Horizons de la scénographie d’équipement

Deuxième volet : nouvelle génération, la relève

Théâtre national de La Colline. Architectes : V. Fabre et J. Perrottet (avec A. Cattani, N. Napo et M. Raffaelli)

Théâtre national de La Colline. Architectes : V. Fabre et J. Perrottet (avec A. Cattani,
N. Napo et M. Raffaelli)

La scénographie d’équipement est aujourd’hui ancrée dans le paysage professionnel de la construction et de l’architecture. Les agences historiques continuent de participer à de nombreux projets et, malgré cette activité toujours dense, la question de leur avenir est posée puisque les fondateurs arrivent à l’âge de la retraite. La transmission et le passage de flambeau commencent lentement. Comment la nouvelle génération aborde-t-elle la profession, la conception, les nouvelles méthodes de travail avec les nouvelles logiques ? L’origine de leur formation et leur parcours jouent-ils un rôle dans ce renouveau ?


Continuité… ou rupture

Les agences évoluent face aux différents départs des fondateurs. Elles sont souvent teintées de la personnalité de leur créateur et il est parfois difficile de s’en affranchir, d’où la nécessité de rebâtir des relations de confiance avec les maîtrises d’ouvrage et maîtrises d’œuvre. Après le décès de Guy-Claude François en 2014, Jean-Hugues Manoury transforme Scène en Scenevolution. Nicolas Soulier parti à la retraite, l’agence Acora trouve une nouvelle identité en s’appelant Aqora en 2015, repris par les deux architectes Pierrick Quantin et Emilio Huapaya, anciens co-gérants et sociétaires de l’agence. Enguerrand Chabert, ingénieur du son, vient à la suite de Scéno-Graphie qui devient Bati-Scène. Certaines agences disparaissent comme Actes Scéno suite à la retraite des Chassard.
Changement à Vue a continué ses activités après le départ de Michel Fayet en 2018. L’agence a été reprise par les salariés sous forme d’une holding dont le responsable est Ludovic Hallard, architecte. Se considère-t-il de la nouvelle génération ? “Je suis un entre-deux. Diplômé de l’école d’architecture UP1 où enseignaient Fabre et Perrottet, je souhaitais être scénographe de plateau et créais des décors. J’ai travaillé à la MC93 avec Jacques Dubreuil, j’ai été technicien de spectacle dans la régie et au plateau puis j’ai rejoint Michel Fayet.” Aujourd’hui, il va s’associer avec Achille Nouazé, jeune architecte de l’ENSA Paris-La Villette, qui s’est formé dans l’agence après avoir été sensibilisé à la scénographie à l’École d’architecture. Un travail d’équipe s’installe ; ils souhaitent garder la taille d’une petite structure et sous-traiter avec des ingénieurs réseaux et des dessinateurs extérieurs. “Les nouvelles relations avec les entreprises et leur approche économique nous obligent à passer beaucoup de temps pour gérer des dossiers. Avant, j’étais chargé d’affaires et je ne m’occupais pas du temps passé sur chaque opération. Mais maintenant je suis chef d’entreprise.” L’agence préfère des collaborateurs.rices de formation architecte, sensibilisés.e.s à la gestion d’un projet mais elle est consciente qu’elle doit prendre le temps de les former à la spécificité des projets de salles de spectacle. “Nous sommes le lien entre la maîtrise d’usage et les architectes.
Un entre-deux, c’est aussi Pascale Guillou. Architecte diplômée de l’ENSA de Strasbourg, elle commence par travailler chez Scène et Guy-Claude François l’envoie tout de suite faire des stages de régie plateau et de machinerie, suivre les tournées pour se former aux exigences du terrain avant de travailler sur les projets de l’agence. “J’ai aussi appris le métier en poussant des caisses lors des tournées ! Le passage par le plateau et le terrain est essentiel.” Elle prend en charge des projets importants chez Scène, chez Architecture & Technique puis devient cheffe de projet chez Kanju. Aujourd’hui, elle a décidé de créer sa propre structure et de travailler sur des commandes moins importantes afin de prendre davantage de temps sur chaque projet.
