Direction technique et de production

Entre la pandémie, la crise énergétique, l’inflation et la volonté de tenter de résoudre la crise écologique, le monde du spectacle est en pleine réflexion sur son devenir. Et, enfin, cette réflexion passe aussi par une de ses composantes : les responsables techniques. Début dans ce numéro d’entretiens avec des directions techniques de tous horizons pour connaître leurs points de vue sur leurs fonctions, les infrastructures, le nouveau matériel, les “bons” investissements et plus globalement le spectacle de demain. Premiers à se livrer à l’exercice, et nous les en remercions, Mathieu Lecoutre, directeur technique, et Claire Oliveau, adjointe à la direction technique à l’Opéra de Lille.

Cadre de scène, Opéra de Lille - Photo © J.B. Cagny

Cadre de scène, Opéra de Lille – Photo © J.B. Cagny

Un parcours atypique

Le choix de ces interlocuteurs pour ouvrir cette rubrique tient dans le titre très particulier de Mathieu qui est directeur technique et de production, fonction assez peu répandue dans les maisons de spectacle. C’est ainsi que nous avons passé une journée à l’Opéra de Lille, situé à… Lille, à la veille de la Grande Braderie, ce qui donnait déjà à la cité un air de fin d’été confirmé par une pluie battante qui, heureusement, s’estompa au cours de notre entretien. Mathieu Lecoutre et l’Opéra de Lille, c’est le récit d’une rencontre entre deux histoires assez singulières. Commençons par Mathieu… Issu d’une famille d’artistes, il côtoie dès l’enfance les coulisses, le stress des représentations, l’énergie des répétitions. À 18 ans, il devient donc, dans un petit théâtre parisien, “assistant régisseur” d’un régisseur… qui n’existe pas. À raison de trois représentations quotidiennes avec un changement de programmation mensuelle, autant dire que les acquis du métier doivent être rapidement intégrés par l’assistant régisseur ! Après une saison à ce rythme, il rejoint Les Tréteaux de France au poste de régisseur plateau, où il croise Denis Llorca, directeur du CDN de Besançon, qui l’amène dans ses bagages au poste de régisseur lumière. Et comme ils sont deux permanents (un directeur technique et lui), Mathieu, comme beaucoup de ses confrères et consœurs de l’époque, est amené à toucher à tout et c’est ainsi qu’il devient, assez naturellement, éclairagiste pour les créations de la maison. Denis Llorca, invité au Festival d’Aix-en-Provence pour mettre en scène un opéra, demande alors à Mathieu de l’accompagner pour créer les lumières. Pour le, encore jeune, technicien biberonné aux marionnettes et au théâtre, c’est une révélation, fasciné par l’organisation propre à cet art ainsi que par “la réunion des talents individuels pour une réussite collective”. Cette expérience le marque et, après un retour pour deux ans aux Tréteaux de France comme régisseur général, il rejoint l’ARCAL (Atelier de recherche et de création pour l’art lyrique) à La Ferme du Buisson. C’est là qu’il fait la rencontre de Caroline Sonrier, directrice et personne importante dans son parcours (nous y reviendrons).

Cadre de scène, Opéra de Lille - Photo © J.B. Cagny

Cadre de scène, Opéra de Lille – Photo © J.B. Cagny

Un lieu atypique

Pendant ce temps-là, à Lille, l’Opéra vit de nombreux changements après un incendie en 1903. Il avait été reconstruit puis occupé par les Allemands lors des deux Guerres mondiales jusqu’à devenir le Deutsches Theater en 1940. Il réouvrira dans la France libérée en septembre 1944 avec un programme de musique française. Il traverse les années 60’-70’-80’ avec des programmations prestigieuses et, pour le moins, éclectiques avant d’être fermé en 1998 pour raisons de sécurité. Il réouvre cinq ans plus tard sous la direction d’une certaine Caroline Sonrier. L’Opéra de Lille, c’est une salle à l’italienne de 1 138 places, un studio de répétitions, soixante-cinq salarié.e.s dont trente-et-un affecté.e.s à la direction technique et de production, l’ensemble équivalant à cent ETPT (Équivalent temps plein annuel travaillé) pour un budget de fonctionnement de 12 millions d’euros. Nous sommes plus proches des moyens d’un gros CDN que des moyens classiques des opéras français ; mais ni orchestre, ni ballet, ni atelier de construction ne sont présents dans la maison.

Montage du décor de Don Giovanni vu du cintre - Photo © Jean-Jacques Monier

Montage du décor de Don Giovanni vu du cintre – Photo © Jean-Jacques Monier

Un poste atypique

Donc en prenant la direction de ce nouvel établissement en 2001, Caroline Sonrier, après avoir créé auparavant le festival Alternative lyrique avec Mathieu Lecoutre en directeur technique, fait appel à… Mathieu Lecoutre comme directeur technique du nouveau bâtiment. Lors des premières discussions pour la mise en place de nouveaux projets, tout est à inventer, de la prise en main d’un nouveau bâtiment à la conception d’une équipe. À l’aune de ces échanges, le poste de directeur technique devient donc directeur technique et de production.

