Making Waves

Nouveau souffle radio

Toutes les photos sont de © Making Waves

Inspirée par les Hörspiele – œuvres radiophoniques composées d’éléments sonores hétérogènes et développées dès la fin des années 20’ – Making Waves, pleine du souffle artistique et rythmée par le cœur battant d’Alexandre Plank et de ses camarades, fait figure de proue dans le monde de la création radiophonique. Il fallait un philosophe et un homme de théâtre pour marcher dans les pas de Walter Benjamin et Bertolt Brecht réunis. C’est après des études de philosophie à Weimar, alors devenu étudiant dramaturge au Théâtre national de Strasbourg, que Plank réfléchit et expérimente sa vision du Hörspiel. Sa place sera à la radio. Il donnera la parole aux sans voix, fera résonner les voix du monde, réinventera la belle radio en dynamitant les codes d’une création sonore surannée.

La Radiobox

La Radiobox


A. Plank, homme-radio

Il est drôle, lumineux, vif et généreux. Il traque la vie comme un homme de scène parce qu’il sait que sans elle, rien n’existe. Il a compris qu’il fallait compter avec la tête et le cœur. Ses mots sont simples, sa pensée limpide, ses idées impeccables. Les quatre épisodes de la série documentaire Making Waves, diffusés sur France Culture dans l’émission Sur les docks, projet soutenu par la SCAM (Société civile des auteurs multimédia – bourse Brouillon d’un rêve) et la Villa Médicis, contiennent à eux seuls ce qui deviendra l’âme de l’ONG Making Waves. Nous sommes en 2016, le manifeste Making Waves impose quatre documentaires aux sons et voix prélevés dans quatre pays : République centrafricaine, États-Unis, Mexique, Afrique du Sud ; et nous pouvons lire : “Making Waves veut croire que la radio, en créant des possibilités de parole et de rencontre, peut être un rempart et une lueur : qu’un émetteur peut devenir le foyer d’un contre-feu et qu’un micro peut être le porte-voix d’une génération, d’une ethnie ou d’une classe sociale”. Musique, bruit, voix, silence, faire de la radio un foyer de résistance, faire de la radio un moyen de modifier le rapport de l’auditeur à la Culture et à la vie politique, faire de la radio un lieu d’éveil des consciences, faire de Making Waves un haut lieu de la création radiophonique. Aux âmes inspirées, il manquait l’outil. Ingénieurs et réalisateurs de Radio France, élèves et enseignants de l’ENSCI (École nationale supérieure de création industrielle) s’affairent à la recherche et au développement d’un studio mobile, simple d’utilisation, léger, ergonomique et fonctionnant sur batterie. Une table de mixage avec quatre boutons, conçue avec des matériaux robustes, facilement réparable dans le monde entier.

Son objectif : rendre accessible la production radiophonique à des publics sous représentés ou en situation d’exclusion, l’adapter à toutes les situations, dans des pays en développement, dans des structures sociales ou des camps de réfugiés. C’est ainsi qu’est née la Radiobox, permettant à des femmes et des hommes de faire entendre leurs voix et leurs idées. Nous sommes en 2019 et autour de l’association loi 1901 et Making Waves, tout juste née, se fédère une équipe.

