Prévention des risques, 5e édition

Un plaidoyer pour la QVCT dans le spectacle

On les appelle désormais “les rencontres de Fourvière”. Un rendez-vous devenu incontournable pour faire avancer la prévention des risques dans le spectacle vivant. Depuis 2018, directeur.rice.s techniques, administrateur.rice.s, acteur.rice.s de la prévention ou représentant.te.s syndicaux se rassemblent dans le cadre des Nuits de Fourvière pour questionner la culture de la prévention dans notre secteur. La formule fonctionne et est appréciée. Elle rassemble chaque année près de deux cents participants. Pourtant, pour cette cinquième édition, les organisateurs annonçaient du changement. On nous promettait, en effet, une rencontre “encore plus conviviale et plus participative” (sic). Spoiler alert : promesse tenue.

Photo © Paul Bourdrel

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Sur le plateau, exactement

La QVCT (Qualité de vie et des conditions de travail), au service de l’attractivité du secteur.” Voici le thème de cette cinquième édition qui enregistre une affluence record. Plus de 250 participants sont attendus sur la colline de Fourvière. Voilà déjà une innovation remarquée : contrairement aux précédentes rencontres, cette édition se déroule exclusivement sur le site du festival des Nuits de Fourvière. Exit les transferts en car entre une salle de conférence et le village des Nuits ! Les organisateurs jouent l’unité de lieu pour gagner en cohérence et en temps d’échanges. Après le café d’accueil, tou.te.s les participant.e.s sont attendu.e.s sur le magnifique plateau du Grand Théâtre et cela marche immédiatement ! Quel meilleur espace pour parler de spectacle ? Les participant.e.s semblent apprécier ce cadeau et ne lésinent pas sur les photos du Théâtre antique vu de la scène. Claire Fournier, co-organisatrice de la rencontre, explique : “À l’issue de la précédente rencontre, nous avons décidé d’un certain nombre de changements. Nous voulions de nouveaux.nouvelles intervenant.e.s, un autre découpage de la journée, des méthodes d’animations différentes. Nous avons également souhaité relocaliser la journée sur la colline de Fourvière. Cela nous semblait logique. Débuter la rencontre sur le grand plateau est une idée de Nicolas Faure, notre directeur technique. Toute l’équipe du Festival s’est impliquée pour trouver des espaces adéquats pour les conférences et les tables rondes”.

D’un pupitre situé entre deux colonnes âgées de près de 2 000 ans, Thierry Teboul, directeur de l’AFDAS, ouvre la première conférence flash : “Attractivité dans le spectacle vivant, où en est-on ?”. En vingt minutes, le brillant orateur dresse un inventaire sans concession des travers de notre secteur : absence de formalisation, entorse au Code du travail, déficit de management, égalité femme/homme en trompe-l’œil, inclusion négligée, … Il invite à repenser nos pratiques en matière de recrutement pour proposer une nouvelle promesse employeur. Il conclut : “Il y a une promesse à faire, une jolie promesse d’emploi. Attention aux promesses non tenues. En même temps que nous inventerons une nouvelle grammaire du recrutement, il faudra inventer une nouvelle grammaire du management dans nos secteurs d’activité”.

Photo © Paul Bourdrel

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Coralie Perez, ingénieure de recherche à la Sorbonne et co-auteur de l’ouvrage Redonner du sens au travail : une aspiration révolutionnaire(1) succède à Thierry Teboul. L’universitaire dispose à son tour de vingt minutes pour définir le sens au travail. Le challenge est osé, mais la maîtrise du sujet est telle que la démonstration est limpide. Nous trouvons du sens au travail lorsque nous nous sentons utile, lorsque nous avons la capacité de produire un travail de qualité et lorsque cette activité nous permet de développer nos compétences. Coralie Perez parle d’utilité sociale, de cohérence éthique et de capacité de développement. Statistiques à l’appui, la chercheuse démontre que l’intensité du travail ou les niveaux des salaires impactent moins la décision de démission que le sentiment de perte de sens. Voilà déjà quelques réponses concernant l’attractivité : soignons l’utilité sociale, la cohérence éthique et la capacité de développement des compétences de nos collaborateur.rice.s… Nous aurons ainsi avancé sur le chemin de la fidélisation de ces derniers.

