Lauranne Germond

“La crise écologique est un enjeu culturel”

Photo © COAL

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Lauranne Germond est directrice de COAL, une association qui mobilise le monde de l’art contemporain sur les enjeux de transition écologique. Ce Collectif organise aussi chaque année un prix destiné à mettre en lumière des projets d’artistes travaillant sur le vivant, la nature, l’environnement ou encore la notion de soutenabilité.


Comment est né le projet COAL ?

Lauranne Germond : Je suis diplômée de l’École du Louvre. J’ai d’abord travaillé dans des galeries, les ventes aux enchères puis le mécénat culturel. En 2004, j’ai eu l’occasion d’œuvrer à la préparation d’un colloque à l’Unesco intitulé “L’artiste, partie prenante dans le développement durable”. Je me suis alors passionnée pour ce rapprochement possible entre art et écologie. La même année, je m’associais pour lancer le magazine Nuke “l’autoportrait de la génération polluée”. Pour chaque numéro, la revue invitait une centaine d’auteurs et d’artistes autour de la notion de pollution environnementale, mentale, culturelle, … Nous avions également une galerie. Puis, j’ai eu envie d’engager des projets plus concrets et transformatifs et c’est ainsi qu’avec des amis, en 2008, nous avons créé COAL. Nous nous sommes retrouvés autour de convictions communes avec Loïc Fel, chercheur en épistémologie des sciences et auteur d’une thèse sur “l’esthétique vert” et Clément Willemin, paysagiste. Nous sommes tous trois les co-fondateurs actifs de l’association. Nous voulions replacer les artistes, et la création en général, au cœur des processus de transformation de la société.

Mettre en lien écologie et art était devenu pour vous une évidence ?

L. G. : Tout à fait. La question qui nous traversait tous en tant que fondateurs de COAL était celle de notre impact au quotidien, dans notre travail, et du rôle que chacun d’entre nous avait à jouer dans cette transition écologique. Personnellement, j’avais besoin de donner du sens à mon métier. Nous étions convaincus qu’au-delà des facteurs techniques, financiers et structurels, la crise écologique était un enjeu culturel nécessitant une remise en question des valeurs, des représentations, des imaginaires qui sous-tendent nos choix de société. En modifiant nos référents culturels, nos imaginaires collectifs, nous pouvions contribuer à transformer nos comportements.

Qu’ont les artistes à nous dire sur l’environnement, dans un contexte où tout le monde (ou presque) est informé de l’urgence climatique ?

L. G. : Lorsque nous avons créé COAL il y a douze ou treize ans, ce n’était pas le cas et les choses ont beaucoup évolué. La sensibilisation et la prise de conscience environnementale généralisée sont finalement récentes. Quand nous avons commencé à parler d’art et d’écologie, c’était totalement inédit. Le milieu de l’art a mis du temps à s’embarquer sur le sujet. Quant au monde de l’écologie, il était sensible à cette approche culturelle mais sans forcément bien connaître les composantes de la scène artistique et ses possibilités. Le mouvement a vraiment émergé ces trois dernières années et aujourd’hui, beaucoup d’acteurs culturels de premier plan s’en emparent. La COP21 a été un véritable accélérateur. La crise de la COVID en est également un aujourd’hui.
Concernant la démarche des artistes, il existe une grande diversité de pratiques artistiques et de manières d’aborder l’écologie dans l’art. La question du témoignage et de l’alerte n’en constitue qu’une partie. L’une des modalités d’actions des artistes est en effet de partager des connaissances – notamment scientifiques –, de donner un visage à l’anthropocène, de rendre visibles des phénomènes complexes. Cela recouvre notamment toutes les pratiques documentaires et rejoint cette question de la prise de conscience de la catastrophe climatique, mais aussi de la pollution ou de l’appauvrissement des ressources qui sont systémiques et imperceptibles à l’échelle individuelle. Aussi, le fait d’avoir connaissance d’un fait et d’en faire l’expérience sont deux choses très différentes. En ce sens, il y a là un enjeu sensible qui dépasse la question de l’information. La transformation des imaginaires passe par un long processus de compréhension et d’intégration.

Vous êtes donc convaincue que l’art possède un pouvoir de transformation sociale ?

L. G. : Oui, l’art peut également agir sur le plan de l’action politique, de manière très concrète, et sur le plan symbolique en écrivant de nouveaux récits. Pour changer de système encore faut-il pouvoir imaginer d’autres futurs, d’autres modèles et d’autres mondes possibles. Il faut décoloniser les systèmes de représentation, jusqu’au langage lui-même… D’autres artistes cherchent quant à eux à déployer des pratiques de résilience, à agir concrètement sur les écosystèmes. Ils confrontent dans leurs pratiques de nouvelles économies de moyens, de nouveaux matériaux, inventent de nouveaux usages, …

Pourriez-vous citer un exemple marquant dans ce domaine ?

