La poursuite se réinvente au Savoy Theatre avec le SpotMe de Robert Juliat
C’est au Savoy Theatre London que l’ours le plus célèbre de la littérature jeunesse se retrouve au cœur d’une petite révolution en scénographie lumière. Pour la création de Paddington The Musical, Neil Austin ne s’est pas contenté de “bien éclairer” un spectacle familial : il a transformé le moindre déplacement du personnage en matière première pour une écriture lumineuse sophistiquée, en s’appuyant sur SpotMe, le système de tracking scénique développé par Robert Juliat.

Photo © Johan Persson
Un musical intime traité comme un “grand spectacle”
Créé en décembre dernier, Paddington the Musical s’inscrit dans la tradition très codifiée du musical britannique, avec ses numéros chantés, sa galerie de personnages et son enchaînement de tableaux spectaculaires. Mais le Savoy Theatre reste une salle à échelle humaine. C’est précisément dans cette tension entre écrin intimiste et ambition de “grand spectacle” que la scénographie lumière trouve son enjeu. Les décors, signés Tom Pye sont à la fois denses et mobiles, alternant façades qui s’envolent, transformations rapides et espaces composites. Pour Neil Austin, il ne s’agissait pas seulement de suivre un ours en duffle‑coat sur scène, mais de modeler un univers mouvant en permanence, sans perdre la lisibilité du récit. Le pari a consisté à garder ce que le musical fait de mieux – de vraies poursuites frontales, opérées en salle – tout en y greffant une couche de tracking, rendue possible par SpotMe.
Sculptures de fourrure : le suivi au service de la matière
L’une des séquences emblématiques de ce travail est la transition sur la chanson I’ve Never Seen A House Like This Before. Alors que la façade de la maison s’envole et que Paddington se retrouve seul dans l’espace, les poursuites se resserrent sur lui. Neil Austin a profité de SpotMe pour adjoindre à cette conduite classique deux sources latérales motorisées, parfaitement calées sur la poursuite, qui viennent sculpter le volume de l’ours : sa fourrure gagne en relief, les nuances de densité et de mouvement deviennent perceptibles et le personnage semble littéralement “prendre vie” sous les yeux du public.
Nous sommes donc loin du simple faisceau frontal de la classique poursuite de face, tout en gardant celle‑ci. Là réside la différence. Cette modélisation de la matière par la lumière est rendue possible par un suivi extrêmement précis des déplacements de l’interprète et par une lecture très fine de ce que la lumière peut faire à la matière. Cette logique de “sculpture”, chère à la tradition de l’opéra et du musical, irrigue tout le spectacle. Le tracking reste invisible en tant que technologie, mais omniprésent en tant qu’écriture.
SpotMe : la tradition du geste sauvegardée
Au cœur du dispositif, trois poursuites Aramis en face, opérées “à l’ancienne” depuis la salle. Leur particularité : être équipées des capteurs SpotMe qui transforment chaque mouvement de l’opérateur en coordonnées 3D exploitables par tout le kit motorisé. Là où la plupart des systèmes de tracking reposent sur des caméras ou des balises fixées aux interprètes, SpotMe part d’un autre postulat : considérer la poursuite encore opérée par l’humain comme le capteur le plus intelligent de la chaîne. Les capteurs PAN/TILT et iris, montés sur la poursuite et son support, envoient en temps réel les mouvements à un serveur SpotMe. Celui‑ci calcule la position exacte du point visé sur le plateau, puis diffuse ces données aux projecteurs motorisés via le protocole PSN (PosiStageNet) et sACN/DMX. Dans le cas de Paddington, cette architecture permet de “greffer” à chaque poursuite, ici de face, une constellation de sources latérales, ou de contre, à l’envie, qui suivent l’acteur avec la même précision, mais selon d’autres angles, couleurs ou textures. La poursuite frontale devient ainsi le chef d’orchestre d’une écriture lumière à plusieurs voix.

