Scénographier la ville

 

Fête des Lumières 2.0

Vidéo mapping, écrans holographiques, lasers et brouillard, bambous et baignoires, sculptures et geysers de lumière : entre la scénographie numérique et linstallation éphémère, une sélection de trente-deux œuvres originales illumine la ville de Lyon. Du 7 au 10 décembre, la Fête des Lumières a réuni plus de deux millions de visiteurs. Avec une attention particulière à des questions daccessibilité et dinclusion, le Festival assure un engagement artistique, écologique, innovant et solidaire : l’édition 2023 respecte un équilibre entre des propositions artistiques solides et des contenus accessibles au grand public.

Écrin de 1024 Architecture sur la Place des Jacobins – Photo © Muriel Chaulet

 

Des espaces autres

– Culture(s) numériques

Née comme une manifestation populaire, la Fête des Lumières sinstitutionnalise en 1989, quand la municipalité lyonnaise prend en charge la direction de l’événement et fixe sa durée à quatre jours. Depuis le début des années 2000, le Festival se transforme en un événement médiatique mobilisant un grand nombre dartistes, de technicien.ne.s, dagents de sécurité, demployé.e.s du secteur touristique et, bien sûr, de visiteurs. Lors de l’édition 2023, le caractère “grand public” de l’événement s’avère un vecteur dengagement de la curatelle, proposant, autour de thématiques actuelles, une sélection artistique sadressant aussi bien aux amateurs quaux spectateurs expérimentés. Le numérique ressort comme un outil au service des questions daccessibilité et dinclusion au sein des installations, mais aussi au cœur des dispositifs et technologies dassistance proposés par le Festival. En est exemple le vidéo mapping Ceux du Fleuve de Franck Dion, fournissant des audiodescriptions, des gilets vibrants et des zones de point de vue réservées pour les publics en situation de handicap. Lintégration de ces technologies nest pas systématique et ne concerne que certaines installations. Cependant, leur présence au sein dun événement denvergure internationale dans lespace public est remarquable.

– Un festival dans le Festival

Un certain nombre d’installations sengage en faveur de la responsabilité écologique et de l’écoconception, sujet très actuel dans le secteur des arts numériques avec un équipement de faible technicité, durable et de basses consommations énergétiques, mais aussi par l’inclusion du végétal au sein de l’œuvre. Dans linstallation Aura de Nicolas Paolozzi, des triangles de tubes LED entourent les troncs des arbres, accompagnant la déambulation sur le Quai de Serbie avec des motifs lumineux. Les arbres deviennent support daccrochage et de projection dans linstallation All the trees de Joanie Lemercier, les balayages aléatoires des lasers plongent lAllée du Lac, dans le Parc de la Tête dOr, dans une atmosphère poétique et contemplative. Pourtant très différentes, ces œuvres proposent une sublimation du végétal et de ses formes : les arbres sont à la fois support pour la technique, surface illuminée, source dinspiration formelle et sujet dun discours engagé

All the trees de Joanie Lemercier au Parc de la Tête d’Or – Photo © Laurence Danière

Au sein du Parc de la Tête dOr, espace clôturé où le flux des visiteurs est ralenti, la succession des installations crée un parcours autonome. Un récit se construit à partir de leurs dialogues : la dernière installation semble alors proposer une réponse aux questions écologiques posées par les œuvres précédentes. En injectant dans des plantes un sérum fluorescent, biodégradable et réagissant à la lumière noire, La Fontaine Enchantée du studio Aglae Design transforme le végétal en source de lumière. Ce travail propose une solution artistique innovante qui pourrait être appliquée sur l’échelle dune ville, en tant qu’éclairage urbain.

Des langages autres

– Poétiser le geste 

Sur les trente-deux installations du Festival, onze engagent le vidéo mapping ou la projection architecturale. Parmi celles-ci figure V.V.V. / Video Visual Vernacular, dans la cour de la Fondation Bullukian. Produite par Pôlette, AADN – Arts et Cultures Numériques et la Compagnie On Off, cette œuvre naît de la rencontre entre Pierre Amoudruz, artiste numérique, et Anthony Guyon, directeur artistique de la compagnie théâtrale spécialisée en langues des signes et dans la culture sourde. Le visual vernacular (vision virtuelle en français) est une forme dart née dans les années 60’ de la rencontre entre mime et langue des signes. Culture visuelle et gestuelle internationale, le VV est un langage dinterprétation poétique par le geste qui dépasse les spécificités de la langue. Très diffusées sur le Web, notamment sur YouTube, les œuvres VV partagent des codes visuels du registre de limage et du montage vidéo, à partir desquels Pierre et Anthony ont créé une écriture propre à leur travail en mapping. La projection architecturale opère un déplacement signifiant dun contenu conçu et codifié pour sa diffusion sur écran, vers la grande échelle de la façade. Dans le spectacle, interprété par les acteurs de la Compagnie On Off, le tempo est donné par le geste. En vidéo mapping, très souvent le son détermine le comportement de limage : dans le processus de création de V.V.V., la bande sonore est intervenue dans un deuxième temps, comme un outil ultérieur de lecture des gestes, un pont avec le grand public. Ce jeu de décryptage maintient notre regard actif : de lattention portée à linterprétation des gestes découle un état d’écoute visuelle.

