Le bestiaire de l’art numérique

Quand les animaux font œuvre…

Article rédigé en partenariat avec le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux 

Les animaux c’est un peu comme les hommes : nous pouvons les dominer, les exploiter voire les martyriser. Régulièrement, des performances musicales ou artistiques se prennent les pieds dans ce filet comme de maladroits rétiaires… À l’origine, le mot bestiaire désigne une catégorie de gladiateurs. Plus tard, au Moyen Âge, ce sont des récits allégoriques. De nos jours, le terme est synonyme de barnum animalier, entre Arche de Noé et chimères. C’est l’impression que nous donne la présence d’animaux au croisement de pratiques artistiques qui interrogent la relation de l’homme au vivant.

Céleste Boursier-Mougenot, From Here to Ear - Photo © Céleste Boursier-Mougenot

Céleste Boursier-Mougenot, From Here to Ear – Photo © Céleste Boursier-Mougenot


La fable des abeilles

Nous connaissons l’adage “la musique, c’est du bruit organisé”. Rien n’empêche d’utiliser des animaux pour faire de la musique improvisée. C’est le cas des fameux « oiseaux musiciens » de Céleste Boursier-Mougenot. L’idée est simple : substituer des perchoirs par des guitares électriques. Lorsque les oiseaux se posent dessus – en l’occurrence des dizaines de diamants mandarins – les cordes vibrent et délivrent de surprenants accords composant une musique aléatoire (From Here to Ear, 2012). La scénographie, travaillée avec de la verdure et des présentoirs qui surélèvent les guitares, n’aurait pas déplu à Gaston Lagaffe…

L’installation sonore d’Éric Mezan (Essaim, 2021) prend la forme d’un énorme pavillon acoustique alvéolaire en bois. Alimenté par des panneaux photovoltaïques, ce dispositif est connecté à trois ruches et nous donne à entendre Le chant des abeilles (2020). L’installation de Félix Blume restitue aussi le bourdonnement des abeilles mais fonctionne sur un protocole différent. Avec la complicité d’un apiculteur, il a « piégé » et enregistré 250 ouvrières. Leur bruissement laborieux est diffusé sur une myriade de petits haut-parleurs suspendus, offrant la sensation d’être au sein d’une colonie en plein vol.

Honningrommet, de la Norvégienne Ann Kristine Aanonsen, est une installation étonnante et vraiment immersive puisqu’elle mobilise quasiment tous nos sens. Cela ressemble à un gros Rubik’s Cube de couleur or que nous entendons et sentons de loin ! Les parois sont constituées de cadres de ruches contenant encore des restes de miel. Le cube est en fait une cabane. À l’intérieur, une projection vidéo et une sonorisation donnent l’impression d’être plongé au cœur d’une ruche.

Christiaan Zwanikken, Spider Goose - Photo © Christiaan Zwanikken

Christiaan Zwanikken, Spider Goose – Photo © Christiaan Zwanikken

Le hacker et la fourmi

Justine Emard joue elle aussi avec un essaim d’abeilles dans Supraorganism (2020). Pas de prise directe mais l’utilisation de données collectées dans une ruche. Ces datas alimentent un système de machine learning commandant un ensemble de sculptures robotisées en verre. Suspendues sur une structure en inox, ces sculptures bougent, changent de couleurs, vibrent et cliquètent de manière cristalline grâce aux schémas de comportement des abeilles qui ont été numérisés.

Aux ruches connectées de Victor Remere ou de l’OpenBeeLab de Pierre Grangé-Praderas (apiculteur-hacker et artiste bordelais) répondent en un sens les fourmilières interactives développées par Andrew Quitmeyer. Cet ancien professeur de l’Université de Singapour a construit un labyrinthe de tubes transparents dans lesquels une colonie de fourmis coupeuses de feuilles se balade comme des rats de laboratoire. Reliées à une carte Arduino, des LEDs rouges font office de capteurs et signalent leur passage à des points clés en clignotant. Andrew Quitmeyer a conçu une version casque de ce dispositif, Wearable Interactive Ant-farms. Le clignotement des LEDs dans les yeux du porteur est censé provoquer des hallucinations hypnagogiques(1) qui changent selon le mouvement des fourmis…

