Le Théâtre retrouve la Ville

Peu de théâtres sont à ce point témoin de l’évolution de l’histoire de la ville, de l’architecture et du développement artistique et théâtral. Le Théâtre de la Ville est un point de repère dans l’histoire du théâtre, représentatif de ses transformations. Plusieurs générations d’artistes et de spectateur.rice.s ont tissé un lien affectif et culturel avec ce lieu qui a marqué une esthétique du spectacle vivant, des XXe et XXIe siècles, sur le plateau et dans le bâtiment. Aujourd’hui, la réhabilitation du Théâtre de la Ville, inauguré en octobre 2023, confirme à quel point l’architecture du spectacle, dans son rapport avec le spectacle vivant et le public, n’est jamais figée.

Théâtre de la Ville, place du Châtelet à Paris - Photo © Nadège Lezec

Théâtre de la Ville, place du Châtelet à Paris – Photo © Nadège Lezec

Un théâtre inscrit dans le patrimoine

L’origine du Théâtre de la Ville remonte à la construction du Théâtre Lyrique par Gabriel Davioud en 1862. En 1859, le Baron Haussmann, qui désirait que les deux théâtres de la Place du Châtelet soient des modèles de la modernité technique et de “l’industrie théâtrale” parisienne, écrivait dans ses mémoires : “Faire des nouveaux théâtres des monuments dignes de la capitale de la France, les construire solidement et les décorer richement, y créer des accès larges et faciles, des salles vastes, bien aérées, pour que le public y circule aisément, y séjourne commodément, enfin mettre à profit tous les progrès des industries modernes pour rendre ces théâtres attrayants et confortables”.(1) Après la décision de raser le Boulevard du Temple et ses sept théâtres, le Théâtre impérial du Châtelet et le Théâtre Lyrique s’implantent de part et d’autre de la Place du Châtelet. Davioud, architecte en chef des promenades et plantations, opte pour deux façades semblables dans leurs divisions principales et dans leurs masses, mais l’une est ouverte et l’autre fermée. La configuration des terrains et leur exposition l’obligèrent à renoncer à une exacte symétrie.

Théâtre de la Ville, vue aérienne - Photo ©

Théâtre de la Ville, vue aérienne – Photo ©

Le Théâtre Lyrique est un bâtiment de 1 860 m² dont le développement sur l’arrière a été limité par le Baron Haussmann. Le tracé des rues lui donne, en outre, une forme trapézoïdale. Le rez-de-chaussée présente cinq ouvertures cintrées en arc donnant accès au vestibule. La scène est aussi profonde que celle de l’Opéra Comique (14,50 m) et d’une large ouverture (22,50 m). La jauge varie de 1 200 à 1 500 places. Sa taille est équivalente à celle de la Comédie-Française. En 1871, un incendie ravage complétement le Théâtre Lyrique. Sarah Bernhardt rachète la salle pour un bail avec la Ville de Paris de vingt-cinq ans et donne son nom au Théâtre. Elle se lance dans les travaux et dirige le Théâtre pendant 24 ans, jusqu’à sa mort en 1923. Débaptisé durant l’Occupation en raison des lois antisémites, le Théâtre devient le Théâtre de la Cité, dirigé par Charles Dullin. Ce n’est qu’après la guerre que le nom de Sarah Bernhardt revient de 1947 à 1957. En 1954, le Festival d’art dramatique de Paris (qui devient Théâtre des Nations deux ans après) se déroule au Théâtre et les plus grands metteurs en scène et artistes s’y produisent. Depuis sa construction, le Théâtre aura changé de nom neuf fois.

Nouveaux moyens d’accès aux salles et mezzanines - Photo © Nadège Lezec

Nouveaux moyens d’accès aux salles et mezzanines – Photo © Nadège Lezec

L’audace d’une rénovation radicale

En 1966, le Conseil de Paris décide de refaire la salle. C’est à l’origine un simple réaménagement. Les architectes Valentin Fabre et Jean Perrottet, associés au scénographe René Allio, sont chargés de la rénovation dans ce site classé. Ils ont la mission de définir préalablement le programme et la nature des transformations à entreprendre en relation étroite avec le directeur Jean Mercure et son équipe technique. Nous sommes dans une période significative de la politique du théâtre populaire, le rassemblement du public et la démocratisation culturelle, “bien voir et bien entendre”, avec la remise en cause du théâtre à l’italienne. C’est aussi l’époque de toutes les audaces architecturales. La volonté est de proposer une nouvelle salle de théâtre, un projet soutenu par Jean Mercure qui y trouve un accord avec sa vision du théâtre contemporain. Les architectes ne conservent que les quatre murs de façade de Davioud. Ils évident totalement l’intérieur en détruisant la salle à l’italienne, suppriment le parterre, les balcons, les loges et les galeries, ainsi que le cadre de scène, et projettent une nouvelle salle frontale en amphithéâtre dans un autre rapport entre la salle et la scène. Avec l’aide de l’ingénieur Miroslav Kostanjevac, ils construisent un immense gradin en béton pour 987 spectateurs qui sera mis en valeur par l’œuvre artistique de François Morellet, Or et désordre.

