Das Plateau, fantômes aux Poings

Poings - Photo © Simon Gosselin

Poings – Photo © Simon Gosselin

Poings, c’est un texte écrit par Pauline Peyrade. C’est la valse à cinq temps d’une résurrection. C’est une femme qui se réveille et se révèle à elle-même. C’est l’anatomie d’une relation toxique. Ce sont les fantômes que l’on charrie sans s’en apercevoir et qui figent notre vie, malgré nous, dans un néant indescriptible. Poings, c’est aussi une conversation qui se poursuit avec Céleste Germe et Das Plateau(1). Face à la puissance des mots, il fallait convoquer un style. Après la création remarquée de Bois Impériaux, l’équipe s’est remise au travail avec le scénographe James Brandily et après un temps d’expérimentation à l’ENSATT (École nationale supérieure des arts et techniques du théâtre)


Valse à cinq temps

Ouest, Nord, Sud, Points, Est. Ainsi est séquencé Poings. Trois personnages – Toi, Moi, Lui – réduits à deux par Céleste Germe. Toi et Moi ne font qu’une. “Pour moi, c’est une seule personne. Une personne écartelée, scindée. Comme si le sujet était la division de l’être. Comment sommes-nous présents à nous-même ?” Une fois le choix opéré, et à la suite de l’expérience de Bois Impériaux où le dispositif fixe était une boîte à magie, il fallait trouver un espace où puissent exister un rapport radical à la théâtralité et une réminiscence des traumatismes. Faire de cet espace cinq temps où se déploient les dimensions de ces présences, leurs différentes textures, leurs qualités. “C’est l’histoire d’une réminiscence, elle se souvient. Nous considérons que ce temps est passé et qu’on nous raconte l’histoire. Ainsi peuvent coexister des rapports de présence physique, mentale, mémorielle. Pour pouvoir partir, s’échapper, elle doit faire ce travail de mémoire. Se souvenir de ce viol conjugal. Elle nous raconte, elle reconstruit et s’émancipe.” Sur le plateau, deux structures métalliques de 4 m de haut, séparées en leur milieu comme un grand livre et recouvertes à la face de clearglass et au lointain de miroirs sans tain, s’activent comme les ailes d’un oiseau. À chaque temps, l’espace se modifie avec les mouvements de cadre, laissant place à une vision panoramique aussi concrète qu’onirique. Il y a peu d’accessoires sur scène. Un lit est présent à la face à cour et au lointain dans deux séquences. Des projections sur cyclo viennent habiter l’ensemble. Nous sommes chez Lewis Caroll, nous pénétrons des mondes parallèles, valsons avec les fantômes. La partition sonore, très présente dans Ouest – il s’agit d’une scène de rave party – s’altère et se modifie elle aussi au fil de l’espace et du temps. Nous nous trouvons, tout à coup, dans un entre-deux si fidèle à l’écriture, entre le conte et le fait divers, entre la fiction totale et le récit documentaire. Das Plateau travaille sur un théâtre de l’apparition et de la métamorphose. Nous flottons, suspendus, dans l’espace mental de Toi et Moi réunies.

Poings - Photo © Simon Gosselin

Poings – Photo © Simon Gosselin

Un arbre qui pousse

Je ne sais pas pourquoi, mais je l’assimile à un arbre qui pousse.” Ce sont les mots de James Brandily avec lequel la conversation s’est portée sur l’élaboration de cette scénographie aussi simple que monumentale. Un travail d’expérimentation avait eu lieu, à l’automne 2020, avec les étudiants de l’ENSATT. La question du dispositif scénique, entre installation plastique et scénographie de théâtre, est fondamentale dans le travail de Das Plateau. Une recherche, soutenue par le ministère de la Culture, est menée à la faveur de deux entrées thématiques : la dissociation des êtres (fantômes, spectres, traces mémorielles, souvenirs, …) et l’espace mutant, la modification de l’environnement. Grâce à la mise en œuvre d’un artisanat innovant – associant différents types de miroirs, de films plastiques nouvelle génération, de tulles holographiques, différentes constructions spatiales et dispositifs optiques – il s’agissait d’étudier la question des apparitions et du dédoublement, de l’ici et de l’ailleurs, et de leurs mises en jeu par le dispositif scénique. “Ce spectacle a été créé après Bois Impériaux où l’objectif était la création d’une vraie boîte à magie. Dans Bois Impériaux, les miroirs ne devaient pas être visibles et les spectateurs étaient surpris par les apparitions. Lors de la création de Poings, nous nous sommes rapidement rendus à l’évidence que nous ne ferions pas disparaître la structure. Un des problèmes à résoudre, ensuite, a été le mouvement. C’est l’origine du travail d’expérimentation mené aux Subsistances avec les étudiants de l’ENSATT : vérifier la possibilité et l’étendue des mouvements.” Les mouvements sont amples, beaux et majestueux. Ils lient les scènes. Au lointain, un cyclo est support à une projection. Dans Ouest, au départ, tout est projection, et nous croyons à la présence. “Les structures en métal sont montées sur des patiences sur lesquelles sont accrochées des charnières au niveau de l’articulation. Deux porte-décors glissent de la face au lointain. Pour chacun des cadres, une patience parallèle bord plateau à jardin et une à cour ne font que suivre la manœuvre. Les patiences parallèles se contentent de suivre le mouvement. Plus nous fermons l’angle, moins la distance entre chaque porte cadre est petite. Cela me permet d’ouvrir et de suivre, cela fonctionne très bien. Il nous a fallu un certain temps pour arriver à cette simplicité.

