Les projecteurs asservis dans la maison de Molière
La Comédie Française(1) est le lieu emblématique du théâtre français. Cette lapallisade prête moins à sourire. Mais franchissant l’auguste porte de la Salle Richelieu(2), la salle de référence de l’institution(3), l’impression est immédiate : ce n’est pas un théâtre comme les autres. Toute l’évolution du théâtre, toute son histoire s’est faite en comparaison avec cette institution. À l’austérité toute classique de la décoration, s’opposera la technologie moderne -entre autre- des projecteurs automatisés. Ou plutôt, elle s’y intégrera. À la Comédie-Française, jusqu’à six spectacles peuvent être programmés en alternance. La manière de travailler la lumière est donc particulière. Philippe Groggia(4), responsable éclairage, sera notre guide.
À 17 h, le spectacle en répétition se démonte, pour laisser place au spectacle présenté ce soir : Fantasio, dans la mise en scène de Denys Podalydès et les éclairages de Stéphanie Daniel(5). Cette représentation nous fournira un exemple parfait de ce travail d’éclairage et Stéphanie nous donnera son écho.

L’alternance
Tous les soirs, un spectacle est proposé au public, avec matinées supplémentaires les samedi et dimanche ; ce qui fait neuf représentations publiques par semaine. Comme on répète chaque après-midi de la semaine, c’est quatorze remises en état de spectacles qu’il s’agit de mener à bien chaque semaine. La journée-type se définit ainsi : dès 8 h, il faut “casser” le spectacle de le veille et mettre en place celui qui se répètera de 13 h à 17 h. Le planning est précis et ne souffre aucune dérogation : le rideau se lève à 20 h 30.
Le travail de préparation est fondamental : bien entendu, il faut que cette alternance soit possible au niveau scénographique, mais aussi pour la lumière. Rares vont être les moments dans le noir. Une séance de vérification des réglages (entre 25 minutes et une heure) doit suffire au bon fonctionnement de l’ensemble de la plantation. Puisqu’une autre création se répète, chaque projecteur est retouché. Tout est à refaire, depuis un plateau vide.
L’équipe
Philippe et ses trois adjoints (dont un se consacre au bâtiment) sont entourés de seize personnes au plateau, de quatre régisseurs et de quatre personnes pour la maintenance. Chaque répétition est encadrée par lui-même ou un adjoint, de manière à pouvoir répondre aux demandes et questions des éclairagistes. Ces trois personnes ne se voient pas attribuer tel ou tel spectacle, mais alternent les productions de manière à connaître toutes les problématiques des uns et des autres. Voilà la clef de l’anticipation. Ce sont eux qui dirigeront les séances de règlages quotidiennes. “Notre travail est de restituer ce que l’éclairagiste a voulu. Nous sommes au service du spectacle. On ne s’ennuie jamais au Français !” confie Philippe.
La création
Durant les premières répétitions sont définis les axes d’éclairage. Quand ils sont validés techniquement et financièrement, soit une quinzaine de jours avant la première, deux jours complets (sans représentations) sont consacrés au montage technique. L’éclairagiste aura ensuite à sa disposition une dizaine de services de travail. S’il sera parfois question de rectifier la plantation, il ne peut être envisagé de changements radicaux de celle-ci. Voilà où l’équipe du Français à un rôle crucial à jouer : guider les éclairagistes, les aider à pallier aux impossibilités de plantation, trouver des solutions qui seront reproductibles, mais aussi, ne pas perdre du temps en répétition, anticiper encore et encore. Il n’est pas question de sortir la “Genie” pour retoucher l’ensemble, ni rajouter du matériel dans la salle (classement oblige !) ; enfin, une partie de la plantation ne peut être modifiée (hormis les gélatines). Bref, les contingences sont lourdes et il faut la dextérité des uns et des autres pour mener à bien le projet artistique.
Le matériel
Comme les spectacles tiennent l’affiche longuement, il est préférable d’acheter le matériel plutôt que le louer. Le parc de matériel est impressionnant. Philippe déclare : “Je crois que nous avons tout : des fluos aux découpes HMI, tous les genres d’armatures, … et les LEDs font leur apparition”.
Chaque projecteur de la salle est muni d’une bague de réglage dans chacune des deux dimensions (pan et tilt) et d’un compteur sur le réglage de la focale du chariot. Ce dispositif, pour artisanal qu’il soit, permet de retrouver le réglage de l’appareil. Il n’y a plus qu’à vérifier !