Réalignement des mezzanines sur les ouvertures - Photo © Nadège Lezec

Réalignement des mezzanines sur les ouvertures – Photo © Nadège Lezec

En 1968, le Théâtre est inauguré après un chantier qui n’aura duré qu’une année. Du Théâtre initial il ne demeure que l’enveloppe urbaine. Le 31 janvier 1982, la cage de scène est détruite par un incendie et reconstruite en moins d’un an. Des ponctuelles contrebalancées au lointain, un faux gril et la technologie des plateaux élévateurs de la scène ont été changés. De 1985 à 2008, Gérard Violette succède à Jean Mercure et donne une grande place aux chorégraphes et aux musiques du monde. Le Théâtre se dote d’une deuxième salle en 1996 ; le Théâtre des Abbesses est aménagé. En 2007, Emmanuel Demarcy-Mota devient le troisième directeur du Théâtre de la Ville.

Parterre de la grande salle sans aucune rupture - Photo © Patrice Morel

Parterre de la grande salle sans aucune rupture – Photo © Patrice Morel

Le Théâtre de la Ville ferme ses portes en novembre 2016 pour une nouvelle restructuration. L’équipe s’installe à l’Espace Cardin. Un chantier long et compliqué, prévu initialement pour deux ans, va durer sept ans avec la découverte d’une quantité importante de plomb et d’amiante (trois opérations de déplombage), les dommages causés par le spectacle immersif et polémique de DAU, les complications dans les prises de décisions des différentes instances, la crise du Covid-19 et le retard dans l’approvisionnement des matériaux causé par les différents conflits mondiaux.

Cage de scène en travaux, installation des équipes - Photo © Patrick Tournebœuf / Tendance floue

Cage de scène en travaux, installation des équipes – Photo © Patrick Tournebœuf / Tendance floue

La nouvelle vie du Théâtre de la Ville

Après cinquante ans d’utilisation très intensive du Théâtre, des problèmes d’usure apparaissent. Sa mise aux normes ainsi qu’une dépollution du plomb et de l’amiante rendaient la rénovation inévitable. La décision est adoptée en 2010 avec un programme ayant une approche plutôt conservatoire d’une rénovation partielle, présentant une sélection des ouvrages. Un appel d’offres est lancé avec cinq candidatures. Blond & Roux Architectes, fort de son expérience dans de nombreux projets de lieux de spectacle, avec l’agence Laporte comme architecte du patrimoine et Architecture & Technique pour la scénographie sont choisis. Blond & Roux explique : “En réponse à l’appel d’offres, nous avons initié une réflexion plus large. Nous ne comprenions pas ce que voulait dire rénovation ‘partielle’ et nous avons donc proposé une évolution du programme. En mars 2015, nous avons écrit qu’un réel changement ne serait pas possible sans interroger l’opportunité de garder les escaliers du hall”.

Hall historique en cours de déconstruction - Photo © Patrick Tournebœuf / Tendance floue

Hall historique en cours de déconstruction – Photo © Patrick Tournebœuf / Tendance floue