Un profil d’architecte avec une connaissance du domaine de la scénographie, c’est ce que recherche l’agence Architecture & Technique dirigée par Jacques Moyal. Adeline Hautot explique : “L’architecte a une sensibilité à l’espace, connaît la construction, maîtrise le chantier, est sensible à la technique. Après tout, le gril et le faux gril ressemblent à une charpente technique. Le dialogue s’installe plus facilement avec les architectes des projets, nous parlons le même langage et comme scénographe d’équipement, nous avons une vision globale puisque nous avons travaillé sur différentes typologies de salle. Les architectes demandent souvent notre avis sur les fonctionnalités des lieux”. Elle-même architecte de l’ENSA de Versailles, elle nous raconte : “Je n’ai pas eu de formation de scénographe technique. J’ai tout appris à l’agence avec Jacques Moyal ainsi qu’avec les maîtres d’usage et les directeurs techniques comme Dominique Lerminier sur le chantier du Théâtre des Quartiers d’Ivry”. Elle reprendra la suite de l’agence avec Carole Clerc-Dumagenc, une ancienne de BETECS (Igor Hilbert) qui collabore depuis longtemps avec Jacques Moyal. Parmi les collaboratrices, nous retrouvons Suzanne Sebo, scénographe issue de l’ENSATT et diplômée d’architecture à l’ENSA Paris-La Villette : “J’étais sensibilisée au plateau et au bâtiment mais le reste je l’ai appris à l’agence. Je ne savais pas que ce métier existait”. Nous retrouvons également Julia Askarova, diplômée aussi de l’ENSA Paris-La Villette, qui a pris goût à la scénographie d’équipement suite à ses études d’architecture ; elle y fut sensibilisée après avoir travaillé pour Xavier Fabre.
Chez Kanju, les jeunes collaborateurs.rices et chefs.fes de projet sont, pour la plupart, architectes venus des ENSA de Lyon, Paris-Belleville, Paris-Val de Seine comme Timothée Lequai, associé dans l’Agence, diplômé de l’ENSA de Bretagne et titulaire d’un DUT de génie civil ou Hélène Bal, cheffe de projet, qui a suivi un double cursus architecte/travaux publics et s’est spécialisée en scénographie à l’ENSA Paris-La Villette et à travers de nombreux stages dans l’univers du spectacle.
dUCKS scéno fonctionne sous la forme d’une coopérative et la continuité est assurée malgré le départ à la retraite de Michel Cova en 2020. C’est une grande agence avec une envergure internationale et de nombreux collaborateurs. Leurs formations sont variées : ingénierie mécanique ou ingénieur de bâtiment, ingénieur son et lumière, architectes, … L’agence est sensible à des profils très différents et des personnalités originales qu’elle forme sur les projets de scénographie. De nombreux stagiaires de tous horizons ont pu bénéficier de cette formation qui, au sein de l’agence, est primordiale. Ingénieur du son et musicien, Frans Swarte a été chef de projet et associé chez dUCKS scéno puis a fondé sa propre structure de scénographie The Space Factory. L’équipe est composée d’architectes et d’ingénieurs. The Space Factory a aujourd’hui la mission AMO sur le projet de la Cité du théâtre.
Parmi les parcours singuliers et plus individuels, à l’image de Thierry Guignard, nous pouvons parler de Juliette Pierangelo, ingénieure en génie mécanique de l’INSA Lyon et diplômée directrice technique de l’ENSATT. Elle est installée comme scénographe d’équipement et ingénieure scénique, serrurerie et machinerie depuis huit ans. Elle a l’expérience de la scène et l’usage du plateau qu’elle pratique encore : régie générale, installation et construction de décors. Les lieux et les ateliers de construction de décors continuent de la solliciter comme le Grand Théâtre de Genève. “Lors de ma collaboration avec les architectes sur les projets de théâtre, je me concentre sur l’outil et le lieu de travail, les gradins de la salle, l’usage et le fonctionnement et non l’esthétique.” Elle n’est pas encore assez sollicitée par les architectes pour les concours : “Je n’y arrive que lorsque le concours exige l’exclusivité du scénographe”. Elle s’associe avec d’autres structures telles que l’agence Labeyrie & associés pour la scénographie de la Cité du théâtre.
D’autres jeunes scénographes ont l’ambition de se lancer comme indépendant et de nouvelles agences pluridisciplinaires sont créées avec une partie consacrée à la muséographie ou à l’événementiel. Des parcours professionnels les mènent dans d’autre pays européens, en Suisse ou en Allemagne, comme l’architecte Gabrielle Lebreton qui achèvera sa formation de scénographe d’équipement en travaillant dans différentes agences et qui est aujourd’hui associée chez Artsceno, installée en Suisse et créée par Philippe Warrand,.
Mais où en sommes-nous du terrain, du plateau et de la compréhension des exigences spatiales et techniques du métier ? Comment sensibiliser l’approche des architectes qui s’intéressent à la scénographie, à la nécessité technique du plateau ? Ingénieur ou architecte, l’envie de travailler en relation avec le spectacle vivant est un choix professionnel qui se précise dans les différentes agences, lieux de formation essentiels. Une autre évolution est visible : le métier se féminise !