La dernière conférence flash est assurée par Pascal Airey, chargé de mission à l’ANACT. Il dispose du même temps très court pour définir la QVCT. Nous l’aurons compris, la QVCT ne repose ni sur la présence de babyfoot dans le foyer ni sur la mise à disposition d’une corbeille de fruits en salle de réunion. La QVCT c’est avant tout “une démarche collective avec des outils et des méthodes, qui permettent de parler du travail et de mettre le travail au cœur des enjeux de l’entreprise”. La QVCT pose la question des espaces de dialogue sur le travail réel dans l’entreprise. Pascal Airey souligne que “la démarche QVCT redonne du pouvoir d’agir au.à la salarié.e. Cela pose des questions sur la place du management, la capacité de la direction à donner des marges de manœuvre, à faire confiance et à se faire confiance”.

Photo © Paul Bourdrel

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En trois conférences, les bases sont posées. Les participant.e.s se répartissent alors entre différentes tables rondes : “Identifier et réguler la charge de travail”, “Mettre en place le DUERP et le plan de prévention”, “Favoriser le dialogue en entreprise” et “Devenir une entreprise inclusive”. À nouveau, l’idée est judicieuse. Les groupes de travail sont plus participatifs et la parole se libère. Si les questions étaient rares après chaque conférence flash, les interactions sont plus nourries dans le cadre des tables rondes.

Nicolas Riedel, directeur de l’Agence Auvergne Rhône-Alpes Spectacle Vivant et co-organisateur de la rencontre, explique : “Notre public est composé de néophytes qui découvrent leurs obligations en matière de prévention et d’experts qui aiment à partager leur expérience. C’est pourquoi nous avons voulu une matinée assez descendante et un après-midi très participatif. À l’issue de cette matinée, nous espérons avoir apporté des outils et des informations à tou.te.s les professionnel.le.s qui en avaient besoin”. Si nous en croyons les premiers retours, l’objectif de la matinée semble être atteint. Reste à savoir si l’après-midi sera du même tonneau.

Plaidoyer pour la QVCT

Entendu durant la pause déjeuner : “Que faisons-nous cet après-midi ? Je ne sais pas, je ne suis pas certain d’avoir compris”. L’après-midi est consacré à l’écriture d’un plaidoyer pour la QVCT dans le spectacle vivant. Le programme de la rencontre indique : “Rédigeons ici et maintenant un plaidoyer pour définir les conditions nécessaires pour faire un travail de qualité dans le secteur du spectacle”. Oui, mais concrètement ? Il est question de faire appel à l’intelligence collective. Agnès Dubosc et Laetitia Soton du Lab Pôle Emploi sont des spécialistes de ces questions. Elles préparent depuis plusieurs mois cet après-midi et donnent la définition de l’intelligence collective : “L’intelligence collective est fondée sur un principe fort : chacun sait quelque chose, c’est la reconnaissance des compétences et des savoirs déjà acquis, mobilisés à un instant T. L’intelligence collective consiste, pour un groupe d’individus, à trouver des réponses adaptées aux défis qu’il rencontre dans un contexte complexe”.

Le début de la démarche est surprenant. Elle commence par une chorégraphie joyeuse orchestrée par Mia Habis et Omar Rajeh de la compagnie Maqamat. Directeur.rice.s techniques, administrateur.rice.s et autres participant.e.s se lancent sans retenue dans la danse. L’objectif est “d’énergiser” l’assemblée après la pause déjeuner. À nouveau, le parti pris est osé mais fonctionne. Après ces quelques minutes de chorégraphie, tout le monde a hâte de se mettre au travail. Sous la conduite d’une vingtaine d’animateur.rice.s, les participant.e.s se répartissent en autant de tables et livrent leurs idées pendant quinze minutes chrono. Quels sont les prérequis, les ressources, les freins et les contraintes pour soigner la relation de travail et le climat social ? Pour proposer un travail de qualité, favoriser la santé au travail ou les parcours professionnels ainsi que l’égalité professionnelle pour tous ? Voici quelques-uns des grands thèmes sur lesquels planchent nos participant.e.s. Toutes les quinze minutes, un gong retentit (sic) et chacun change de table. Les propositions fusent, s’échangent, nous aimons contribuer et rebondir sur les idées des collègues.

