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Scénographie du vivant

ADRA Studio à la Biennale Bâtir Vivant

Au 10 rue Lincoln (Paris 8e), dans un bâtiment qui vit un entre-deux mondes rarement visible, se déroule du 2 au 12 avril 2026 une Biennale de design garantie exempte de matière plastique. Bâtir Vivant est l’intitulé de cette troisième édition, après Frugal (2021) et Amour Vivant (2023), de l’Institut pour un Design Soutenable qu’emmènent ses co-fondatrices Hélène Aguilar et Marie-Cassandre Bultheel. La partie invisible du monde, cest bien le point de départ de cette aventure qui s’ancre dans les propos du film Homo plasticus, l’invasion silencieuse des microplastiques d’Élodie Bonnes, disponible depuis le 15 novembre 2025. Si le plastique qui a colonisé nos sociétés depuis les années 50’ “se désagrège en millions de particules, que l’on retrouve ensuite sur nos objets du quotidien, en suspension dans lair, dans le sol, les océans, l’eau des rivières et celle que nous buvons”,(1) est-il réellement possible qu’il soit exclu de nos espaces d’exposition, galeries ou musées ? En 2026, il est tout à fait possible qu’une exposition ne présente aucune pièce d’origine plastique ; mais qu’en est-il de la scénographie de celle-ci et des normes qui la régissent ? Sophia Bengebara, co-fondatrice de l’agence d’architecture ADRA Studio, en charge de la scénographie de la Biennale Bâtir Vivant, nous présente ses intentions et soutient la possibilité d’une alternative : “Scénographier le vivant”.

Biennale #3 Bâtir Vivant, un manifeste vivant face à un défi collectif, scénographié par Adra Studio, à Paris, du 2 au 12 avril 2026 – Photo © Jean-Louis Carli

Lorsque l’équipe de l’Institut pour un Design Soutenable vous approche, quelle est la commande et le cahier des charges de la scénographie à venir ?

Sophia Bengebara : À l’occasion de la conception de la scénographie de la Biennale Bâtir Vivant, Hélène Aguilar et Marie-Cassandre Bultheel nous ont tout simplement présenté la charte de l’Institut pour un Design Soutenable. Cette charte représente finalement un cahier des charges assez strict, qui peut paraître lourd, mais qui nous a semblé juste à l’heure du réchauffement climatique, avec ma partenaire de Studio, Pauline Ouazana. La proposition visait ainsi la création d‘une scénographie selon trois piliers : sans plastique, sans pétrochimie et dans lequel nous intégrions un circuit de réemploi.

Photo © Jean-Louis Carli

Alors que le cadre juridique d’une exposition la contraint notamment à de nombreuses normes de sécurité, comment avez-vous réussi à relever le défi d’un projet 100 % durable ?

S. B. : Effectivement, lorsque nous concevions la scénographie, nous avons fait face à de nombreuses contraintes, réglementations et normes qui résistent à la fabrique de ce type de projet assez nouveau. Ce sont les réglementations de sécurité incendie qui nous donnent le plus de fil à retordre. Le traitement des matériaux, limitant la propagation des feux, étant très chimiques jusqu’à maintenant, il s’agissait de l’une des plus grosses difficultés à relever actuellement. Toutefois, il y a des acteurs qui portent cette question de manière vraiment engagée et trouvent même des solutions. C’est le cas de Minealithe© que vous découvriez au sein de la matériauthèque, à l’occasion de la présentation de son nouvel ignifuge bois d’origine 100 % minérale intitulé Mineaflam.(2) Son application était initialement prévue au “Cabinet de Verdure” fait de plantes séchées à l’étage, mais la commission de sécurité a finalement jugé qu’il n’était pas nécessaire. Cette plante est un type de roseau qui, lorsqu’il brûle, ne se propage pas. La plante a finalement eu raison de sa fonction même.

Photo © Jean-Louis Carli

Justement, comment avez-vous écrit le parcours de l’exposition ?

