Les 15 et 22 mars prochains auront lieu les prochaines élections municipales en France. À l’heure où le monde culturel fait face à de plus en plus de coupes budgétaires à l’échelle nationale, ou encore régionale, les mairies continuent à jouer un rôle crucial dans le maintien et la programmation d’une offre culturelle conséquente et diverse. Bien qu’historiquement socialistes, certaines villes telles que Paris, Toulouse ou encore Briançon font face à une percée d’élus de droite, voire d’extrême droite, et il y a de quoi inquiéter les différents lieux culturels desdites villes. Il n’y a qu’à voir la situation à Hénin-Beaumont,(1) fief du Rassemblement National, qui a vu l’Escapade, association populaire historique, gestionnaire depuis soixante ans du théâtre municipal de la Ville, fermé il y a peu suite aux pressions de la mairie. Ou plus récemment encore, la démission de Thomas Petit de la direction du cinéma Rutebeuf, après que la mairie LR de Clichy lui ait imposé de programmer un film ouvertement prosélyte.(2)
Quel avenir pour la Culture dans un possible futur avec Rachida Dati à la tête de la mairie de Paris ? Ou Laure Lavalette à la mairie de Toulon ? Nous avons posé quelques questions à Joris Mathieu(3) et Emmanuel Meirieu,(4) metteurs en scène socialement engagés, à l’aube des élections.

Répétitions de Murmures de la Cité, spectacle vivant historique à Moulins, subventionné par le Fonds du Bien Commun, une structure fondée par Pierre-Édouard Stérin – Photo © Amaury Coutansais-Pervinquière
Quel est l’impact des mairies sur l’offre culturelle d’une ville, et plus particulièrement sur les lieux culturels des villes ?
E. M. : Pour répondre précisément à cette question, il faut se pencher sur les travaux de Vincent Guillon, directeur de l’Observatoire des politiques culturelles(3) qui y répond très bien, avec des chiffres précis. L’impact est colossal de manière générale. Il faut, comme je le disais, étayer mon propos de chiffres précis, mais les collectivités territoriales sont de très importants financeurs pour les théâtres publics notamment. La baisse des dotations va frapper de plein fouet les compagnies indépendantes, et les intermittents tout particulièrement.
J. M. : C’est très variable suivant les municipalités, mais les villes sont reconnues comme étant les premiers financeurs de la Culture en France. Au regard du cofinancement qu’elles apportent au projet culturel, nous trouvons différentes typologies de financement des villes, notamment à travers des lieux 100 % municipaux, ou cofinancés par plusieurs partenaires publics. C’est un apport conséquent, surtout si nous élargissons le spectre et incluons la diversité des lieux culturels : bibliothèques, conservatoires, …
En tant que metteur en scène et ancien directeur de théâtre, quelles sont vos inquiétudes concernant cette percée des intentions de vote pour des candidats de droite, voire d’extrême droite, aux mairies un peu partout de France ?
E. M. : L’inquiétude est à son paroxysme devant la poussée fasciste. Elle est mondiale d’ailleurs. Tout ce à quoi j’ai cru, ce pour quoi je me suis battu, peut être ravagé d’un revers de main. Et cela peut aller très vite. Je ne suis pas sûr que nous prenions la mesure de cela. La vitesse de propagation est inouïe. Il y avait huit députés FN en 2017, il y a désormais 122 députés RN ou apparentés depuis la dissolution de 2024. On passe de huit à 122 en sept ans. On parle de députés fascistes. Comment ne pas être bouleversé.
J. M. : Nous sommes très clairs du côté du Syndeac. Nous voyons bien qu’il y a un emballement pour une certaine partie de la droite, qui voudrait pouvoir exercer un plus grand pouvoir de contrôle sur les programmations, par le contrôle des subventions notamment. La crainte, c’est l’arrêt des subventions pour ce qu’elle ne considère pas entrer en résonance avec leur projet politique. C’est quelque chose qui, aux yeux de la loi, n’est pas censé se produire. Mais nous voyons que les élus de droite s’y autorisent, notamment par l’usage de contrats d’engagement républicains. C’est un document qui s’est généralisé au moment où le gouvernement a créé la loi séparatiste, document qui impose à toute association bénéficiaire de l’argent public de respecter les valeurs de la République. Or, cela crée un biais indésiré, et indésirable. Avant, quand un élu trouvait qu’une œuvre incitait à la haine par exemple, il devait se tourner vers la loi. Or, aujourd’hui, certains élus pensent qu’avec ce contrat, ils peuvent décider ce qui va à l’encontre des valeurs de la République, créant une faille dans laquelle les élus s’engouffrent : enlever les subventions à un festival parce qu’ils utilisent l’écriture inclusive, déprogrammer un artiste parce qu’il aurait des propos d’incitation à la haine, … La loi reste plus forte, mais cela crée de la subjectivité là où il ne devrait y en avoir.

