Claire Dupont

“Repenser les modèles de production.”

Enseignante-chercheuse à l’Institut d’études théâtrales de l’Université Paris III, Claire Dupont a fondé Prémisses en 2017. Cet office de production artistique, s’inscrivant dans le champ de l’économie sociale et solidaire, accompagne de jeunes créateurs du spectacle vivant durant plusieurs années et a pour objectif de favoriser leur insertion et la structuration de leurs projets professionnels.

Photo DR

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Dans quel contexte est né le projet Prémisses ?

Claire Dupont : La production est l’ADN de ma carrière. J’ai accompagné des artistes en production durant de nombreuses années, participé à l’émergence de ma génération ; j’ai accompagné Pauline Bureau, Julien Gosselin, …

Parallèlement, j’ai mené une carrière universitaire et je suis maître de conférence associée à l’Université Paris III, à l’Institut d’études théâtrales, où je codirige un Master II intitulé “Métiers de la production théâtrale”.

En 2015, j’ai commencé à réfléchir à un nouveau modèle de production pour les très jeunes créateurs. J’étais très sollicitée. Les écoles nationales s’étaient énormément développées et il y avait de plus en plus de comédien.ne.s sur le marché. Des personnes qui se rapprochaient pour ne pas être seules et générer leurs propres activités. Évidemment, personne n’était là pour accompagner les nouvelles compagnies dans leur structuration. Finalement, il s’agissait de coquilles vides, de structures administratives destinées à porter la création et demander des subventions. Mais personne n’administrait correctement ces associations et j’ai donc commencé à réfléchir à un modèle inscrit dans le champ de l’économie sociale et solidaire ; j’ai pensé à la création d’une plate-forme d’accompagnement qui regrouperait en production déléguée de très jeunes équipes issues des écoles nationales supérieures d’art dramatique durant trois ou quatre ans. J’ai partagé mes réflexions avec des collègues en poste dans différents théâtres car le but était aussi de rallier à la jeune création un réseau actif de partenaires, non pas sur un spectacle mais sur un parcours. J’étudiais alors différentes possibilités. Mais, pour moi, il était évident qu’une vitrine parisienne générerait de bonnes conditions de production et de visibilité. Ce projet était aussi, à mon sens, investi d’une mission de service public. Je ne voulais surtout pas que ce soit un énième bureau de production mais je souhaitais écrire un nouveau projet de service public autour de l’insertion et de l’accompagnement des jeunes créateurs. Le projet a pu être lancé en 2017, en association avec le Théâtre de la Cité internationale et son directeur, Marc Le Glatin. J’ai pensé à un modèle dynamique, à un office de production solidaire qui pourrait porter des productions en association avec le théâtre. L’idée était que les jeunes créateurs soient associés pendant trois ans au théâtre et que ce dernier s’engage à les programmer sur quatre ans pour deux créations au minimum avec ensuite la possibilité d’être vus et diffusés, puis de tisser autour des partenariats avec la force d’une structure autonome permettant aussi de lever des financements privés et publics.

Votre constat est aujourd’hui que les jeunes créateurs doivent gagner en polyvalence pour sortir d’une certaine précarité ?

C. D. : L’idée ce n’est pas la polyvalence mais plutôt de créer la rencontre entre un.e jeune administrateur.rice et un jeune artiste en les intégrant à une même structure et en les accompagnant en production déléguée durant trois ans. Nous nous occupons de tout : salaires, administration, … C’est une prise en charge totale de leur travail. Pendant ce temps-là, nous réfléchissons, avec différents partenaires du territoire national, à l’implantation de leur compagnie. Nous leur laissons le temps de maturer un véritable projet d’implantation territorial, en lien avec des structures et des tutelles locales. Une fois que ce chemin est fait, nous créons la compagnie. Le passage de l’étape Prémisses à celle de la compagnie s’opère. Les jeunes actifs que nous avons formés à l’intérieur de la structure deviennent administrateur.rice.s de la compagnie qui est née et partent avec l’artiste. C’est une sorte d’incubateur. Nous créons une activité pérenne, un réseau en production déléguée tout d’abord. Cette activité est ensuite confiée à la compagnie. À l’issue du dispositif, les compagnies disposent de conventionnements, d’implantations sur des territoires, de réseaux avec des Scènes nationales ou des CDN, le tout en ayant un administrateur qui les connaît car il les a suivies depuis trois ans au cœur de Prémisses.

Vous vous adressez à de jeunes artistes. Quelle est pour vous la définition d’un jeune artiste ?

