Les ressources du design, la scénographie de demain?

Si le projet du design et de ses professionnels est bien de faire émerger de nouvelles formes aux yeux du monde, alors ont-ils bien conscience de l’impact qu’ils détiennent quant à l’accumulation de nouveaux objets “dans un monde fini” ?(1) Depuis la dernière édition de la Biennale Internationale Design de Saint-Étienne, qui s’est tenue du 22 mai 2025 au 6 juillet 2025, le nombre d’événements lié au design dépasse nos dix petits doigts. Pourtant une thématique dominante a trouvé son public : les ressources.(2)

Le Salon Maison&Objet, qui débutait en septembre (du 10 au 14 septembre 2025) avec la jeune garde du design, s’est prolongé en début d’année (du 14 au 18 janvier 2026) et s’est intéressé à la thématique dans son espace dédié intitulé “In Materia” d’Elizabeth Leriche.

Le Petit Palais accueille également jusqu’au dimanche 1er mars 2026 l’exposition The Art of Making : Artisanat et Design de Berlin et Paris qui pousse la relation entre l’artisanat, la recherche et la création d’objets, cette fois entre les deux capitales ces cent dernières années. Avant celle-ci, la Revue AS s’est intéressée à la question des ressources grâce au Salon-exposition PROTOTYPE, qui s’est tenu les 5 et 6 février 2026 à l’Hôtel de l’Industrie. En attendant la très prochaine Biennale Bâtir Vivant de l’Institut pour un Design Soutenable, qui aura lieu du 2 au 12 avril 2026 à Paris, il est l’heure de rendre désormais compte de ce voyage à travers le temps des ressources du design.

Réduire ses émissions de 50 %
Depuis le rapport de la DGCA publié mi-2025 qui constate que la création artistique (arts visuels et spectacle vivant) pèse globalement pour 1,30 % des émissions de CO2 de la France, les professionnels de la scénographie s’affairent et se trouvent des réponses. Dans l’ouvrage Ici, et maintenant ? Scénographies pour le spectacle vivant fraîchement paru le 15 janvier 2026, il est soutenu que “l’enjeu n’est pas seulement de prolonger la durée de vie des matériaux, mais de maintenir vivante l’inspiration qui a toujours porté les arts de la scène. À ce titre, il appartient à l’UDS d’offrir aux générations futures non seulement les outils, mais un horizon pour que créer ne se résume pas à l’art du recyclage de nos rebuts”.(3) Les enjeux créatifs, liés à l’inspiration dont les artistes des arts de la scène se revendiquent, ne seront finalement pas suffisamment efficaces face à l’amaigrissement des ressources, et le design a depuis longtemps évacué ces questions de ses réflexions.(4) “Que souhaitons-nous collectivement protéger, abandonner, changer pour nous adapter ?”, nous demandait encore le troisième Plan national d’adaptation au changement climatique publié en juin dernier ? Parce que le constat est sous nos yeux : le Gouvernement demande à la création artistique, et ainsi aux professionnels de la scénographie, de réduire leurs émissions d’ici 2030 de près de 50 %.

L’inspiration de la R&D dans le design
Il y a trois semaines, la Revue AS se rendait à la première édition du Salon-exposition PROTOTYPE à Paris. L’Hôtel de l’Industrie de Saint-Germain-des-Près voyait défiler les professionnels : créateurs, chercheurs, designers, artisans, partenaires, tout en restant ouvert aux curieux de passage, que nous étions finalement. Le point de départ de cette aventure : “Les prototypes sont des leviers essentiels pour imaginer et construire les modèles de demain”. Le prototype, une notion qui parle aux scénographes ; un objet qui se rapproche de près ou de loin à la maquette puisqu’il désigne, selon le Dictionnaire Larousse, “la première tentative mais aussi le modèle”.