S. B. : Avec ADRA Studio, nous revenons souvent à l’essence de la matière même. Dans le cadre de la Biennale Bâtir Vivant, deux matières vivantes rythment l’ensemble du parcours scénographique : la terre et le végétal. Le parcours commence au rez-de-chaussée depuis lequel nous sommes invités à rejoindre les deux étages via la cage d’escalier, lui-même laissé dans la pénombre à la demande de l’artiste Victoria Pham qui l’habite avec ses œuvres. Cet espace-là est une boîte noire importante parce qu’elle fait la transition avec le monde d’où les publics viennent avant le début de l’expérience. Après une première partie à l’étage où les publics trouveront tous les outils théoriques de l’Institut pour un Design Soutenable, le parcours scénographique commence avec la terre. Nous avons travaillé main dans la main avec l’un de nos fournisseurs, BC Materials, afin de travailler différents états de terre : briques de terre crue, briques concassées, enduit et pigments de terre. Nous avons utilisé ces quatre états de la matière “terre” afin decréer un parcours fluide. D’un côté, le présentoir arrondi à l’entrée a été traité en enduit ; en face, une pièce accueille l’œuvre de Lauranne Desjonquères entourée de briques concassées. La pièce suivante laisse la brique crue à vue et fabrique ces présentoirs de différentes hauteurs. Cet étage s’achève avec l’installation des pigments de terre de la collection léém de BC Materials. Les publics sont ensuite invités à descendre et rencontrent la deuxième matière vivante : le végétal. En envahissant la pièce de roseaux, le “Cabinet de Verdure” peut paraître à la fois contrôlé et non contrôlé. Nous avions une équipe formidable composée de nombreux bénévoles qui ont joué pleinement le jeu avec nous parce que “Scénographier le vivant”, c’est affirmer qu’une forme d’artisanat réside encore dans la fabrique d’un lieu : chaque botte de roseaux a été faite à la main et l’ensemble constitue un vrai travail collectif.

Photo © Jean-Louis Carli

Comment avez-vous travaillé cet espace qui est tout autre que celui d’un musée ou d’une galerie

S. B. : Avec ADRA Studio, nous cherchons la transformation d’un espace en lieu. L’espace de la Biennale, c’est cet immeuble haussmanien qui a déjà une vie et en aura d’autres puisqu’il va être transformé très prochainement en bureaux et logements sociaux. À notre arrivée, il reste un espace géométrique, dans sa définition un peu mathématique. Mais après le curage du bâtiment, nous relevons ce que nous appelons des “fragments”. Ce sont ces éléments du bâtiment que nous jugeons intéressants et qui font dès lors partie intégrante de la scénographie. Dans le cadre de ce projet, une pierre s’est dégagée du curage, que nous avons associée à une autre matière : la brique. C’est ce dialogue que nous cherchons à mettre en lumière avec ADRA Studio, qui opère une tension transformant l’espace en lieu. Le dessin de la scénographie a aussi suivi les contraintes architecturales et structurelles de ce type de bâtiment. En effet, sa capacité à permettre des charges au sol a empiriquement dessiné l’appareillage des briques.

R+1 – Document © ADRA Studio

Au fil du parcours, nous avons l’occasion de lire à plusieurs reprises, sur des cartels dédiés, que les éléments de la scénographie cherchent une reprise à la fin de la Biennale. C’est la première fois qu’une mention aussi claire y fait référence dans le cadre d’une exposition. 

S. B. : Exactement, c’est un point très important qui a évidemment accompagné toutes nos réflexions dès la période de conception et le choix de nos matériaux. Les roseaux repartent chez les fournisseurs et il n’y a pas eu de sujet dès le début, contrairement aux briques de terre crue qui vivent, dans le cadre de la Biennale, une troisième vie. Nous réitérons ainsi notre offre de don de près de 7 000 briques. Une brique pèse 2,93 kg et l’ensemble représente en volume treize palettes EPAL.

(1).  Projeté à l’occasion de la Biennale en partenariat avec Arte, le film est disponible jusquau 22 juillet 2026 ici : www.arte.tv/fr/videos/118240-000-A/homo-plasticus-l-invasion-silencieuse-des-microplastiques/

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