C. D. : J’ose espérer qu’un artiste reste jeune longtemps. Je crois qu’un artiste a plusieurs vies, plusieurs naissances. Je crois aux cycles de vie des artistes mais pas forcément en la jeunesse. Je ne pense pas que ce moment veuille dire grand chose. Mais en tout cas, je crois au parcours et dans un parcours il y a des cycles. Avec Prémisses, je me suis intéressée au premier cycle, celui des débuts. Mais plus largement, pour moi, il y a une vraie réflexion à avoir sur la question de la structuration qui accompagne un artiste au rythme de ses cycles de vie. Il existe des moments de grande fragilité et les débuts en font partie. L’accompagnement aide à mieux comprendre le fonctionnement d’un réseau, d’un écosystème, à bien faire les choses, à bien gérer les subventions. Cela rassure les financeurs de savoir que des personnes sachant gérer l’argent le font pour de jeunes artistes. Ensuite, il existe d’autres moments charnières dans une carrière : celui où un artiste se retrouve directeur de CDN, où il est dé-conventionné, n’est plus émergent, perce à l’international, … Il y a toujours un endroit où cela commence et finalement, la création est un éternel recommencement. La question de la jeunesse est surtout celle de la fragilité et de la manière dont nous pouvons parvenir à nous définir artistiquement. Il faut alors prendre le temps d’élaborer un véritable projet artistique, un projet professionnel avec sa compagnie, sur un territoire d’implantation, réfléchir aux publics et aux façons de les intégrer. Selon moi, un jeune artiste est surtout un artiste qui débute. Or, ce n’est pas forcément quand il est très jeune.

Vous indiquez que Prémisses s’inscrit dans l’économie sociale et solidaire. Pour quelles raisons ?

C. D. : Je crois au collectif et à sa force, en la nécessité de repenser les modèles de production. Nous avons complétement changé d’écosystème, du fait notamment de toutes ces écoles, privées ou même publiques, qui se sont développées. Ce qui fait apparaître sur le marché de l’art énormément d’artistes que nous n’arrivons plus du tout à absorber. La réponse est souvent de dire qu’il faut moins créer mais je ne suis pas forcément d’accord avec cela ; je dirais plutôt qu’il faut produire autrement. Je pense qu’il convient de réduire le nombre de structures de production, assez peu efficaces, et réunir dans la même structure des compagnies en développement. Prémisses nous a permis d’accompagner des artistes aux esthétiques et aux parcours assez différents. Certains artistes créent beaucoup, d’autres ont besoin de plus de temps. Le fait qu’économiquement tout se fasse au même endroit permet aux uns d’être solidaires des autres. Durant cette période de fragilité, tout le monde partage la même structure et tout profite à tous. Le réseau ou l’économie des uns profite aux autres, permettant ainsi de réinvestir des ressources en production, d’être plus fort et solide. Ce n’est pas un modèle à terme mais il correspond à un moment dans la carrière des artistes. C’est pour cela que nous les gardons trois ou quatre ans. Cela pose la question de l’autonomie de l’artiste, de son égo et c’est bien normal. Je peux tout à fait comprendre qu’un artiste puisse vouloir sa propre compagnie, avec son propre fonctionnement et que tout le monde n’est pas fait pour l’économie sociale et solidaire.

La formule de Prémisses est finalement assez proche de l’entrepreneuriat salarié que proposent les coopératives d’activité et d’emploi ?

C. D. : Il y a quelque chose de cet ordre-là, en effet. Mais la grande différence est que je réunis autour de moi une équipe que je choisis et qui est majoritairement en apprentissage. Les deux premiers administrateurs qui sont partis avec nos lauréates sont mes anciens élèves. Il y a une dimension d’insertion et de formation assez forte au sein de Prémisses. Une coopérative pourrait être créée à terme avec les compagnies que nous avons générées. Cela peut être un modèle d’avenir. J’observe une crise de la vocation depuis quelques années, renforcée par la Covid-19, avec un rapport salaire/temps passé/reconnaissance assez déstabilisant pour la plupart des administrateurs, producteurs et diffuseurs. Je crois que le métier est en train de changer. Nous gagnerions tous à développer des structures plus collégiales, plus collectives.

Quel est le modèle économique de Prémisses ?

C. D. : Au départ, j’ai pu bénéficier d’une convention de 60 000 € par an qui me tenait lieu de salaire, de frais de déplacement pour partir en France et découvrir des jeunes gens que personne ne connaissait. Cela relève un peu du miracle d’avoir pu monter ce projet dans ces conditions. Comme je suis quelqu’un que l’adversité galvanise, j’ai réussi à le faire. Puis j’ai été rejointe par une équipe de choc qui a été très solidaire avec moi, dans ces conditions précaires. Rapidement, la profession s’est rassemblée pour soutenir le projet et les artistes. Dès les premiers appels à projets, des artistes formidables sont sortis et ont généré une activité faisant qu’aujourd’hui le modèle est stable. Je suis partie du Théâtre de la Cité internationale en décembre et je suis désormais soutenue par la Drac Île-de-France qui a repris le financement initial du Théâtre de la Cité internationale à son compte.