Un long processus de conception

Dans une rénovation, la question de la rupture ou de la continuité se pose. Ici, les architectes Blond et Roux, face à cet héritage lourd, ont réfléchi à la mise en valeur d’un ouvrage dans une évolution spatiale des usages. L’aménagement, qui paraît aujourd’hui comme une évidence spatiale, n’a pas eu une adhésion immédiate. Discussions, réunions, nouvelles propositions, plus de vingt-cinq maquettes avant que le projet ne soit accepté. “Nous avons été choisis le 11 juillet 2015 et devions rendre une offre le 4 septembre 2015. Dans un premier temps, nous avons travaillé sur le programme demandé qui était de ne pas toucher l’escalier mais de créer une multifonctionnalité du lieu. Nous avons proposé trois projets.” Il en ressortait qu’en ne changeant rien dans l’escalier, il serait difficile de répondre aux exigences du programme. Dans un deuxième projet, en tournant l’escalier, il était possible de créer davantage de fluidité. La troisième proposition décalait les escaliers et avait l’avantage d’éviter la rupture dans l’espace, de donner des possibilités pour l’aménagement du hall. À l’étape de l’APS, deux projets sont présentés. Commence alors un long temps de maturation pour l’acceptation du projet comme des simulations grandeur nature avec les représentants de la Ville. “Le 6 janvier 2016, un accord de principe est trouvé que nous avons présenté à Fabre et Perrottet. Ils étaient nos modèles parce qu’ils avaient prouvé que l’architecture n’était jamais figée et qu’en fonction de l’évolution des usages, nous pouvions recalibrer l’architecture, la faire évoluer. Nous nous sommes heurtés à leur refus, évoquant la déformation du projet. Pourtant, il allait valoriser les gradins ainsi que l’œuvre de François Morellet. C’est un lieu extraordinaire et démocratique.

Grande salle, plan de niveau scène - Document © Blond & Roux architectes

Grande salle, plan de niveau scène – Document © Blond & Roux architectes

L’équipe du Théâtre, maître d’usage, s’est beaucoup investie dans le développement de l’étude. Emmanuel Demarcy-Mota a suivi avec les architectes les différentes étapes de la conception et les directions techniques (Françoise Peyronnet et Rémy Vidal dans un premier temps puis Lionel Spycher) étaient présents dans le déroulement du chantier.

La scéno du hall et du gradin dévoilée

Le hall d’accueil a été pensé dans sa relation avec les gradins, d’une part, et avec la place de la ville d’autre part, avec une multiplicité des points de vue et une multitude de lieux. Son organisation spatiale procure de nombreuses possibilités. Emmanuel Demarcy-Mota, qui l’a nommé Hall 21, le voit comme une agora, un lieu polyvalent pour des expériences artistiques et des spectacles créés in situ comme il le décrit : “Un hall qui pourra accueillir des propositions artistiques, des répétitions, des bals, des rencontres et des débats ; le projet du ‘hall connecté’ permettant de relier les espaces les uns aux autres et de proposer des expériences culturelles mondiales entre le réel et le virtuel, le rêve et la réalité”.

Entrée par la rue de plain-pied, la vue est saisissante. Dans un espace d’une grande clarté, le fameux gradin, emblème du Théâtre de la Ville, se révèle avec davantage de puissance. La modification des escaliers, décalés vers le fond, et la réorganisation des mezzanines sur deux étages permettent la création d’un bel atrium avec un garde-corps vitré. Au rez-de-chaussée, un espace libre avec un accueil, billetterie et bar. “La forme de l’atrium était initialement ovale mais nous l’avons modifiée à la demande de la maîtrise d’ouvrage. Nous avons protégé la visibilité du gradin sur toute la hauteur et avons pu dégager des sous-espaces, des alcôves avec 2,60 m sous plafond et des niches plus intimes”, nous expliquent les architectes. En empruntant les escaliers, le rapport du corps dans sa proximité avec le gradin change. La première mezzanine du niveau intermédiaire s’étend jusqu’à la façade où les ouvertures sont dégagées. Nous retrouvons une nouvelle relation avec la ville et le ciel. La place est mise en scène et nous redécouvrons le Théâtre du Châtelet. La deuxième mezzanine est directement pensée dans son rapport avec la façade et permet de dégager le gradin. Des bars volants peuvent s’installer sur chaque mezzanine. En redécalant les escaliers, le salon de Gesvres et le salon Victoria sont en relation directe. “L’espace du hall est celui qui est le plus représentatif du dialogue avec les architectures précédentes. Nous renouons avec la façade et la place de Davioud, valorisons l’ouvrage de Fabre et Perrottet. Nous avons rendu visible ce qui était déjà là.

Grande salle, coupe longitudinale - Document © Blond & Roux architectes

Grande salle, coupe longitudinale – Document © Blond & Roux architectes

La salle se réveille

Le gradin de la grande salle, devenu mythique, est un modèle de frontalité. Il est conservé et la pente n’a pas changé. La salle a été recalibrée afin de casser sa profondeur. Les nouveaux sièges se glissent dans l’enveloppe. Les couleurs choisies sont en relation avec l’œuvre Or et désordre de François Morellet. Les fauteuils de couleur paille remplacent les anciens fauteuils beige fatigués. La jauge est de 932 places, dont 20 PMR, avec deux configurations possibles (maximale ou réduite avec rideau suspendu). Le proscénium comporte des blocs de fauteuils rabattables et peut aussi servir de monte-décor. Les galeries de la salle ont été refaites ainsi que les équipements techniques. De nouveaux panneaux acoustiques ont été installés devant les passerelles techniques à des largeurs différentes. “Nous devions trouver un consensus entre l’aspect architectural et l’usage, dont l’ouverture des galeries.” Les dessous de la scène étaient composés de tables élévatrices de 2 m² et 10 m de hauteur avec une grande emprise et sans réelles utilisations. En les remplaçant par des dessous de scène détrapables, il a été possible d’aménager, dans les espaces récupérés, des ateliers et des locaux techniques.