Cabine de projection, place des Terreaux – Document © Novelty

– Monumentaliser l’archive

Le mapping Cellulo/d de lartiste numérique Bruno Ribeiro transforme la Place des Terreaux en espace dimages. Une rencontre anachronique a lieu, entre les films des Frères Lumière et lintelligence artificielle : la projection architecturale met en relation différents registres visuels et perspectives historiques. Lutilisation de lIA, plus précisément de la technologie Warp Fusion, sur les matériaux utilisés dans le film Lumière ! Laventure commence nous fait réfléchir à ce que “créer une image” signifie aujourdhui. Un dialogue sinstaure entre technologies et époques : dans cet hommage en fps au travail des Frères Lumière, le mapping rejoue les premières projections dans lespace public. Sur les notes du morceau Motion de Rone, le spectacle nous amène dans lunivers des premières images animées, séquences permettant d’étudier la décomposition du mouvement. LIA intervient ensuite pour réinterpréter ces extraits en différents styles et registres filmiques, tels le western et la science-fiction. Les prompts sont mis en scène, la matière textuelle devenant matière visuelle sur la façade, au même degré que les images. Un contenu 100 % généré par lIA conclut le spectacle par une mise en abîme du cinéma qui regarde le cinéma, du passé qui assiste au présent. Les profils des Frères Lumière observent une salle remplie de spectateur.rice.s qui regardent un écran sur lequel nous voyons une salle remplie de spectateur.rice.s qui regardent un écran sur lequel nous voyons… Et, finalement, nous regardons, tel un écran, la façade dun bâtiment qui aplatit cette profondeur imagée. Linstallation technique a été assurée par Novelty (son et cabines de projection) et Alabama Média (vidéoprojection et média serveurs). Via Modulo Kinetic, six média serveurs (trois principaux et trois secours) sont en charge du dispositif sonore et vidéo. Deux Panasonic et huit Barco UDX4K32 de 30 000 Lumens sont dédiés à la façade des Beaux-Arts, tandis que six Panasonic PT-RZ21K (avec objectif ET-DL75LE20) de 20 000 Lumens illuminent lHôtel de Ville. Le matériel se trouve soigneusement rangé dans les régies techniques conçues par Novelty : ces conteneurs recouverts par un bardage en bois sont équipés de gaines techniques et câblages sur mesure, et outillés avec un système de climatisation réversible. Une solution esthétique au service de la technique.

Synoptique du dispositif vidéo, place des Terreaux – Document © C. Catania – Alabama Média

Vue d’ensemble du dispositif vidéo, place des Terreaux – Document © C. Catania – Alabama Média