Toutes les disciplines du spectacle vivant sont-elles éligibles au dispositif ?

C. D. : Jusqu’à cette année, seul le champ théâtral était éligible avec quelques variantes. Nous avons par exemple ouvert un dispositif pour le spectacle jeune public avec le Parc de La Villette ainsi qu’un autre aux auteur.e.s dramatiques, en partenariat avec Théâtre ouvert, La Chartreuse, le CDN Théâtre des Îlets et la Scène nationale de Blois. Nous avons essayé de nous déplacer à l’intérieur du champ du théâtre pour nous ouvrir au maximum à toutes sortes de profils et de propositions. Cette année, l’un de nos partenaires est Le Monfort Théâtre, dont les responsables ont été nommés à la tête du Théâtre du Rond-Point. Le lauréat sera également associé au Rond-Point pour un deuxième spectacle. Nous avons aussi ouvert le dispositif aux formes plurielles cette année : cirque, marionnettes, formes théâtrales assez hybrides, performance, …

Comment sont sélectionnés les artistes ?

C. D. : Nous lançons un appel à projet national une fois par an à destination des écoles supérieures d’art dramatique. L’idée est que tout le monde puisse candidater selon des critères d’éligibilité assez simples. Cette année, nous avons ouvert au cirque et à la danse et il fallait être sorti d’une école supérieure dans les cinq dernières années contre trois ans à nos débuts. Mais nous nous sommes adaptés à l’évolution de l’épidémie de la Covid-19.

Combien y a-t-il de lauréats ?

C. D. : Nous présélectionnons quatre à six équipes et les invitons à venir passer une maquette dans le lieu partenaire parisien durant toute une journée. C’est un moment de rencontre car ils peuvent expliquer comment ils souhaitent développer leur geste artistique, sur quel territoire, leurs envies, leurs projections sur trois ou quatre ans. Ensuite, à l’issue de cette journée, les membres du jury présents votent et le projet qui remporte le plus de voix est lauréat. Nous pouvons avoir deux lauréats certaines années. Cela est compliqué car il faut garantir à chacun les mêmes conditions d’accompagnement et de visibilité avec le théâtre partenaire. Cette année, nous allons certainement n’en avoir qu’un seul mais il est déjà arrivé que pendant la journée d’autres partenaires parisiens présents soient intéressés par un artiste et nous décidons alors de l’accompagner ensemble. Par ailleurs, toutes les personnes présélectionnées bénéficient d’une formidable vitrine, avec environ soixante personnes présentes (représentants de Scènes nationales, de CDN, de théâtres de ville, …).

Pourriez-vous nous présenter le travail d’un ou deux artistes que vous avez accompagnés ?

C. D. : Nos deux premières lauréates proviennent d’horizons très différents. D’un côté se trouve le Collectif Marthe avec des comédiennes sorties de l’école de la Comédie de Saint-Étienne. Elles créent des projets généralement autour de “livres totems” et possèdent un bagage littéraire aussi riche que dense. Elles partent d’une thématique sociale, politique, souvent féministe et développent un spectacle avec énormément d’improvisation. Ce sont des artistes brillantes et assez complémentaires au plateau. Elles ont intégré le dispositif avec leur premier spectacle, Le Monde Renversé, une création autour du mythe des sorcières et de la construction du capitalisme, de l’oppression de la femme. Le second spectacle que nous avons monté ensuite est Tiens ta garde, beaucoup joué et vu.

Parallèlement, nous avons accompagné Maëlle Dequiedt qui sortait de la classe Mise en scène du Théâtre national de Strasbourg. Elle s’inscrit dans une esthétique différente puisque son théâtre est musical et opératique, le tout accompagné d’une recherche théorique très forte.
Pour nous, la structure d’accompagnement permet d’être le témoin des différentes esthétiques de cette nouvelle génération qui arrive et repense des formes et l’hybridité de son art.

Quels sont les résultats concrets du soutien que vous avez apporté à ces artistes ?

C. D. : Concrètement, en termes de développement, nous leur avons fait gagner cinq à six ans car leurs spectacles ont été extrêmement vus et ils ont bénéficié d’un réseau conséquent. Nous avons aussi pensé les choses à long terme : pour moi, le risque pour la très jeune création est d’être laissée à la merci du marché. La façon dont nous avons travaillé se situe à l’inverse de cela puisque nous avons sécurisé au maximum les choses pour que leurs compagnies soient solides et puissent continuer un chemin structurant malgré la rapidité de leur développement. Nous continuons évidemment à suivre leur parcours. Nous souhaitons faire perdurer ce soutien et les retrouver autrement ailleurs, dans d’autres conditions.

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