut une équipe lumière solide. Je retrouve la pièce et Mathieu Cabanes (assistant et régisseur lumière) pour accompagner l’adaptation au Théâtre Malibran à Venise dans le cadre de la Biennale Danza 2021. Il y a là une pente à 5 % et le décor doit être acheminé en bateau…

Plan de feux, version HMI aux Nuits de Fourvière - Document © Éric Wurtz

Plan de feux, version HMI aux Nuits de Fourvière – Document © Éric Wurtz

 

Notes

  1. Alain Damasio, Livret de salle du spectacle Doom with a view
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