Alexandre Plank

Alexandre Plank

A. Billault, femme-orchestre

La rencontre avec Amélie Billault est déterminante. Leurs noms maintes fois prononcés de part et d’autre par des amis communs. “Vous devriez prendre un café, vous auriez des choses à vous dire”, finit par les convaincre de se rencontrer. Elle a fait ses classes à l’Ensatt (École nationale supérieure des arts et techniques du théâtre) au sein du parcours Administration. Le théâtre encore. Elle est fine, intelligente, résolue et active. Elle a travaillé dans des théâtres à la direction de projets culturels et des productions avant de se tourner vers des projets à impact social dans différentes ONG. La rencontre a lieu et, sans attendre, au grand galop, ils structurent l’association avec la création d’un pôle ONG (Making Waves ONG), d’un pôle studio de création pour la production de contenus audios (Making Waves Studio) et d’un pôle d’insertion (Making Waves Insertion) afin d’ouvrir ses activités à des femmes et des hommes éloignés de l’emploi et en situation de vulnérabilité. Elle met à profit ses compétences dans tous les secteurs d’activités pour faire exister et développer les projets et, comme Alexandre Plank quand il parle de l’approche esthétique de la création radiophonique, comme lui quand il éveille le sens, comme lui quand il décrit ces sons qui voltigent dans sa tête, elle rend lisible les actions et les inscrit dans un territoire, transpose les problématiques du spectacle vivant à la création radiophonique, imagine des montages tentaculaires pour rassembler des financements, défend la radio comme une pratique artistique à part entière. Une rencontre pour le moins fertile. “Comme nous venons tous deux du théâtre, des théâtres nous proposent d’être associés.” Installés à Rosny-sous-Bois dans un quartier populaire afin d’aller chercher “des paroles que nous n’attendons pas, de travailler d’autres imaginaires, et puis, en termes d’insertion, de vivre là où il y a un vrai besoin”, ils infusent une vision nouvelle dans un territoire délaissé.

Amélie Billault

Amélie Billault

Nouvelle esthétique radio

À leurs côtés, pour créer les programmes et les réaliser, un collectif de producteurs, journalistes, musiciens, chercheurs, acteurs du champ social, ingénieurs du son, … tels qu’Antoine Richard, Romain Masson, Mohammed Bensaber, Anthony Capelli, Romain Chmiela, Laure Egoroff, Joana Gouin, Alice Lefilleul, Hervé Marchon, Aïcha Ndiaye, Tidiane Thiang, Mathieu Touren, … Tous concourent à inventer des formes musicales, immersives, sonores. Et chaque création regorge d’inventivité et de savoir. À commencer par Classique Express, les chefs d’œuvres de la littérature ramenés au format confettis ou encore Lecture sous couvre-feu, grand texte et tribune d’auteurs et d’autrices contemporain.e.s en partenariat avec la Villa Gillet ou alors Radio Amandiers, revue sonore et in situ ou enfin Voix et récits d’Afrique de l’Ouest, l’Afrique en conte. Il s’agit désormais de défendre la création radiophonique comme un geste artistique à part entière sans négliger les problématiques politiques mais en accompagnant la transition. Faire émerger la création radiophonique à partir d’un désir aussi puissant que la défense de la liberté d’expression, rendre visible et audible ce qui ne l’est pas, parler autrement des quartiers populaires, Making Waves serait un antidote, un contrepoids face à une économie du spectacle qui parfois s’emballe, nous laissant interdits. En développant ainsi ses trois pôles – ONG, studio, insertion – Making Waves s’impose comme le chef de file d’un mouvement nouveau au sein des politiques culturelles. Repartir de zéro, repartir du terrain, des nécessités, ne rien lâcher sur l’exigence de qualité grâce aux potentialités de ce média et à la promesse de l’émergence d’une dramaturgie nouvelle.

L’ambition de devenir le premier centre national de création radiophonique, de développer des antennes en fédérant les forces, d’affirmer – dans la droite ligne des Hörspiele – la portée politique de l’écriture radiophonique, de concrétiser l’accès à l’emploi des êtres qui n’osaient plus y croire à travers la création de podcasts, d’émissions ou par l’animation d’ateliers d’écriture ou de prise de son, sont autant de signes à considérer comme une nouvelle voie possible face à des institutions culturelles parfois à bout de souffle. Nous ne pouvons que saluer cette initiative exemplaire et se réjouir qu’une telle émulation soit née du théâtre.

 

Facebook
LinkedIn

Lire aussi

Dans la même catégorie

AS n°244

AS n°244 – Août 2022

Sommaire du n°244 Actualité et réalisations Note de rédaction (Géraldine Mercier) Arts et neurosciences (Maxence Grugier) Hommage à Valentin Fabre, architecte – Architecture et scénographie

Lire l'article
Value of Values de Maurice Benayoun, présenté au Cube d’Issy-les-Moulineaux - Photo © Axel Fried

Arts et neurosciences

Article rédigé en partenariat avec le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux  Qui sont ces artistes qui s’emparent des techniques très complexes des neurosciences ?

Lire l'article