Photo © Johan Persson
La défense du geste humain face à l’automatisation
Dans un paysage où les systèmes de poursuite automatisés se multiplient, le choix de SpotMe est une prise de position esthétique. Neil Austin revendique clairement la supériorité d’un dispositif piloté par un être humain sur les systèmes entièrement automatisés : ce qu’il recherche, c’est la capacité d’un bon poursuiteur à anticiper le jeu de l’acteur, à respirer avec lui, à accepter parfois l’imperfection comme partie intégrante de la vie du plateau. SpotMe s’inscrit dans cette philosophie : plutôt que de remplacer les poursuiteurs, le système prolonge leur geste. La trajectoire d’un artiste ne résulte pas d’un algorithme de reconnaissance d’image, mais de la perception et de l’anticipation d’opérateurs expérimentés, ici trois poursuites. Cette dimension humaine n’est pas un “supplément d’âme” anecdotique, elle structure la conception du système. En faisant du poursuiteur le “capteur principal”, SpotMe réaffirme la place de ces métiers souvent invisibles dans la chaîne de la création scénique et rappelle que pour de nombreux techniciens, le poste de poursuiteur est une porte d’entrée vers le spectacle vivant, notamment hors des parcours académiques balisés.
La micro‑ingénierie des corps : offsets, doublures et hauteurs de jeu
Là où SpotMe montre toute sa pertinence pour la scénographie contemporaine, c’est dans sa capacité à intégrer la complexité réelle des distributions. Pour Paddington, plusieurs interprètes incarnent le rôle‑titre, avec des tailles différentes, doublures comprises. L’équipe lumière a donc exploité les fonctions d’offset de SpotMe pour préprogrammer des hauteurs de jeu spécifiques pour chaque comédien, en calant par exemple la position “Y” à la hauteur de poitrine de chaque interprète. Une macro dans le fichier “show” permet d’appeler instantanément l’offset en fonction du casting du jour : le système “sait” quel Paddington est sur scène et ajuste le suivi en conséquence. La technologie se met ainsi au service de la cohérence artistique, quelle que soit la réalité de la distribution. Pour la scénographie, cette granularité ouvre des perspectives concrètes : elle autorise une grande souplesse dans la gestion des doublures, des remplacements, voire des reprises avec d’autres distributions, tout en préservant la finesse du modelé et la justesse des angles pensés en création.
Une solution technologique… et économique
L’autre argument en faveur de SpotMe, dans le contexte d’une production commerciale de West End, est économique. Face à des systèmes de tracking lourds – pouvant nécessiter de multiples caméras, balises, serveurs spécialisés et équipes dédiées –, la solution Robert Juliat a été l’option retenue pour la production. Le dispositif se contente d’un seul programmateur, Jack Ryan, travaillant en tandem avec Neil Austin. La programmation a pu être intégrée dans les temps morts des répétitions et des avant‑premières, sans imposer un calendrier technologique déconnecté du travail artistique. SpotMe, réputé rapide à installer (cartographie des quatre coins du plateau, calibration puis créativité), permet d’itérer progressivement : enrichir des scènes, affiner des détails, densifier l’écriture lumière au fil de l’exploitation. Du point de vue du producteur, le système offre un gain esthétique net – profondeur, dynamisme, précision – sans faire exploser ni les budgets, ni le nombre de postes techniques à financer sur la durée. Dans un contexte où chaque ligne de budget est scrutée, cette combinaison d’efficience et de richesse visuelle n’est pas anecdotique.

Photo © Johan Persson
Une chaîne de partenaires au service d’une écriture
Autour de SpotMe, la production de Paddington the Musical mobilise une chaîne d’acteurs techniques qui témoigne de la maturité de ces outils dans le paysage du spectacle vivant. Le système SpotMe et les poursuites Aramis sont fournis par White Light, partenaire de longue date de Robert Juliat au Royaume‑Uni, qui souligne la fiabilité et la durabilité de ces poursuites dans son parc de location. La distribution exclusive de Robert Juliat sur le territoire britannique est assurée par Live Technology, qui accompagne ici la formation et l’installation, en insistant sur le potentiel créatif ouvert par l’intégration PSN de SpotMe, au‑delà du seul suivi d’artistes : mapping d’éléments de décor, interactions lumière/scénographie, … Enfin, SpotMe est intégré au logiciel LightStrike, développé par Neil Austin et Dan Murfin pour Harry Potter and the Cursed Child, afin de garantir une continuité dans la manière dont le concepteur pilote ses shows.
Ce que SpotMe change pour la scénographie lumière
Au‑delà du cas emblématique de Paddington, ce déploiement de SpotMe au Savoy Theatre illustre une tendance de fond dans l’actualité de la scénographie : le glissement du tracking, d’outils spectaculaires réservés aux gros shows “effets spéciaux”, vers un instrument d’écriture fine. Quelques points se dégagent pour la pratique :
– La possibilité de traiter des salles modestes comme des écrins de “grand spectacle”, sans saturer l’espace de dispositifs visibles ;
– La réhabilitation du poursuiteur comme partenaire artistique à part entière, dont le geste est amplifié par le système ;
– Une nouvelle manière de penser les rapports entre corps, lumière et espace, où chaque déplacement peut générer des réponses lumineuses multiples, différenciées selon les angles et les textures ;
– Une articulation plus fluide entre contraintes économiques et ambition esthétique, grâce à des solutions hybrides qui capitalisent sur l’existant (poursuites FOH, consoles, parcs d’asservis).
À Londres, l’ours au duffle‑coat quitte donc la seule sphère de la nostalgie enfantine pour devenir, paradoxalement, le catalyseur d’un dispositif lumière parmi les plus actuels. Dans un décor contraint, SpotMe permet à Neil Austin de greffer une conduite latérale haute quasi “d’opéra” sur un musical familial, en gardant le contrôle humain au centre du jeu. Le système fait exactement ce que l’on peut attendre d’un outil de scénographie contemporain : ouvrir le champ des possibles, sans voler la vedette au plateau.