Évolution des techniques
“L’idéal serait d’avoir des “positionneurs” comme à la télévision.” Las, les coûts, les problèmes d’encombrement et de bruit rendent l’idée utopique.
En 1997, Daniel Mesguich et son éclairagiste Patrick Méeüs demandent à utiliser 8 Telescan(6) (Cameleon) et la console nécessaire pour leur pilotage pour La tempête et La vie parisienne. Si la fluidité des miroirs permettait des mouvements magnifiques, il fallait, chaque soir, être prêt à retrousser ses manches et ouvrir, au minimum, une machine !
Peu après, c’est en 2001, pour Léonce et Léna (mise en scène de Matthias Langhoff), que la Comédie se dota de 2 Washlight HMI 575 W trichromiques, qui d’ailleurs sont toujours en usage aujourd’hui. En 2002, Bob Wilson, pour Les fables de La Fontaine, demanda des Varilite VL1000(7). Le théâtre en achèta 5 en HMI 575 W et 4 en halogène 1 000 W ; tous étaient équipés de couteaux. Depuis, le parc a été complété de 2 HMI supplémentaires, montés dans les loges jardin et cour de la salle.
Les 3 jeux AVAB Congo(8) de 1 024 circuits -un en régie, un en salle et un back-up- pilotent sans sourcillier cet ensemble. Philippe préconiserait un usage séparé : un jeu pour le traditionnel et un jeu pour les automatisés, avec deux régisseurs différents (nul ne mélange la console son de retour avec celle de façade !), mais ce n’est pas d’actualité.
Après la nécessaire formation du personnel à ces machines -qui ne demandent guère d’entretien mais une “autre façon de réfléchir la conduite”-, l’adoption fut aisée, voire évidente. La fiabilité est au rendez-vous. Philippe les définit comme “des outils comme les autres, qui ne remplaceront jamais la diversité nécessaire d’un parc de projecteurs. Oui, ils permettent de réduire nombre de projecteurs (en tournée, ils seront remplacés par des projecteurs traditionnels), oui, ils permettent une évolution chromatique dans le spectacle, mais nous sommes loin de l’usage “faisceaux” du show-bizz. Nous en restons à l’impact au sol. Par ailleurs, ils tireront toujours depuis le même axe ; or, ce sont bien les axes différents, les différentes directions de lumière qui nous intéressent le plus. En ce sens, ils ne nous aident pas vraiment pour l’alternance. Est-ce un effet de mode ? En tout cas, c’est indéniable, la curiosité des éclairagistes en est attisée”.
Le spectacle
Depuis le parterre où je me trouve, rien ne se laisse voir du plafond technique ; aussi, difficile de juger du travail des automatisés. Par contre, les projecteurs VL en salle sont bien visibles. N’en déplaise à Philippe, s’ils sont des outils comme les autres, ils permettent ici une sérieuse économie de projecteurs et de temps de réglages. En effet, beaucoup de scènes du spectacle se tiennent au premier plan, devant un rideau du décor. Les VL1000 sont très sollicités, voire omniprésents : ils éclairent les entrées, se resserent sur Fantasio, ouvrent à nouveau, vont décrocher un comédien, alimentent le décor de leur teintes puissantes, … Bref, la polyvalence est évidente et l’usage silencieux adéquat. La palette de l’éclairagiste se déploie, tout en délicatesse et impressionisme, dans un décor complexe à éclairer. Les axes de lumière sont francs, au service d’un spectacle à la langue magnifique et à la mise en scène intelligente.