Mais que fait un directeur technique et de production ? Et bien beaucoup de choses, qu’on en juge :

  • Il planifie les productions et les reprises ;
  • Il négocie les cachets des éclairagistes, scénographes, costumier.e.s, choristes ;
  • Il prépare et suit les budgets des créations et coproductions artistiques et techniques ;
  • Il pilote la fabrication des décors, accessoires et costumes du point de vue de la faisabilité, de la sécurité et du budget ;
  • Il recrute les régisseur.se.s de production ainsi que les équipes nécessaires selon les besoins de la production ;
  • Il rédige et suit les contrats de coproduction ainsi que les locations de matériel induites ;
  • Et last but not least, il fait le lien avec la direction artistique.
Mathieu Lecoutre - Photo © Jean-Jacques Monier

Mathieu Lecoutre – Photo © Jean-Jacques Monier

Après avoir entendu cette liste à la Prévert, nous ne pouvons nous empêcher de lui demander : “Mais pourquoi avoir choisi cette voie ?”. Et Mathieu de répliquer du tac-au-tac : “Le directeur technique est de fait toujours directeur de production, forcément” et d’ajouter : “Le cœur du métier c’est d’être en lien avec les artistes et, pour cela, j’ai plus d’autonomie avec la production”. Par ailleurs, lors des présentations de maquettes des décors remises un an avant (le rêve !), “il est intéressant de trouver les solutions, d’amener le créateur de son rêve à la réalité, d’expliquer les problèmes de chiffrage ; cette prise de conscience doit être transmise par les directions techniques”. Et c’est d’autant plus facile lorsque l’on a la double casquette de conseiller et garant du budget ! La directrice, quant à elle, est en charge de la programmation, du budget artistique, du calendrier artistique et de production, de la recherche de coproducteurs ; elle définit le cadre budgétaire et est, bien sûr, l’interlocutrice des différents partenaires (Ministère, Région, Département, Ville). Mais Mathieu n’est jamais bien loin et peut aussi donner son avis sur la programmation. “Mais ce n’est qu’un avis, hein !”, s’empresse-t-il d’ajouter.

Mais comment arrive-t-il à s’occuper aussi de la partie technique plus conventionnelle de ce poste ? Pour la partie opérationnelle, il se repose sur deux régisseurs généraux, dont l’un qu’il connaît depuis des années, ainsi qu’un responsable bâtiment et, pour le reste, sur la fonction d’adjointe à la direction technique et de production. Claire Oliveau suit le planning général, participe aux recrutements des permanents (rédaction des offres d’emploi en lien avec les RH : tri des candidatures, entretiens avec la responsable RH, réflexion sur la rémunération proposée au candidat retenu en lien avec les RH). Elle planifie également l’équipe technique permanente, choisit les intermittent.e.s, les contacte, les contractualise. Claire a un point commun avec Mathieu : l’Opéra est une belle rencontre de son parcours professionnel. À l’origine peintre-décoratrice, elle se lasse des aplats de couleur uniforme sur des châssis, à la mode pendant une certaine période, et se forme à la régie technique des spectacles au CFPTS. Elle travaille ensuite pour de grosses productions de musiques actuelles mais, constatant que le nombre d’heures effectuées au ratio du temps payé n’était vraiment pas rentable, elle se tourne vers des maisons plus classiques. C’est ainsi qu’elle devient régisseuse générale en charge des productions lyriques à l’Opéra de Dijon où Mathieu Lecoutre ira la chercher pour un CDD de trois mois puis un deuxième pour faire la fiche de poste de l’adjoint à la direction technique… Autre particularité, ce poste est au même niveau hiérarchique que les régisseurs généraux et le responsable bâtiment. Cette direction technique très particulière dans le paysage du spectacle vivant français est-elle l’exception culturelle lilloise ou un modèle exportable ? À cette question, Mathieu nous glisse, gourmand, que le Festival d’Aix-en-Provence et l’Opéra de Nancy ont suivi l’exemple.