Entrées multiples de la formation

Depuis la création de ce métier, la formation a toujours été en lien avec le terrain et les parcours des fondateurs en étaient significatifs comme nous l’explique Michel Fayet : “Il me semble certain aujourd’hui que l’élaboration des projets de scénographie doit s’appuyer sur une véritable connaissance du fonctionnement des lieux, des envies des créateurs. Aussi, je ne saurais que trop conseiller aux générations à venir de pratiquer la scène et le spectacle en complément des formations universitaires qu’ils peuvent recevoir”.
Il n’existe pas d’enseignement proprement appelé “scénographie d’équipement”. Comme l’explique Michel Cova, “c’est un domaine qui attire mais le métier est compliqué à définir puisque très varié”. C’est la raison pour laquelle les formations sont diverses. Il est possible d’arriver dans le métier par la technique ou l’artistique : architecture, sciences et techniques, histoire de l’art, esthétique du théâtre, …
Des centres de formation continue aux techniques du spectacle vivant, l’ISTS (Institut supérieur des techniques de spectacle) ou La Filière-CFPTS (Centre de formation professionnelle aux techniques du spectacle) forment des régisseurs, directeurs techniques, techniciens de lumière et de son, …
Du côté des écoles de théâtre, le TNS et l’ENSATT proposent aussi des formations de régisseurs et de directeurs techniques : régie/création au TNS afin d’acquérir les bases en régie générale, machinerie, construction mais aussi création son et lumière. L’ENSATT a élaboré avec l’INSA de Lyon un mastère spécialisé de direction technique (conférant le grade de master à partir de 2021/2022), croisant les compétences issues d’une école d’ingénieur et d’une école préparant aux métiers du théâtre.
Des techniciens.ne.s opérationnels.le.s sur le plateau qui, peut-être à l’avenir, franchiront le pas de devenir scénographes d’équipement, bien que ce ne soit pas aujourd’hui le but de ces enseignements.
Les diplômés.e.s issus.e.s de l’INSA de Lyon, école d’ingénierie notamment en génie mécanique, collaborent avec des industriels et entreprises du spectacle mais nous les retrouvons aussi dans des agences de scénographie comme chez dUCKS scéno. 
Selon Jean-Pierre Demas, ancien directeur de l’ISTS qui avait eu comme projet de créer une formation de scénographe d’équipement : “La profession de scénographe n’est pas couverte par une réglementation et il n’y a pas de référentiel sur la certification pour le titre de scénographe d’équipement. C’est une mission de maîtrise d’œuvre. Il faut connaitre un CCTP (Cahier des clauses techniques particulières) et les règlementations. Je considère qu’il est impératif à la scénographie d’avoir un corpus commun afin que les scénographes puissent discuter avec les scénographes décorateurs et metteurs en scène pour intégrer des possibilités à des attentes plus spécifiques et répondre à des besoins”. Il déplore le manque de savoir-faire technique des scénographes décorateurs. Concernant la formation, il ajoute : “Adosser cette formation à deux enseignements supérieurs comme une école technique et une école d’architecture serait une bonne stratégie”.
Dans les écoles d’architecture, l’enseignement de la scénographie est dispensé sous forme de diplôme propre à l’école (DPEA) ou de masters spécialisés. La diversité de ce métier se révèle dans les pédagogies des différentes écoles et l’accent mis sur un aspect de la scénographie plutôt qu’un autre. L’enseignement créé par Fabre et Perrottet, qui était la référence sur l’architecture théâtrale à UP1, n’existe plus.
Le DPEA de scénographie à l’École d’architecture de Nantes se déroule sur deux ans et demi et l’enseignement des lieux scéniques et sa technicité structure une approche de la scénographie dans sa diversité. Le DPEA de Montpellier aborde, sur neuf mois, différentes facettes de la scénographie.
Des masters ont été créés avec comme spécialités la scénographie et l’architecture théâtrale. L’École d’architecture Paris-La Villette les aborde sur deux années dans un domaine d’étude spécifique sur la scénographie. L’enseignement de l’architecture théâtrale se retrouve à l’ENSA Paris-Malaquais et à l’ENSA de Nantes

Peut-être par méconnaissance ou par peur de la technicité, les jeunes architectes sont peu enclins à se spécialiser comme scénographes d’équipement ; avoir une expérience oui, mais en faire un métier ce n’est pas si évident.
Le paysage de la profession va changer dans les prochaines années. La nouvelle génération aura la tâche difficile de maintenir la profession au sein de l’équipe de la maîtrise d’œuvre, comme interlocuteur privilégié dans la conception, ce qui avait été possible avec les agences historiques grâce à la personnalité des fondateurs et les liens qu’ils avaient tissés avec les architectes et les maîtres d’ouvrage.
La formation est aussi un questionnement car jusqu’à maintenant, l’enseignement universitaire se complétait avec la formation au sein des agences ainsi que sur le plateau. Cette transmission des savoirs et savoir-faire pourrait-elle perdurer où faudrait-il penser à créer une filière d’enseignement spécifique et professionnalisant ?
Face à l’évolution des besoins et des commandes, la profession aura besoin de s’adapter et de s’affirmer à nouveau. Les interrogations sont présentes, la profession peut réagir. À suivre…

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