Photo © Paul Bourdrel

Photo © Paul Bourdrel

À l’issue d’une heure de travail, il est temps de synthétiser les idées sous forme d’affiches. L’exercice est complexe mais intéressant. Les participant.e.s doivent sélectionner et hiérarchiser les propositions. Comment travailler sur le partage du projet ? En créant des espaces d’échanges sur le travail et en formalisant les enjeux et les contraintes des parties prenantes. Comment gérer et réguler la charge de travail ? En disposant d’un organigramme et de fiches de postes clairs, en travaillant sur les logiques de solidarité transversales et des outils de délégation, … Dix-huit affiches pour dix-huit propositions structurées et riches.

À l’issue de ce travail de formalisation, retour au jeu ! Les contributeur.rice.s vont devoir défendre leurs idées sous forme d’une battle ! Une minute par affiche ! Au milieu d’un cercle formé par les participant.e.s, ils.elles se lancent dans une joute verbale entre éclats de rire et pratiques inspirantes.

L’après-rencontre

Sollicités sur la question à l’issue de la rencontre, Nicolas Riedel et Claire Fournier nous livrent un premier retour “à chaud” : “Nous sommes plutôt satisfaits de cette rencontre. Il y avait beaucoup de nouveautés et une certaine prise de risque. Les retours des participant.e.s sont excellents. Comme chaque année, nous diffusons un questionnaire d’évaluation. Le taux de satisfaction global est de 90 %. Par ailleurs, 96 % des participant.e.s affirment avoir découvert des expériences intéressantes et 90 % pensent que la rencontre leur a apporté des armes pour promouvoir la culture de la prévention”.

Et qu’en est-il de l’écriture de ce plaidoyer ? Il semblerait que 78 % des participant.e.s demandent à renouveler l’expérience ! Pour Nicolas Riedel, ce n’est pas une surprise : “L’expertise est disponible dans notre secteur. Chacun est expert. Les professionnel.le.s sont en prise directe avec les réalités de terrain. Ils.elles connaissent les ressources, les freins, ont trouvé des solutions. Il faut organiser le partage d’expérience et la prise de recul”.

Le plaidoyer est désormais en cours d’écriture. Entre les mains de Micheline Tribbia (cabinet Travail en Scène), l’ensemble des contributions est amené à être synthétisé et organisé. Le document devrait être écrit cet automne pour une présentation dans le cadre des JTSE les 29 et 30 novembre prochains. Il sera également disponible sur le site prevention-spectacle.fr et discuté lors des BIS de Nantes.

Fresque - Document © Fabienne Régnier - Lucas Ciceron

Fresque – Document © Fabienne Régnier – Lucas Ciceron

Et après ? Quelle sera la destinée de ce plaidoyer ? Pour Claire Fournier, “nous souhaitons que ce plaidoyer aide les acteur.rice.s de la profession à identifier les leviers pour faire un travail de qualité. Ce texte est amené à être discuté collectivement lors de rencontres professionnelles et à être amendé. Nous souhaitons le diffuser largement auprès des syndicats et des pouvoirs publics. Nous voulons densifier le débat autour de la QVCT dans notre secteur. Nous sommes persuadés que c’est en parlant du travail que nous favoriserons la culture de la prévention dans le spectacle vivant”.

Voilà sans doute une des forces de la rencontre Prévention des risques : désormais attendues par la profession (les inscriptions étaient complètes en trois semaines !), ces rencontres de Fourvière sont devenues un espace de discussion sur le travail. Nous venons échanger des idées, confronter des points de vue, afficher des doutes et des difficultés, … Nous savons qu’à aucun moment nous ne serons jugés ou stigmatisés. Il y a peut-être ici une recette à trouver : faire confiance aux expertises de terrain et à l’échange entre pairs. À Fourvière, la confiance s’affiche comme le soubassement de la culture de la prévention.

 

Notes

(1).  Redonner du sens au travail : une aspiration révolutionnaire ; Coralie Perez et Thomas Coutrot, Édition Seuil
À retrouver sur www.librairie-as.com

Guy Pircil

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