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Culture et bien commun : l’horizon heureux du cinéma La Clef à Paris

L’année commence bien. Le monde de la Culture célèbre la réouverture définitive et imminente du cinéma La Clef, le 14 janvier, ouvert la première fois en 1973 dans le 5e arrondissement de Paris. Après une lutte d’une petite décennie commencée dès 2018 par les salarié.e.s du cinéma de l’époque, les aventures du cinéma regorgent de péripéties. L’occupation illégale lancée en 2019 par l’association La Clef Revival s’est suivie d’une levée de fonds avant un rachat en 2022 au nez du Groupe SOS. Des travaux de mise aux normes électriques et d’accessibilité entre 2024 et 2025 permettent aujourdhui d’exploiter le bâtiment pour ce qu’il a longtemps été : un lieu où l’on se rassemble pour voir des films. Ne pas perdre de vue l’être-ensemble, les mouvements de luttes portés collectivement, et l’importance de la présence de la culture et de ses acteur.rice.s dans la société, ce sont les leçons que le cinéma du réel nous donne. C’est aussi l’histoire que Claire-Emmanuelle Blot et Albane Barrau, membres de l’Association, nous partagent.

La lutte que vous menez depuis 2019 s’achève enfin avec la réouverture définitive du cinéma. Si elle s’achève définitivement au moment du rachat des murs du cinéma en 2022, vous célébrez désormais sa réouverture en ce début d’année 2026. Quel montage avez-vous imaginé afin que celle-ci se réalise ?

Claire-Emmanuelle Blot : Une fois le Groupe SOS écarté, nous avons effectivement imaginé un rachat des murs selon un montage juridique inspiré de lieux alternatifs et indépendants. Les murs du bâtiment appartiennent au fonds de dotation que nous avons créé en 2022, l’exploitation de celui-ci revient à une association. Le fonds de dotation est une entité juridique qui se situe à un endroit entre une association et la fondation. Concrètement, il permet de lever des fonds défiscalisés et de posséder des titres de propriété. Il est d’intérêt général et possède un conseil d’administration composé la fois d’ancien.ne.s usager.e.s de la Clef de l’époque de l’occupation illégale et de professionnel.le.s du cinéma. Ce montage nous protège de toute revente puisqu’il faudrait que ces deux collèges là se mettent d’accord à l’unanimité pour vendre le bâtiment ; tout le monde possède in fine un droit de véto. Une fois celui-ci monté, nous tenions à mettre en pratique les aspects d’autogestion que nous portions. Alors le fonds de dotation a fait signer un bail à l’Association, qui est la nôtre pour l’instant, La Clef Revival, qui possède tous les droits du propriétaire, à l’exception de celui de revente.

Foule, carte blanche à Leos Carax – Photo © Claire-Emmanuelle Blot

Comment avez-vous dessiné le programme du bâtiment qui représente près de 800 m2 ?

C.-E. B. : Grâce à l’occupation qui a duré presque trois années, nous l’avions plutôt bien défini en tant “qu’usagers” des lieux. Deux parties bien distinctes se sont très vite dessinées, avec ce que nous y avions fait, ce que nous voulions y faire et ce que nous pouvions faire financièrement et devions faire. Le projet de La Clef Revival, partagé avec l’architecte-bénévole qui nous a accompagnés, repose sur la contrainte fondamentale : conserver au maximum l’existant. Si nous tenions énormément à l’histoire du lieu, son âme et ses usages, c’est aussi la réalité du budget que nous avions monté qui nous a donné le cap. Après la campagne de dons mené pendant l’occupation, nous avions très vite récolté près de 100 000 €, à quoi s’est ajouté un prêt à la banque en vue du rachat des murs qui montait à 2,6 millions d’euros avec les frais de notaire. Le budget des travaux s’élevait lui a 600 000 €. Impossible de faire moins à cause du désamiantage et de la mise de normes électriques, des contraintes des normes en vue d’être qualifié d’établissement ERP dont de sécurité et d’accueil du public. Nous n’avons finalement pas beaucoup parlé d’esthétique dans ce projet mais bien de sécurité et fonctionnalité. Nous avons refait l’entrée, avec une rampe d’accessibilité PMR, monté un bar, des bornes d’accueil, rendu les toilettes accessibles et nettoyé le toit. Enfin, nous avons ouvert deux bureaux, un bureau pour l’Association et ses deux salariés et des bureaux existants dédiés à la postproduction. 

Expulsion IMA – Photo © Claire-Emmanuelle Blot

L’objet d’un cinéma est finalement qu’il programme des films. Comment cela se passe-t-il à La Clef ? 

C.-E. B. : Si ce sont les membres de l’Association qui ont programmé ce mois de réouverture, notre défi est bien que le bâtiment soit un outil à disposition de tout le monde. Nous sommes davantage une association qui entretenons un bâtiment qu’un collectif qui programme. Ce que nous souhaitons, c’est permettre au maximum de gens de le faire de la programmation. Selon le modèle que nous avons appliqué au moment de l’occupation, nous avons mis en place un fonctionnement sous forme de formations qui durent tous les samedis pendant un mois : le premier samedi propose une formation d’accueil, bar, billetterie afin de comprendre la position de bénévole ; le deuxième développe une formation sécurité parce que pour s’investir, il faut être conscient des enjeux de sécurité et d’évacuation des publics ; le troisième samedi, il s’agit d’évoquer les missions de programmation et enfin nous proposons une mise en pratique de projection puisque les projectionnistes sont des bénévoles et des gens qui viennent de temps en temps en cabine, projettent les films. Permettre à n’importe qui de pouvoir intégrer ce pôle programmation, construire sa séance, être en autonomie sur un lieu, c’est aussi se faire à l’idée de porter un collectif puisque que les bénévoles du soir représentent finalement ton collectif pour la soirée. Nous construisons un volet à destination d’autres associations, selon le même programme de formation, qui peuvent bénéficier du bâtiment en autonomie. 

Agnès Jaoui – Photo © Claire-Emmanuelle Blot

Vous évoquez la notion de bien commun, peu commune dans le système des cinémas actuels. D’où vient-elle et comment s’exprime-t-elle ici ?

Albane Barrau : C’est l’association La Foncière Antidote qui a tissé cette réflexion autour du montage permettant de ne pas revendre le bâtiment et la signature d’un bail à l’Association. Après, il y a de nombreux cinémas qui sont passés avant nous. Le Videodrome à Marseille est aussi un cinéma indépendant qui possède un bar associatif. Nova à Bruxelles nous a partagé son aventure avec la couronne de Belgique. Nous sommes aussi au Kino Climates qui est une réunion de cinémas militants. En venant à La Clef, tout le monde peut s’investir, c’est vrai, mais la contrepartie est aussi de prendre soin du bâtiment et une responsabilité de vivre ensemble dans ce lieu et avec le lieu. Nous avons l’impression de nous approcher de ce que nous pourrions appeler un bien commun en donnant la possibilité à à peu près tout le monde de venir avec des valeurs communes et le partage d’une charte.

Le cinéma La Clef est ouvert du mercredi au dimanche. Retrouvez l’ensemble du programme des prochaines semaines ici : https://laclefrevival.org/tout-le-programme/

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