L. G. : Nous menons un projet à l’échelle européenne qui s’appelle La Table et le territoire. Il réunit des lieux créés par des artistes qui mêlent production alimentaire et production culturelle. En France, il y a par exemple Olivier Darné et son lieu Zone Sensible à Saint-Denis qui est à la fois une ferme urbaine en permaculture et un projet artistique, culturel et social porté par un poète. En Espagne, Fernando Garcia Dory travaille sur le pastoralisme et la redynamisation des zones rurales dans le cadre de Campo Adentro : dans un village abandonné des Asturies, il a créé une école de bergers qui est à la fois un lieu de réflexion sur les modes d’élevage et les mobilités nomades mais également un espace de création et d’invention. Les projets ultra locaux et interdisciplinaires sont de plus en plus nombreux.
Concernant la question de la résilience des écosystèmes, nous pouvons citer Jérémy Gobé et son projet Corail Artefact. L’artiste a effectué un rapprochement entre certains points de dentelles et la forme initiale du corail. Il a eu l’idée d’utiliser des lés de dentelle comme support pour le déploiement du corail et la restauration d’écosystèmes aquatiques, support biodégradable et 100 % écologique. Une intuition artistique va donc pouvoir donner naissance à un programme d’ingénierie très concret.

Les projets que vous soutenez intègrent parfois une dimension scientifique. Assistons-nous aujourd’hui à un plus grand rapprochement entre artistes et chercheurs ?

L. G. : Oui et ces collaborations émanent d’ailleurs souvent de laboratoires ou d’organismes de recherche. Plus les sujets de recherche se spécialisent, plus il devient difficile de transmettre et de réunir ces savoirs. Et il se trouve que les artistes ont cette capacité à transmettre et à mettre en récit des connaissances. Citons par exemple Nicolas Floc’h dont la démarche fait, en ce moment, l’objet d’une exposition au FRAC PACA(1). Cet artiste a travaillé avec le Parc national des Calanques sur les représentations et l’évolution des paysages sous-marins, aux côtés de scientifiques. Son approche et ses questionnements se distinguent de ceux des chercheurs. Il effectue lui aussi un inventaire des fonds sous-marins mais sous l’angle du paysage, en utilisant la photographie. Il porte un regard esthétique sur ces lieux et pose la question de l’impact de la présence humaine. Cette dimension poétique a beaucoup apporté aux scientifiques mais aussi au Parc national auquel Nicolas Floc’h a fait don de plus de 300 images destinées aux actions pédagogiques.

Les projets que vous avez cités cherchent à agir sur le réel. Est-ce la seule manière d’aborder l’écologie en art aujourd’hui ?

L. G. : De plus en plus d’artistes travaillent sur notre rapport culturel à la nature et au vivant via des pratiques rituelles, spirituelles ou chamaniques. Il s’agit de reconsidérer le vivant en soi, de rebâtir une relation avec les non-humains et l’altérité de la nature que nous avons perdues après deux siècles de rupture entre nature et culture. Cela peut passer par des formes d’exploration par le corps. Cette approche est logiquement présente dans certaines disciplines comme la danse et les arts vivants. Avec COAL, nous travaillons actuellement à la création d’un grand projet dans les forêts reposant sur l’idée que c’est en recréant des expériences fortes dans la nature que nous pourrons dépasser nos peurs, nos appréhensions et commencer à cheminer vers un nouveau rapport culturel à la nature.

Le cliché le plus courant concernant l’art contemporain est de dire qu’il est opaque, réservé aux initiés, peu lisible. A-t-il le pouvoir de rencontrer un plus large public en parlant d’écologie ?

L. G. : Oui, potentiellement. Souvent ces artistes cherchent à réconcilier leur mode de vie, leurs convictions et leurs créations. Aussi, ces scènes échappent souvent au marché de l’art et aux cadres institutionnels de l’art contemporain pour s’exprimer sur des territoires et auprès de publics plus inattendus.

COAL organise chaque année un prix consacré à l’art et à l’écologie. Comment se déroule-t-il ?

L. G. : Il est basé sur un appel à projets international. Les artistes sont invités à candidater sur une thématique annuelle. Cette année, le prix est dédié aux forêts. C’est un sujet majeur faisant écho aux enjeux de biodiversité et de climat et qui a été au cœur de l’actualité en 2020 avec les grands incendies. L’an passé, nous avons travaillé sur le vivant, en lien avec le Congrès mondial de la nature de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) qui aurait dû avoir lieu à Marseille en juin 2020 et qui a été reporté à septembre 2021. En 2019, la thématique était celle des déplacements liés aux changements climatiques. Le prix est doté de 10 000 €. Il est remis chaque année à un artiste, au Musée de la chasse et de la nature, par un jury composé de personnalités de l’art et de l’écologie. Nous avons également créé l’an passé le Prix étudiant COAL – Culture et Diversité, avec la Fondation Culture & Diversité et en partenariat avec le ministère de la Culture et les Réserves naturelles de France. Il s’adresse aux étudiants des grandes écoles de la Culture. Notre objectif est de contribuer à une meilleure intégration de ces questions dès la formation des artistes. Le ou les lauréats sont invités en résidence dans une réserve naturelle pour développer leur projet, en lien avec des problématiques environnementales concrètes.