Nous avons donc suivi Magali Lancien, secrétaire générale de l’association à l’origine du Salon, mais également rencontré les professionnels présents au sein de ces deux étages ; et des ressources, nous en avons rencontrées : Les Manufactures nationales – Sèvres & Mobilier national étaient présentes, avec les propositions de l’ARC (Atelier de Recherche et de Création) et du Laboratoire des Pratiques Durables que nous avions déjà rencontrés à l’occasion du Salon des Nouveaux Ensembliers qui avait lieu du 14 octobre au 2 novembre 2025. Y était présenté le Phycotex du duo Anaïs Jarnoux et Samuel Tomatis, un matériau souple biodégradable fabriqué à 100 % d’algues et promettant être une alternative au cuir et plastique ; le Gwilen, un matériau de construction bas-carbone issu de sédiments marins de dragage portuaire transformés par un procédé innovant inspiré de la diagénèse (ensemble des processus intervenant dans la transformation des sédiments en roches sédimentaires) qui est assuré 100 % minéral, sans ciment, ni résine, et se prête à la production de projets sur mesure et durables. L’ensemble de ces matériaux résulte d’une période de R&D que le monde du design est encore bien seul à mettre en place.

Rebecca Fezard (à gauche) et Élodie Michaud dans leur atelier, Transfaire La Manufacture, à Neuvy-le-Roi (Indre-et-Loire), le 25 juillet 2025. Au premier plan, la table Tufo (2025), en Leatherstone, récompensée par le prix Liliane Bettencourt pour l’intelligence de la main – Photo © Julie Limont
Cartographie des déchets
– Ressources du XXIe siècle
À l’approche de l’ouverture du Salon-exposition PROTOTYPE, Magali Lancien nous confiait ses convictions : “Aujourd’hui, nous ne pouvons plus envisager de produire quoi que ce soit, sans avoir une réflexion sur son impact, son origine et sa destination”.(5) Dans ce domaine, nous avons rencontré Hors Studio, un duo composé d’Élodie Michaud et Rebecca Fezard, “guidé par la conviction profonde qu’il existe une autre voie : celle de créer autrement et de réinventer les manières de faire”. C’est près de Tours qu’une vision s’affirme : “Les déchets sont considérés comme les ressources du XXIe siècle”, disent-elles, et c’est à l’atelier que la recherche est menée. Si elles transforment chutes de cuir ou coquilles d’huîtres afin d’en faire des chaises aux allures de fossiles, la principale force du Studio réside manifestement dans la transformation de ces ressources délaissées avec des liants naturels biodegradables,(6) sans aucune pétrochimie. Une recette maison, sauce Région Centre-Val de Loire, qui ne manque pas sa cible puisqu’elle est ouverte à tout le monde. Soutenu par La Fabrique d’Usages Numériques, fablab basé à Tours, le duo ouvre sa Precious Kitchen, la première plate-forme open source dédiée à la valorisation de ressources locales en vue de nouveaux usages en région Centre-Val de Loire. “Je pense qu’il y a un problème si un nouvel objet n’est pas situé dès son origine”, confiait Magali Lancien à la fin de notre conversation.
(1). “Penser la scénographie dans un monde fini”, un article d’Annabel Vergne & Quentin Rioual dans le média AOC, à retrouver ici : https://aoc.media/analyse/2022/11/03/penser-la-scenographie-dans-un-monde-fini/
(2). Ressource(s), présager demain est le titre de l’exposition thématique portée lors de la dernière Biennale de Design de Saint-Étienne par Laurence Salmon, directrice scientifique de la Biennale et commissaire générale de l’exposition.
(3). Dans le chapitre “Un Manifeste pour l’avenir, la scénographie à l’épreuve de la transition écologique”, de Thibault Sinay, Éditions M Médias, Nantes, 2026, page 152
(4). https://aoc.media/analyse/2018/05/04/open-design-produits-qualites/
(5). Interview avec Magali Lancien organisé à l’ouverture du Salon, à l’Hôtel de l’Industrie, le 5 février 2026