– Chorégraphier la lumière

Écrin, du studio français 1024 Architecture, est une œuvre site-specific, conçue pour la Fontaine des Jacobins, sur la place homonyme. Linstallation laser place la technique dans la bassine vidée pour lhiver : seuls les rayons lumineux sortent de la fontaine à la place de leau, créant un effet de réceptacle. Telle une boîte à bijoux, Écrin protège la Fontaine comme un joyau patrimonial. Linstallation est constituée de seize lasers RGB 40W ECS 40.0, 24 Wash LED grand angle Laserworld ShowNET, huit machines à brouillard Look Cobra 3.1, deux machines à fumée ADJ Entourage Hazer et un Mac mini équipé de MadMapper 6.0. La dernière mise à jour du logiciel, cocréé par 1024 et Garage Cube, introduit lextension MadLaser : pour les fans, la version 6.0 va sortir en 2024. Le spectacle se base sur une chorégraphie de lumières d’une durée de 515’’, interrompue par des entractes permettant à la fumée de se dissoudre. Les lasers dansent au rythme dune composition sonore envoûtante : ils interviennent sur larchitecture avec des faisceaux blancs qui lentourent, la pointent, laniment. Le dispositif crée une tension entre cacher et révéler, protéger et mettre en valeur, rendre inaccessible et rendre visible. La fumée et le brouillard rendent chaque représentation unique, leur action étant influencée par les données météorologiques du moment. Créer in situ, cest aussi prendre en compte les contextes dans lesquels l’œuvre agit : en ce sens, linstallation Écrin intervient sur trois échelles narratives : celle de la fontaine, objet et sujet de la mise en lumière ; celle de la place, au sein de laquelle la lumière des lasers se réverbère, en éclairant les façades qui lentourent ; et, finalement, l’échelle de la ville. Quand les lasers ne visent pas la Fontaine et ses détails, ils pointent tout droit dans le ciel. Les nuages sont alors la première strate à sinterposer, plus haut que les toits, en rendant les faisceaux visibles de partout dans la ville. Il paraît, par ailleurs, que dans les jours précédents le Festival, plusieurs habitants de Lyon ont signalé la présence d’étranges signes lumineux dans le ciel… Ovnis ? Satellites ? Ou bien les tests de calage de 1024 !

Écrin, plan technique – Document © 1024 Architecture

 

Scénographier la ville

– Espace public et mise en scène

Il faudrait encore plusieurs pages pour décrire lentièreté de l’édition 2023 de la Fête des Lumières. Dans la suite, il y aurait sans doute lhistoire dun dragon qui erre dans le lac du Parc (en référence à linstallation Les Lumignons du Cœur de la Direction des événements et de lanimation de la Ville de Lyon, dans le Parc de la Tête dOr), lhistoire dun héros de la Résistance (le vidéo mapping Résistance(s). La liberté en Lumière(s) réalisé par les étudiant.e.s en licence pro éclairage de lUniversité Jean Moulin, accompagné.e.s d’IntensCity et de Pierre-Yves Toulot, sur la façade de la Manufacture des Tabacs). Mais aussi un espace réservé à lexemplaire rencontre entre laser et vidéoprojection de Kernel3, mapping réalisé par le studio allemand Ruestungsschmie.de sur la façade de l’Église Saint Jean. Nous parvenons dans le Vieux Lyon en passant par une forêt de bambous, lumineux et enflammés, de 9 m de haut (Sign, du studio néerlandais Vendel & de Wolf) après avoir traversé l’horizon comme une expérience immersive (in-line v360 du collectif turc NohLab), guidé.e.s par Lhomme qui marche face au vent (sculpture LED de Rémi Brun).

Les Lumignons du Cœur au Parc de la Tête d’Or – Photo © Muriel Chaulet

 

La Fête des Lumières est un événement riche et varié, présentant des spectacles, des installations et des scénographies de lumière dans lespace public. En réfléchissant à cette édition 2023, la question se pose spontanément : pouvons-nous distinguer un spectacle dune installation, et une installation dune scénographie ? Les arts numériques évoluent vers une hybridation des pratiques, dans la direction de la multimédialité et de lintermédialité. Les installations opèrent désormais “une synthèse entre texte, espace, matière, lumière et mouvement” (Danièle Pauly dans Scénographie – Lieu de représentation – Architecture, Études théâtrales 2012/2-3, N° 54-55) en adoptant une approche scénographique de lespace. Au sein des festivals de lumière dans lespace public, les œuvres mettent en scène un site, un lieu, un contexte, ses habitants : entre un récit et sa matérialisation dans lespace, nous les voyons “mieux dans la Nuit” où “nul besoin de Lumière” (citations d’Emily Dickinson, Enveloppe.s, au Musée de lImprimerie et de la communication graphique).

Martina Stella

Martina Stella est une artiste multimédia. Diplômée en photographie et en art contemporain, elle se spécialise en architecture et en scénographies à l’ENSA-PB. Sa recherche théorique se concentre sur le mapping vidéo en tant que forme symbolique, questionnant le rôle de la projection dans l’exposition et l’espace public. Cet approche à la recherche est complémentaire aux connaissances techniques, qu’elle a acquises en travaillant comme technicienne audiovisuelle à l’Atelier des Lumières. Sa pratique artistique se concentre sur l’écriture comme outil des arts visuels, interrogeant les relations entre texte, image et espace établies par les nouvelles technologies et les dispositifs de scénographie numérique. Rédactrice de la Revue AS et du Video Mapping European Center, elle enseigne dans le master “Création Numérique” de l’Université Sorbonne Paris Nord.

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