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Dessiner la scène

Faire émerger un matrimoine de la scénographie

En 2023, Camille Khoury du FAME Festival et Elsa Poisot d’Écarlate la Compagnie partagent un constat : aucune femme scénographe et costumière n’a déposé d’archives au centre qui leur est consacré, les Archives et Musée de la Littérature, dont l’attention se porte sur le théâtre et la littérature belge francophone de Bruxelles. Le centenaire de l’ENSAV (École nationale supérieure des arts visuels) de La Cambre en cette année 2027, qui accueille des étudiant.e.s scénographes depuis 1931,(1) voit alors une exposition toute trouvée : Dessiner la scène, Femmes scénographes 1927-2026. Si les archives se retrouvent exsangues de toutes traces, mots, gestes et outils de femmes scénographes et costumières, la qualité de l’exposition, de la commissaire Annabel Vergne et sa scénographe Milena Forest, est de replacer l’oubliée au centre, là où tout commence, à l’École, en criant haut et fort la nécessité de l’archivage à leurs contemporain.e.s, qu’elles appellent au dépôt. 

Propos recueillis auprès d’Annabel Vergne et Milena Forest le 23 septembre 2026

Rendre visible un siècle de femmes scénographes et costumières 

Rendre visible la place des femmes scénographes et costumières dans la société à l’occasion d’une exposition, c’est comprendre les traces que celles-ci ont laissées, mais c’est également mettre en lumière celles qui, aujourd’hui en 2026, s’emploient à l’ouvrage de ces métiers. Rendre visible la place des femmes scénographes et costumières dans la société à l’occasion d’une exposition relève ainsi à la fois d’un travail d’enquête historique dans les archives et de rencontres avec les vivantes. Du côté de celles-ci, Milena Forest et Clémence Thiery ont ainsi rencontré onze femmes scénographes et costumières entre 2023 et 2025, et recueilli leurs mots et gestes. À Bruxelles, les Archives & Musée de la Littérature est le récipiendaire attitré de tout dépôt concernant le spectacle vivant. Dominique Dewind y est archiviste théâtre et responsable de la base de données intitulé Aspasia – Annuaire du Spectacle de la Communauté française. En repérant toutes les femmes dans les génériques des spectacles au cours de ses recherches, elle a constitué un socle qui a permis à Annabel Vergne de mener cette enquête historique “d’exhumation des personnes et de reconstitution de biographies”.

Dans le Squatelier de Sabine Theunissen, Bruxelles 2025 – Photo © Milena Forest

Un siècle d’activités de femmes scénographes et costumières ne tient pourtant pas dans les 400 m2 de la Galerie d’exposition que L’École nationale supérieure des arts visuels de La Cambre a mis à disposition du projet. La diversité des activités d’une scénographe/costumière est aussi importante ; il s’agissait donc de faire des choix, de trouver un équilibre entre les femmes contemporaines et cet héritage des femmes du XXesiècle. Milena Forest revient aux origines du projet : “L‘idée était de présenter des scénographes/costumières de toutes les générations, qui couvrent différents champs du spectacle vivant, du jeune public, à l’opéra, en passant par la marionnette, afin de présenter plusieurs profils de scénographes”. Si l’exposition s’ancre à l’occasion du centenaire de l’ouverture de l’ISAD (Institut supérieur des arts décoratifs), aujourd’hui ENSAV de La Cambre, la visite des archives de l’École a également permis la redécouverte de travaux d’étudiantes d’antan et de faire le pont d’une histoire qui s’écrit au présent. Grâce à la présence de près de dix-sept petites maquettes datant des années 60’ que l’École a conservées, Marie-Louise Bonfanti, “est notre douzième personne contemporaine”, explique Milena Forest. Elle nous raconte “qu’une seule de ces maquettes était nominative, avec les inscriptions ‘M-L B.’ et c’est Clémence Thiery qui a remis un nom complet sur cette maquette grâce aux entretiens menés”.

Exposition et scénographie d’exposition

Installée au sein des ateliers du rez-de-chaussée du 425 Avenue Louise, l’exposition s’ancre dans le lieu de travail des étudiant.e.s. Workshops, jurys de fin d’études y sont organisés et “cela se sent”, nous explique Milena Forest. “Nous ne sommes pas pas dans un white cube, ce lieu a vécu et rejoint le propos de l’exposition qui vise à montrer un processus, un métier qui navigue entre l’atelier et le plateau.” Onze femmes décoratrices y sont identifiées et présentées dont Marguerite Acarin, dite Akarova, “la seule femme vraiment connue dès la fin des années 20’”, souligne Annabel Vergne. Pourtant, l’enjeu, rappelle Milena Forest, “n’est pas de faire des portraits de femmes” et c’est pourquoi la scénographie de l’exposition fonctionne selon des îlots thématiques : “Comme des facettes du métier de scénographe”. Si chaque titre d’îlot provient des entretiens menés avec les onze femmes scénographes contemporaines, agissant comme une citation finalement, chaque îlot possède sa propre capsule sonore d’une dizaine de minutes. Tant le fond que la forme se rejoignent : mettre la parole des femmes scénographes au centre de l’exposition et la rendre visible. Nous les retrouvons alors dans leurs ateliers, leurs espaces de travail, où elles abordent à la fois le processus de création, mais aussi les conditions de travail, les questions de collaboration, la porosité entre faire de la mise en scène et la scénographie de celle-ci. 