Le studio de répétitions - Photo © Jean-Jacques Monier

Le studio de répétitions – Photo © Jean-Jacques Monier

Depuis la crise énergétique, beaucoup d’opéras ont pris la décision de fermer pendant des périodes plus longues, de supprimer des activités de relations publiques, de reporter des spectacles. Ce qui ne fût pas du tout le cas à Lille car comme l’a souligné Mathieu plusieurs fois, “le bâtiment est trop bien !”. Les travaux de remise en état ont l’air d’avoir été bien réalisés. De plus, l’établissement est chauffé par la production d’eau chaude de la Ville. Mais pour lui, ces bonnes nouvelles ne doivent pas empêcher de continuer à sensibiliser les artistes à ces questions. Que fait le directeur technique de production concernant le développement durable dans sa maison ? “C’est un sujet prégnant”, assure-t-il. D’ailleurs, une salariée est affectée à cette tâche pour mettre en place des actions concrètes. Prochainement, les armoires de pilotage de la machinerie vont être remplacées et des propositions de recyclage des drivers sont en cours. Mathieu pousse les créateur.rice.s à la récupération, notamment pour les costumes dont il estime que désormais un tiers est récupéré sur une création. La location de costumes est également favorisée, représentant donc du réemploi, qu’il considère moins onéreuse pour vêtir de smokings cinquante choristes par exemple. Et après la fin de vie d’un spectacle, estimée à cinq ans, les décors et les costumes sont proposés à des compagnies de la Région. Quant au remplacement des lampes à incandescence par la LED, le changement est en marche, mais “l’évolution technologique doit se faire en lien avec les artistes”. Et ce qui le préoccupe le plus c’est évidemment la consommation électrique mais aussi… le bruit de ces nouveaux appareils : “C’est un des premiers impératifs !”, assène-t-il. Et de questionner : “Comment remplacer les 2,5 kW HMI ?”.

Claire Oliveau - Photo © Jean-Jacques Monier

Claire Oliveau – Photo © Jean-Jacques Monier

Un avenir atypique ?

Dans cette ambiance de travail paradisiaque, comment Mathieu, qui est en fin de carrière, imagine-t-il l’évolution de son poste ? Car en 2025, une nouvelle direction va prendre place. Il préfère nous répondre sur l’évolution générale des métiers. Pour lui, la difficulté est de savoir comment arriver à accompagner les jeunes dans le métier, tout en conservant la flamme. Lui aussi a noté que “le travail n’est plus l’activité principale” pour les jeunes générations, mais il s’interroge : “Quel type d’organisation générale devons-nous mettre en place pour préserver l’intérêt de nos professions ?”. Une des réponses qu’il apporte est de réfléchir sur les rythmes de travail, notamment en repensant la revalorisation des heures de nuit, des jours fériés, des week-ends ; il a déjà mis en place l’absence de montage et démontage les samedis et, en tout état de cause, il n’y pas de service technique le samedi afin de préserver deux jours de repos consécutifs.

Mathieu Lecoutre, nous l’aurons compris, est un responsable technique heureux, se projetant encore vers l’avenir. Et, nous l’aurons aussi compris, la part de son travail avec les artistes est essentielle. Ainsi, lorsque nous le questionnons sur le futur du spectacle vivant, ses réponses arrivent naturellement : “Il est important qu’un public et un artiste se rencontrent, il faut que le plus grand nombre accède à une œuvre artistique, le spectacle est là pour s’évader, rêver, …”. Et ce toujours jeune sexagénaire conclut : “Il faut que l’environnement général du bien-vivre ensemble soit la norme. Nous devrions tous être impliqués, le spectacle n’est qu’une composante”. Et pour prouver que l’esprit d’équipe est fort au sein de l’Opéra de Lille, Claire Oliveau ne dit pas autre chose : “Je suis assez confiante et donc optimiste sur la persistance du spectacle vivant dans nos vies : pour moi il a toujours existé et a toujours su se réinventer”.

 

  • Directeur technique : Mathieu Lecoutre
  • Adjointe à la direction technique et de production : Claire Oliveau
  • Régisseurs généraux : Olivier Desse & Stéphane Lacharme
  • Régisseu.r.se.s lumière : Caroline Millet, Maïlys Soubeyran & Pierre Loof
  • Régisseurs plateau, chefs machiniste : Corentin Michat & Pierre Miné-Deleplanque
  • Chef cintrier : Emmanuel Podsadny
  • Machinistes, cintrier.e.s : Flavia Tissot, Sarah Delpierre, Tristan Mercier & Vincent Rigaud
  • Secrétaire technique : Florence Waultre
  • Électriciens : Frédéric Ronnel et Hugo Patino-Arrieta
  • Cheffe accessoiriste : Mélanie Miranda
  • Responsable costumes : Camille Devos
  • Technicienne atelier de construction : Camille Lefèvre
  • Chargée de production, administratrice du Chœur : Chantal Cuchet
  • Attachée de production : Clémence Sorin
  • Technicienne du service général : Clémence Vermeesch
  • Agent d’accueil, standardiste : Dalila Boudjema
  • Responsable bâtiment, hygiène et sécurité : Fabien Forestier
  • Régisseuse bâtiment : Valéry-Anne Méresse
  • Chargée de production : Gwen Louâpre
  • Chargé d’entretien du bâtiment : Matthieu West
  • Agent d’accueil, gardien, sécurité incendie : Omar Fares
  • Machiniste (apprentissage) : Rachel Motte

JEAN-JACQUES MONIER

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