Espro es-tu (encore) là ?

Fermé au public en 2014, l’Espace de projection, connu sous son diminutif d’Espro, est le lieu emblématique de l’Ircam (Institut de recherche et coordination acoustique/musique). Il retrouve le public cette année, au terme d’un chantier de rénovation complexe en site occupé. Motivé en premier lieu par le désamiantage de nombreux éléments calorifugés, il a permis d’engager les mises en conformité et l’adaptation de divers équipements vétustes accompagnées d’un toilettage de la régie.

L’Ircam en fête, concert Seconde nature - Photo © Quentin Chevrier

L’Ircam en fête, concert Seconde nature – Photo © Quentin Chevrier

Retour vers le futur

Ses concepteurs Renzo Piano et Richard Rogers, en collaboration avec le cabinet néerlandais Peutz pour l’acoustique, conçoivent l’Espace de projection sous la houlette de Pierre Boulez tout autant comme un lieu de diffusion que comme un laboratoire propice aux expérimentations acoustiques. Ce sera dans les années 80’ un formidable outil pour des travaux de recherche s’attachant à caractériser les rapports entre facteurs perceptifs et qualités acoustiques des salles. Que rêver de mieux pour ce faire que ce parallélépipède, véritable caméléon acoustique ? L’acoustique y est effectivement conçue d’emblée variable par des moyens “passifs” en modifiant les propriétés d’absorption et de dispersion de l’ensemble des parois et en variant la volumétrie (le plafond est modulable en hauteur en trois parties). L’ensemble des parois de l’Espro est ainsi tapissé de périactes, prismes pivotants à trois faces : l’une absorbante (tôle perforée sur matériaux fibreux), l’autre plane et réfléchissante, la dernière diffusante. Les périactes fonctionnent par module de trois éléments. Nous les retrouvons également sur le plafond divisé en trois parties mobiles. Avec un nombre total de 171, les tri-périactes ont fait l’objet d’une réfection complète, en particulier la motorisation qui assure leur rotation par module et son système de commande. Ces travaux n’ont toutefois pas permis de rendre leur fonctionnement totalement silencieux au point de pouvoir être manœuvrés en présence d’un auditoire pour faire varier de auditu l’acoustique par touches imperceptibles. Olivier Warusfel, responsable de l’équipe Espaces acoustiques et cognitifs, précise : “Ce n’est pas tant le bruit de la motorisation qui est gênant que le frottement des joints entre les prismes pour assurer le découplage du plénum à l’arrière des périactes”. Cette mécanique se montre encore parfois capricieuse pour caler au degré près l’arrêt du périacte. Autre facteur limitant de ce ballet acoustique : la mise en mouvement en translation des éléments de plafond ne peut s’opérer en présence du public (les périactes restant, eux, mobiles).

Chantier de l’Espro - Photo © Philippe Barbosa

Chantier de l’Espro – Photo © Philippe Barbosa

Plus qu’une salle, un instrument

Plusieurs créations musicales ont mobilisé la spatialisation sonore dans l’Espro à l’image de Repons de Pierre Boulez dès les premières années de fonctionnement. Peu de concerts donneront l’occasion de déployer, lors d’une représentation sans changement de plateau, la large palette de réponses acoustiques de la salle. Son temps de réverbération peut en pratique évoluer en quelques instants de 3,6 secondes (effet cathédrale) à 0,6 seconde (ambiance très feutrée). Sur le plan matériel, Maxime Jourdil, responsable de service Régie bâtiment et sécurité, explique que la maintenance ne pouvait plus être assurée sur les armoires de commande des automatismes, avec des composants électromécaniques de plus de trente ans. C’est l’entreprise AMG-Féchoz qui a entrepris ce chantier de refonte en profondeur, et avec son sous-traitant IAPI pour les interfaces via le pupitre EasyScène doté d’un dispositif “homme-mort”. “Nous avons demandé qu’un protocole ouvert permette de raccorder d’autres logiciels comme Max/MSP pour prendre la main sur le pilotage de configurations.” Une interface de pilotage des dispositifs acoustiques sur Max/MSP pour mémoriser ces configurations avait été développée afin que n’importe quel.le créateur.rice puisse mobiliser aisément une palette d’effets auditifs sans connaissance préalable de la psychoacoustique. Olivier Warusfel y voit l’occasion de revisiter ces travaux menés au début des années 90’ sur Spat Oper. Cette interface découlant de Spat pilotait les configurations de l’Espro pour faire converger facteurs perceptifs et qualité acoustique de la salle. “Nous y intégrerons les avancées récentes de l’apprentissage machine (deep learning) et des méthodes de mesure des réponses impulsionnelles tridimensionnelles de salle, complétées par une batterie de calculs de logiciels de modélisation acoustique.” Une campagne partielle de mesures de réponses impulsionnelles faisant varier les positions des sources, les capteurs et les caractéristiques de la salle a pu être menée à cet effet sur la salle rénovée. Mais la programmation soutenue et la reprise de travaux complémentaires dans le cadre des levées de réserve laissent encore peu de créneaux à la recherche.