Emmanuel Meirieu – Photo © Sébastien Ynesta
Nous pensons par exemple à Toulon, mais il y en a quelques autres. Quel avenir pour la Culture dans une ville aux mains du RN ? Et comment résister ?
E. M. : Il faut être très clair : du théâtre public sous le RN, il n’y en a pas ; et cela ira très vite. Ça s’est passé en Italie, et ça se passera en France. Nous avons peut-être grandi avec des institutions, les croyant invincibles, mais elles sont incroyablement fragiles. Le théâtre public est extrêmement fragile, et nous allons vers l’abandon des politiques culturelles. Il n’y aura pas d’avenir sous le RN. C’est réaliste. Et nous savons quelles histoires seront racontées, quels seront les récits dominants. Le théâtre public est une des dernières poches dominantes, donnant la parole à ceux qui ne l’ont pas. Nous sommes les derniers à raconter les histoires des persécutés, des colonisés, ces histoires n’auront plus d’espace avec le RN : il y aura des choix de contenu, d’esthétique, d’histoire. Ils vont s’attaquer au théâtre public, tout comme ils sont en train de le faire avec l’audiovisuel public. Si même l’audiovisuel ne résiste pas au RN, comment voulez-vous que les institutions publiques y résistent ?
J. M. : Je crois qu’aujourd’hui nous n’avons pas encore pu voir à l’œuvre le projet du RN sur la Culture. Même s’ils ont fait une percée aux législatives, ils dirigent un nombre de villes qui reste assez réduit. Nous observons une stratégie relativement discrète, mais non sans impact, comme à Hénin-Beaumont. C’est fait à bas bruit, sans radicalité, mais l’offre culturelle diminue un peu plus chaque jour. Nous savons que les choses se passeront autrement quand ils seront présents dans plus de municipalités. D’ailleurs, nous avons pu observer chez certains élus républicains la reprise de cette guerre culturelle, qui favorise le projet d’une droite dure ambitionnant de mettre à mal les services publics, et de laisser la Culture entre les mains d’entrepreneurs privés. Une droite dure aussi qui souhaite arrêter d’investir dans la Culture pour en faire un objet d’économie libérale. Il suffit de regarder comment se déroule la commission d’enquête à l’Assemblée Nationale autour de l’audiovisuel public porté par l’’extrême droite pour voir comment ils comptent s’attaquer aux différentes administrations publiques. L’inquiétude est très forte, nous craignons une démolition en règle des services publics pour les remplacer par une offre complètement privée qui sera plus facile à contrôler.

Joris Mathieu – Photo © Nicolas Boudier
Et les moyens de lutte là-dedans ?
E. M. : En tant que militant et activiste, par la formation des esprits, en tant qu‘artiste en proposant des contre-récits, en travaillant à la compassion, en opposant des récits différents. Il y a des moyens de lutte, nombreux : il y a des associations, des partis politiques, ils existent et il faut s’en saisir. Il faut prendre la mesure du plan social qui se prépare dans nos métiers. Nous sommes sur le Titanic. Le RN au pouvoir, nous sommes balayés. Cela ira très vite. Le théâtre public est une maison de paille, un château en allumettes. Nous l’avons vu aux dernières législatives, avec une victoire historique du NFP. Il ne faut surtout pas désespérer, il faut s’accrocher à la victoire du NFP et continuer à se battre. Un immense espoir s’est levé aux dernières législatives, il y a eu un engagement énorme, et il va falloir recommencer, pour gagner à nouveau. Mais il faut prendre la mesure du péril. Il faut comprendre que nous ne sommes plus sur un temps long. Nous avons changé d’époque, il n’y a plus de temps long en politique. La première guerre que le RN livrera une fois arrivé au pouvoir, c’est la guerre culturelle, ce que les Américains appellent le soft power. C’est la guerre la plus rapide à mener. Ce sera plus facile que d’agir sur l’économie. La guerre culturelle, vous la livrez très vite, sur les contenus, sur les livres scolaires, les programmations des théâtres, … Il est important que chacun prenne la mesure du péril et se souvienne de l’immense espoir qu’a levé le NFP.
J. M. : Il y a des spécificités suivant les territoires. La plupart des lieux sont cofinancés par plusieurs collectivités, donc même si une mairie d’extrême droite participe au financement d’un lieu, elle n’est que rarement l’unique financeur. Les structures ne sont pas en proie qu’aux élus des mairies, mais également au Département, Région, État. La question va être complexe, et cela va être à chacun de déterminer, en fonction du territoire et au regard de la sociologie de son territoire, ce qu’il sera encore possible de faire et ce qu’il ne pourra plus faire. La question qui va se poser in fine, c’est : partir ou rester ? Imaginer qu’il est encore possible de résister de l’intérieur ou considérer qu’il faut résister de l’extérieur. Aujourd’hui, la meilleure manière de résister est d’œuvrer pour que ce scénario ne voie pas le jour. En militant, s’engageant, partageant. C’est la résistance la plus efficiente à l’heure actuelle : mettre tout en œuvre pour que ce scénario ne voit jamais le jour.
À lire ou relire : “RN : les arts vivants réduits au folklore”, Servan Le Janne, AS n°257
www.revue-as.fr/2024/10/21/rn-arts-vivants/
(1). “Une association culturelle délogée à Hénin-Beaumont : Cette violence est caractéristique du RN”, Libération, 23 janvier 2025
(2). “Depuis la sortie de Sacré-Cœur, les salles de cinéma sous pression”, Mediapart, 12 décembre 2025
(3) Joris Mathieu est co-fondateur et metteur en scène de la Compagnie Haut et Court. Il est également co-président du Syndeac
(4) Emmanuel Meirieu est fondateur et metteur en scène de la compagnie Bloc Opératoire
(5) “Culture : la fin d’un consensus politique ?”, France Culture, 3 avril 2025