Stéphanie Daniel
Après L’Échange et Cyrano, Fantasio est le troisième spectacle que Stéphanie Daniel éclaire au Français. Ayant rencontré trois chefs électro, elle a une réelle expérience du lieu et confirme l’adéquation de la méthode de travail et de sa pertinence. À ses yeux : “C’est une excellente école, un avantage, pour une éclairagiste, que de ne pas partir d’une page blanche. En effet, il y a toujours un autre spectacle qui est déjà installé (parfois trois ou quatre) et de ce fait, une partie de la plantation est fixe. C’est un très bon exercice que d’aller à l’essentiel, de ne mettre qu’un projecteur là où on voudrait en mettre trois, de travailler à l’économie”. Stéphanie me raconte la connivence avec l’équipe, leur compétence et leur savoir-faire qui sont si précieux : par exemple, munie d’un œilleton permettant de voir le point chaud, l’équipe est capable de régler un projecteur en pleine lumière ! Et de me dire combien l’information circule : “Communiquer une info à l’un des “chefs” lumière, c’est la transmettr aux deux autres et cela vaut dans les deux sens”. Ainsi, pas question d’aller, en catimini, re-régler un projecteur pendant une répétition, sous peine de le voir, le lendemain, revenir exactement à l’ancienne position ! ”Les trois règles qui s’imposent quand on éclaire cette scène sont de ne pas perdre de vue qu’on ne peut faire la lumière que l’on veut mais celle que l’on peut, en fonction de la plantation fixe et des places libres sur les herses. Qu’il faut travailler vite, très vite, et donner en permanence le maximum d’infos. La démarche de conception est la suivante : Comment vais-je utiliser les projecteurs fixes et où vais-je pouvoir en ajouter tout en restant vigilante à rendre possible le travail de restitution des équipes ?” Et là, les motorisés prennent toute leur valeur. D’abord, à la condition de l’anticipation (la programmation de palettes), ils apportent un gain de temps indéniable (pour répondre aux changements de la mise en scène en répétition), mais aussi un surcroit de créativité et de souplesse. Sa conclusion : “Malgré les contraintes, c’est vraiment un bonheur de travailler au Français !”.
(1) http://www.comedie-francaise.fr/
La Comédie-Française se trouve au cœur du Palais Royal, à Paris. C’est le seul théâtre d’État en France disposant d’une troupe permanente de comédiens. Elle est fondée par Louis XIV en 1680 pour fusionner les deux troupes parisiennes de l’époque, celle de l’Hôtel Guénégaud et celle de l’Hôtel de Bourgogne. Le répertoire se compose des pièces de Molière, de Racine, de Corneille, Scarron et Rotrou. En1793, pendant la Révolution, la Comédie-Française est fermée par ordre du Comité de salut public, et les comédiens sont emprisonnés. En 1799, le nouveau gouvernement met à disposition la Salle Richelieu, pour permettre de reconstituer la troupe. En 1812, Napoléon Ier décide de réorganiser la Comédie-Française en signant le décret dit de “Moscou”, qui reste, à peu de chose près, le statut encore en vigueur aujourd’hui.
(2) Salle à l’italienne, voulue par le duc de Chartres pour être un opéra, construite par l’architecte Victor Louis sans rompre l’harmonie du Palais Royal. La salle peut aujourd’hui accueillir 900 spectateurs. Ses dimensions : hauteur de gril de 25 m, 25 m de profondeur, une ouverture au cadre de 13,50 m et lambrequin à 7,50 m.
3) La Comédie Française occupe aujourd’hui trois lieux : la salle Richelieu, le Théâtre du Vieux-Colombier (http://vieux.colombier.free.fr/) et le Studio-Théâtre. Si la direction, en la personne de Muriel Mayette -administrateur général-, et la troupe de comédiens sont communes, les structures sont distinctes.
(4) Philippe Groggia entre en 1974 au Français. Son mentor en matière d’éclairage fut Yvon Kleibauer, alors assis dans le fauteuil qu’il occupe aujourd’hui. Cet éclairagiste est aussi intervenant au CFPTS.
(5) Stéphanie Daniel a été formée au TNS (l’École du Théâtre national de Strasbourg). Elle a travaillé avec de nombreux metteurs en scène : J. Dautremay, S. Nordey, Ph. Delaigue, Ch. Tordjmann, F. Bélier-Garcia, C. Anne, A.-L. Liégeois, M. Wijkaert, … Avec Denis Podalydès, elle a réalisé les lumières de Tout mon possible, Je crois ?, Le Mental de l’équipe et Cyrano de Bergerac (Molière 2007 du meilleur créateur lumière). Elle a également travaillé à l’opéra pour Le Bal masqué de Verdi, Cassandre de Jarrel, Le Balcon de Etvos, Les Nègres de Levinas, Marie Stuart de Donizetti, Tea de Tan Dun, … Elle met en lumière également des expositions telles que : Vivant Denon et Francesco Salviati au Musée du Louvre, Berlioz à la BnF, L’Expressionnisme à la Cinémathèque, Carries et La Nuit espagnole au Petit Palais…
(6) http:// www.cameleon.fr
(7) http://www.vari-lite.com – http://www.csi-france.com
(8) http://www.avab.fr