La Coupole et le Café des Œillets

Dans les combles, sous la charpente métallique du Théâtre, l’ancienne salle de répétitions, avec ses ouvertures et ses vues sur les toits de Paris et sur la Seine, devient une salle modulable d’une jauge de 130 personnes. Son emprise est identique au plateau de la salle. Les structures existantes ont été modifiées et la charpente renforcée. Les gradins ont été installés par l’équipe du Théâtre. La mezzanine de la régie existante n’a pas pu être prolongée pour faire la périphérie de la salle. Un monte-charge et un ascenseur public ont été implantés. La salle du Café des Œillets a été maintenue dans le sous-sol mais légèrement déplacée. La hauteur sous plafond est diminuée de 2,70 m à 2,45 m. “Nous avions proposé de creuser pendant les travaux pour récupérer la hauteur nécessaire afin d’avoir une vraie salle. Mais le devis n’a pas été accepté et cela a été remis à plus tard…” Lieu de parole et d’échanges d’une jauge de 80 places, il permet de petites formes pour enfants ainsi que des concerts intimistes.

Après sept années à l’Espace Cardin où nous avons pu assister, dans les jardins et les espaces extérieurs, à des performances artistiques mais aussi à de grands instants de convivialité, l’équipe du Théâtre revient dans son théâtre métamorphosé. Lors des fêtes d’ouverture, la Place du Châtelet a été transformée en lieu de représentation, des manifestations qui vont être pensées à plus long terme sous le nom de Place des Théâtres, dont Emmanuel Demarcy-Mota en est le directeur. La Mairie de Paris montre une volonté de trouver des passerelles entre les deux théâtres qui déjà, à l’origine, n’avaient aucune relation entre eux, sauf une architecture gémellaire.

 

Notes

(1)   Paris et ses théâtres, textes réunis par Béatrice de Andia et Géraldine Rideau, p.116

 

 

Générique

Maîtrise d’ouvrage :
  • Mairie de Paris (Direction des affaires culturelles et Direction des constructions publiques et de l’architecture)
AMO :
  • TCE : Artelia
  • Scénographie : Artsceno (Philippe Warrand, Clémentine Lebret)
Maîtrise d’usage :
  • Directeur du théâtre : Emmanuel Demarcy-Mota
  • Directeur technique : Lionel Spycher
Maîtrise d’œuvre :
  • Architectes mandataires : Blond & Roux Architectes : Marie-Agnès Blond & Stéphane Roux ; Malek Gwiazdowski (chef de projet), Séverine Henrot (architecte d’intérieur), Guillaume Philippe (concepteur signalétique)
  • Architecte patrimoine : Agence Laporte Architecte (Christian Laporte)
  • Scénographie : Architecture & Technique (Jacques Moyal, Julia Askarova, Carole Clerc-Dumagenc, Vincent Taurisson)
  • Acoustique : Altia (Guillaume Bourdin)
  • BET structure : VP & Green (Francesca Bartera, Noureddine Nmeil)
  • BET fluides : Inex (Xavier Gillard, David Boucher, Bénédicte Frolet)
  • BET HQE : Éléments Ingénieries (Thomas Metge, Romain Vienot)
  • Économiste : Mazet & Associés (Judicaël Ibrahima)
  • BET sécurité : MD Conseils (Jean-Paul Ducros)

Mahtab Mazlouman

Architecte et scénographe, Mahtab Mazlouman est enseignante chercheuse à l’ENSA Paris La Villette, responsable de l’enseignement de la scénographie et architecture théâtrale et coordinatrice du domaine d’étude Arts et scénographie. Elle enseigne également au département Arts du spectacle à Paris X et elle collabore avec le DPEA de scénographie à Nantes. Elle publie régulièrement en France et à l’étranger comme sa participation à Scénographes en France chez Actes Sud, ainsi qu’avec la revue Actualité de la scénographie dont elle est membre du comité de rédaction.

Facebook
LinkedIn

à propos de l'auteur

CONNEXION