Chantier de l’Espro - Photo © Philippe Barbosa

Chantier de l’Espro – Photo © Philippe Barbosa

Du passif à l’actif

Dans les années 90’, l’Espro avait offert une matrice fructueuse pour l’élaboration du Spat, logiciel phare aujourd’hui commercialisé par Flux:: sous l’appellation Spat Revolution. Ces travaux avaient ensuite été prolongés par l’intégration de systèmes de diffusion électroacoustiques apportant un contrôle actif de l’acoustique de la salle. Après une réouverture temporaire pour le festival Manifeste en juin 2022, elle a retrouvé tout son lustre sonore en janvier 2023 avec la réinstallation de l’ensemble des moyens de diffusion électroacoustiques qui l’avait enrichie depuis une vingtaine d’années d’un contrôle de la spatialisation sonore élargie. C’est le pendant actif de la variabilité de l’acoustique passive même si l’ambition, jusqu’à ce jour, n’a pas été jusqu’à synthétiser des acoustiques de salle variables, autrement dit de superposer à l’acoustique “naturelle” de la salle une acoustique synthétique transformant l’effet de salle. L’équipe d’Olivier Warusfel devrait s’y employer dans les prochaines années.

Photo © Philippe Barbosa

Photo © Philippe Barbosa

L’équipement audio de l’Espro combine deux systèmes de reproduction du champ sonore, la WFS (synthèse de front d’ondes) et l’Ambisonics (encodage en harmoniques sphériques). Le dispositif est constitué d’une ceinture de 280 haut-parleurs régulièrement répartis autour de la scène et du public pour la diffusion en WFS et d’un “dôme” de 79 enceintes Amadeus PMX 5 pour une diffusion tridimensionnelle en Ambisonics. Ces enceintes compactes sont épaulées en partie basse par quelques enceintes d&b audiotechnik à plus haut rendement. Ces sources sont pilotées par un ensemble d’ordinateurs dédié au traitement du signal en temps réel qui gère la spatialisation des sources. La WFS reste à ce jour en “2D”. Le “dôme” Ambisonics mobilise des sources dans l’anneau de diffusion en WFS, complétées à la réouverture par des enceintes implantées au sol pour “asseoir” la sphère de diffusion vers le bas. Les huit subs qui complètent la diffusion sont disposés en couronne autour de la salle au sol. Le câblage a été revu de fond en comble. Le transport numérique de l’audio a basculé de l’EtherSound au protocole Dante, entraînant la refonte de la distribution des enceintes des rampes WFS : préalablement actives et distribuées en EtherSound chaîné, elles sont désormais exploitées en passif. Implantés derrière dans le plénum des périactes, les convertisseurs EtherSound/analogiques ont été remplacés par des convertisseurs AuviTran Audio ToolBox Dante/analogique. L’interfaçage aux ordinateurs de contrôle pour le traitement du son s’opérait via des cartes RME Digiface limitées à 64 canaux. Elles sont remplacées par des cartes son DAD Core gérant 256 canaux ; l’une d’elle pourra alimenter tout le système Ambisonics, sub compris. Si la diffusion en WFS reste encore peu sollicitée, la salle bat désormais son plein en mobilisant très régulièrement les possibilités de spatialisation en HOA d’autant que deux studios importants de l’Ircam sont dotés de dômes de sonorisation adaptés pour la création dans ce format. La transposition d’un lieu à l’autre et le monitoring binaural ont aussi fait l’objet de nombreuses recherches, fluidifiant le transfert d’un lieu de diffusion à l’autre.

Panneaux acoustiques à 3 faces - Photo © Philippe Barbosa

Panneaux acoustiques à 3 faces – Photo © Philippe Barbosa

De profundis

L’Espro reste exceptionnel à d’autres égards. La situation d’enfouissement à plus de 16 m du niveau extérieur impose des contraintes de sécurité incendie renforcées : surdimensionnement et multiplication des circuits d’évacuation, désenfumage spécifique, présence SSIAP pendant les spectacles, asservissement de la sonorisation, … Un questionnement demeure face à ce qui fait aujourd’hui figure de monument du XXe siècle, célébrant les noces de la science et de la création musicale. La musique contemporaine s’y est affranchie des configurations de diffusion sonore et de relations à l’auditoire. Mais elle n’a pas fait forme au sens où elle n’a pas instauré, comme d’autres domaines de création (l’opéra, le cirque, les Zéniths, les SMACs, …) un modèle d’écrin original, une descendance. Cette salle emblématique reste de fait un laboratoire assez unique bien qu’elle ait quelques émules en Europe tel que le Sound Dome du ZKM (Centre for Art and Media de Karlsruhe) ou le SARC (Sonic Arts Research Centre) à Belfast. Au final, c’est peut-être plus la standardisation croissante autour du format HOA qui s’impose comme le meilleur vecteur de la diffusion des créations contemporaines. Rendons hommage à son inventeur, Michael Gerzon, disparu prématurément en 1996 !

Photo © Sergio Grazia

Photo © Sergio Grazia

 

Fiche signalétique

Coût des travaux : 5 792 000 € HT

Bruno Suner

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