Dans l’atelier de maquettes – Photo DR

Entre autres capsules sonores qui appellent les publics à tendre l’oreille, la scénographie de l’exposition présentant les archives matérielles tels que dessins ou maquettes repose sur des panneaux de bois mélaminé issus d’un lot de réemploi et tapissés d’un feutre de laine de 2 mm, disposés à l’aide de tréteaux. Si du côté des matériaux l’atmosphère reste globalement assez unifiée, chaque îlot trouve sa particularité d’installation, jusqu’à trouver des échos avec les propos parfois malicieux de l’exposition : les éléments de l’îlot au nom de “Voilà comment faire disparaître une scénographe” sont présentés derrière une colonne, impliquant que l’on voit le titre mais pas son contenu. Toutefois, le contenu des îlots connait également une grande diversité de présentation. Selon qu’une pièce provienne d’archives constituées ou de collection privée, ses conditions de conservation changent en effet les conditions de présentation. Milena Forest nous explique que “certains carnets, comme les deux maquettes de Christine Mobers, sont ainsi présentés sous vitrine car soudainement, avec l’archivage, ils acquièrent un statut d’œuvre d’art alors que nous présentons des carnets de scénographes contemporaines qui présentent autant de valeur et pourtant déposés simplement sur les tables parce que nous ne sommes pas tenus aux mêmes obligations de conservation”.

Pour la reconnaissance des femmes scénographes et costumières, faites dons de vos archives 

Loin de l’exhaustivité quelque part impossible au vu des manques, Annabel Vergne confie certains choix arbitraires au cours de l’enquête menée : “Certaines personnes croisées au cours de mes recherches étaient importantes, je sentais qu’elles avaient des parcours incroyables mais parfois, il persiste un manque d’informations trop cruel auquel nous ne pouvions faire face”. Elle explique aussi que “si peu de femmes ont déposé leurs archives, il faut déjà prendre conscience de la valeur de ses documents de travail et ensuite en faire dons aux archives institutionnelles”. À l’inverse, elle partage sa consternation face au manque de reconnaissance, à l’image de Suzanne Fabry, “costumière qui s’est aussi formée à la scénographie et qui, malgré qu’elle ait été salariée, qu’elle ait énormément dessiné, qu’un fond sur son travail existe mais qu’elle ne soit pas connue”. Suzanne Fabry a fait près de cinquante ans de costumes au La Monnaie où reposent près de neuf cents esquisses. Elle appelle évidemment à l’ouverture : “Après avoir répertorié, référencé un maximum de femmes scénographes, nous invitons aussi les publics à prendre le temps de réfléchir à ces noms qui manquent”.

Dessiner la scène, vernissage – Photo © Silvia Cappellari

Face à l’absence de vœux d’archivage auxquels ont fait face Annabel Vergne et Milena Forest, celles-ci mettent à disposition, à la fin de l’exposition, une petite méthodologie de la donation avec notamment une lettre d’intention de dons. Elles appellent également toutes les femmes scénographes et costumières à prendre part à la Journée d’études du mercredi 7 octobre, intitulée “Dessiner la scène : constitution d’un matrimoine” à l’Auditorium Stynen au sein de l’École ENSAV La Cambre. De nombreuses scénographes présentées dans l’exposition y animeront des tables rondes dont les thématiques reprennent, à certains égards, le sujet de l’exposition comme “Sur le processus de création d’une œuvre scénographique” avec Maggy Jacot, Marie Szersnovicz ; “Mode d’archivage et enjeux” avec Claire Farah, Christine Mobers, Corinne Ricuort ; ou encore “Comment valoriser son travail ?” avec notamment Marie-Luce Bonfanti. Outre la visibilité de ces femmes scénographes, la reconnaissance d’un matrimoine, il s’agira aussi et surtout, au cours de cette journée, de faire de cette exposition un lieu de rencontres vivant.  

Milena Forest et Annabel Vergne – Photo © Elsa Poisot

Visitez l’exposition jusqu’au 23 octobre 2026 et inscrivez-vous dès maintenant à la Journée d’études “Dessiner la scène : constitution d’un matrimoine” du 7 octobre 2026 ici.

(1)   https://alumni.lacambre.be/cursus/scenographie/#1931

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