Ces différentes actions ont pour objectifs d’offrir de la visibilité à des artistes traitant de l’écologie. Leurs créations ne sont-elles pas suffisamment exposées aujourd’hui ?

L. G. : Il y a une explosion des pratiques et des expositions sur ces sujets. Certains lieux placent la nature et ses enjeux au cœur même de leurs projets de site ou de leur direction artistique. C’est par exemple le cas du FRAC Alsace ou du Magasin des horizons (Centre national d’art et de culture de Grenoble) qui a mis l’écologie au centre de son fonctionnement. Des territoires de plus en plus nombreux développent des programmes culturels en lien avec des sites ou des parcs naturels. Ils restent cependant sous-représentés dans le marché de l’art. Sans doute parce qu’ils ont recours à des formats pas ou peu compatibles avec les formes attendues par le marché mais aussi parce qu’ils contestent son fonctionnement capitaliste et spéculatif.

COAL assure par ailleurs le commissariat de nombreuses expositions. Comment intégrez-vous concrètement ces problématiques liées à l’environnement dans la scénographie ?

L. G. : Cela se fait au cas par cas. Nous intervenons souvent à l’invitation de lieux possédant leurs propres services techniques et systèmes de fonctionnement et n’assurons pas toujours la scénographie des expositions. Mais dans tous les cas, nous essayons autant que possible d’avoir une influence sur les choix qui sont faits dans le but de réduire au maximum l’impact carbone des expositions. Aussi, beaucoup de nos manifestations ont lieu à l’extérieur, sans dispositifs scénographiques de grande ampleur. Une logique de projet se met en place en fonction des sites.

Dans le monde de l’art contemporain en général, et au-delà de la création, les choses évoluent-elles très concrètement vers une organisation plus responsable des événements ?

L. G. : C’est vraiment en train d’émerger. C’est très récent et nous notons une accélération spectaculaire de cette dynamique ces six derniers mois. La crise sanitaire, qui a forcé le secteur culturel à s’arrêter, a au moins eu l’effet bénéfique de questionner les fondements et la structuration de ses activités. Des groupes de travail sur l’écoconception ou encore la sobriété numérique émergent à tous les échelons. Nous travaillons notamment sur l’économie circulaire des lieux culturels parisiens avec les Augures(2) pour la Ville de Paris et avons développé des modules de formation pour le secteur. Nous pouvons espérer que, dans deux ou trois ans, les choses auront nettement changé. Mais le chemin est complexe. Par exemple, nous savons que l’un des plus gros impacts carbone des arts visuels est lié aux déplacements des visiteurs. La crise sanitaire a eu pour effet d’interroger la façon dont la culture pouvait aller vers son public. Au-delà du recours au numérique, des propositions très diverses sont apparues. Des compagnies de spectacle vivant sont par exemple allées jouer en bas des immeubles. Cela invite à repenser les formats et pose la question des lieux où la Culture se produit et à qui elle s’adresse. Ces transformations pourront également apporter des réponses aux problématiques écologiques.

Au-delà de la volonté d’agir, certains soulignent que c’est aujourd’hui la formation des acteurs culturels à l’écoresponsabilité qui fait défaut. Partagez-vous cet avis ?

L. G. : En effet, si, comme nous l’avons vu, les artistes ont un rôle majeur à jouer pour transformer les imaginaires et les récits, il ne faut pas sous-estimer l’impact carbone du secteur culturel dans son ensemble. Car la Culture est transversale. Par exemple, elle constitue, avec les loisirs, la troisième cause de mobilité des Français. Elle constitue également 60 % des usages du numérique cette année. Or, si nous nous basons sur le taux de croissance actuelle des usages numériques, nous sommes en train de créer une nouvelle industrie dont les émissions seront équivalentes à celle de l’aéronautique dans vingt ans. Et la Culture en est l’un des moteurs. Ceci a été très précisément analysé par le Shift Project qui publiera un rapport édifiant sur le sujet en mai prochain. L’enjeu crucial est donc, dès à présent, de travailler à la sobriété du secteur, à la mutualisation, à la relocalisation, à l’échelle des projets et des modes d’accessibilité. Cela ne pourra se faire qu’avec une véritable volonté politique et une prise de conscience profonde du secteur. En cela, le rôle de la formation est central. Heureusement, et c’est certainement la seule bonne nouvelle de cette année, la Culture entame enfin sa transition et les formations, les outils fleurissent un peu partout.

  1. Paysages productifs, exposition présentée jusqu’au 25 avril 2021 à Marseille
  2. Collectif qui accompagne les acteurs du monde de la Culture dans leur transition écologique
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