Poings - Photo © Simon Gosselin

Poings – Photo © Simon Gosselin

Métamorphoses

La conduite du spectacle dessine les métamorphoses. Ouest. Au lointain, deux silhouettes, une rave party. La rencontre avec Lui. Et nous pénétrons dans cet espace-temps suspendu. Comme dans un cauchemar. C’est ensuite la chambre à coucher, tapisserie projetée au lointain. C’est aussi un visage en gros plan. C’est enfin la projection d’une mer calme et Toi/Moi multipliée dans ses silhouettes, diluée, dispersée, dans ses êtres. Nous remontons le temps avec elle, la suivons dans ses errances, ses colères ; elle apparaît multiple et chacune des séquences la dévoile dans une parcelle d’intimité jusqu’à l’émancipation finale. Départ. Elle naît à elle-même. Elle se pardonne. Le plateau se monte en une journée, la lumière doit être pré-implantée. Pas de complexité particulière mais le montage exige attention et minutie. À relire le projet de recherche “Réfléchir comment créer un rapport d’équivalence et de dialogue entre plusieurs statuts de réalité et notamment entre la réalité théâtrale (les corps, les décors réels) et les images immatérielles (les reflets, les images vidéos, …), diorama, stéréoscope et Pepper’s ghost seront des techniques d’illusion qui nous serviront de référence en termes de qualité et de matérialité d’image. À la fois en relief et sans épaisseur, à la fois matérielle et immatérielle, entre la surface en deux dimensions et l’espace en trois dimensions, nous cherchons à créer des images physiques nouvelles à l’intérieur desquelles l’œil du spectateur pourra se promener et qui permettent de faire une expérience de vision inédite. Articuler sur scène un espace matériel et construit, à la profondeur infinie des espaces mentaux, les faire cohabiter, se métamorphoser, se substituer l’un à l’autre”, nous nous disons que la promesse est très largement tenue. L’usage des artifices nous permet d’errer parmi les fantômes. Mais nous restons surtout hantés par le souvenir de cet être qui, avec une infinie pudeur, fait résonner nos intimités. Cet être associé, dissocié qui en appelle à nos profondeurs, à nos limites, à nos consentements, à nos espérances, à nos actes manqués. Nous restons hantés par les métamorphoses de cette femme et éblouis par le traitement de l’espace. Nous sortons ravagés et libres, et les images nous accompagnent, les souvenirs nous traversent. Il faut peu et beaucoup pour dire les êtres, leurs blessures, leurs résignations, leurs forces. Il faut des mots simples qui vont loin, du cœur et de la distance, de la profondeur et du style. Tout est dit ici et nous ne sommes jamais prisonniers, ni trop loin, ni trop près. Nous sommes juste où il faut pour embrasser les évidences et ne pas lâcher la tendresse. Cela peut paraître peu. C’est beaucoup.

Récapitulatif de la scénographie - Document © Das Plateau

Récapitulatif de la scénographie – Document © Das Plateau

Récapitulatif de la scénographie - Document © Das Plateau

Récapitulatif de la scénographie – Document © Das Plateau

 

Notes

  1. Collectif scénique transdisciplinaire basé à Paris www.dasplateau.fr

Générique
Poings de Pauline Peyrade

  • Texte édité aux Solitaires Intempestifs (2017)
  • Conception et écriture du projet : Das Plateau
  • Mise en scène : Céleste Germe

Avec Maëlys Ricordeau et Grégoire Monsaigeon

  • Composition musicale et direction du travail sonore : Jacob Stambach
  • Collaboration artistique : Jacques Albert
  • Scénographie : James Brandily
  • Création lumière : Sébastien Lefèvre
  • Dispositif son et vidéo : Jérome Tuncer
  • Création vidéo : Flavie Trichet-Lespagnol
  • Régie générale et plateau : Benjamin Bertrand
  • Assistanat à la mise en scène : Léa Tuil
  • Assistanat à la scénographie : Laure Catalan
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