Poème en vers

Artiste, éco-activiste et chercheur-biologiste associé à l’Université de Louisiane, Brandon Ballengée a sélectionné des générations de grenouilles pour ses projets Malamp: The Occurrence of Deformities in Amphibians (1996 -) et Species Reclamation Via a Non-linear Genetic Timeline (1998-2006). Il s’est ensuite penché sur le sort des poissons du Golfe du Mexique dont plusieurs espèces ont quasiment disparu. Il a fait le portrait de ces fantômes, pour certains sous forme de radiographies imprimées (Ghosts of the Gulf). Mais nous retiendrons surtout son installation monumentale dans l’espace public piégeant les insectes avec ses lumières ultraviolettes projetées sur des toiles sculptées (Love Motels for Insects).

Dans un autre genre, l’artiste Martin Howse, adepte de techno-chamanisme, fait parler la terre en amplifiant le son des lombrics (Terra Muta). Les vers présents dans du compost lui servent aussi pour composer une sorte de “poème informatique” sans fin. Nous ne les voyons pas à l’œuvre, si l’on ose dire, puisqu’ils sont contenus dans une sorte de sarcophage carré relié à un ordinateur. Leurs minuscules mouvements sont convertis en impulsion électrique qui actionne une machine à écrire virtuelle (worm.txt, 2017). Leur prose défile en continu sur l’écran (et en français qui plus est !).

Dardex, Machine 2 Fish - Photo © Dardex

Dardex, Machine 2 Fish – Photo © Dardex

Sa Majesté des mouches

Le dispositif de David Bowen agit par contre en toute transparence. Il a enfermé des mouches dans une sphère en acrylique où trône un clavier sans fil. À l’extérieur, une caméra traque leurs mouvements en temps réel. Lorsqu’une mouche survole ou se pose sur une touche, le caractère correspondant est enregistré. Lorsqu’il y en a 140 (l’installation date d’avant le passage à 280) ou qu’une mouche déclenche la touche “entrée”, un tweet à la syntaxe aléatoire et au sens énigmatique est envoyé (fly tweet). David Bowen a créé quelques variantes en substituant le clavier à un dispositif, déclenchant une fraiseuse qui fonctionne à la manière d’une imprimante 3D (Fly Carving Device) et une cible pilotant une arme (fly revolver).

Pour sa vidéo-sculpture pouvant être regardée de chaque côté – la projection se faisant sur une plaque de verre agissant comme un écran double-face –, Adrien Missika a épinglé une mouche sur un cure-dent. En fait, elle semble juste collée sur ce support et continue de battre des ailes dans un mouvement sans fin capturé au ralenti (Regarde les Mouches Voler, 2012). Cette installation vidéo a été réalisée lors d’une résidence à l’Insect Flight Lab du National Center for Biological Sciences de Bangalore, en Inde, dans le cadre du programme Artists in Lab du ZHDK de Zurich

Survivance des lucioles

À ce stade, la tentation est grande d’intervenir directement sur les animaux pour assurer un rendu plus “artistique”. Le pas est franchi avec Marta de Menezes qui s’est livrée à des manipulations morphogénétiques sur un papillon avec Nature? (1999). À l’aide de micro-aiguilles, elle a modifié les motifs des ailes qui, nous rassure-t-elle, ne contiennent pas de terminaisons nerveuses. Ces travaux ne constituent qu’une partie de l’approche de cette artiste diplômée de l’Université des Beaux-Arts de Lisbonne et d’Histoire de l’art et de culture visuelle de l’Université d’Oxford. Elle a aussi tenté des modifications sur le poisson-zèbre pour que les pigmentations et motifs ressemblent à ceux d’un zèbre justement (Zebra).

Ces tentatives pour modifier le vivant à des fins artistiques, en intervenant sur l’ADN et des révélateurs fluorescents, sont l’apanage des artistes du bio art. Nous pensons bien sûr à Eduardo Kac et son lapin vert fluo dans GFP Bunny (2000) – Alba de son petit nom (GFP signifiant Green fluorescent protein pour protéine verte fluorescente). Nous avons beaucoup parlé de cette expérience vraiment chimérique dont les ressorts ont été mis au point dans un laboratoire de l’INRA. Nous oublions trop souvent la polémique qui l’opposa aux chercheurs pas vraiment ravis de voir leur protéine, destinée aux études sur le développement embryonnaire, transformée en outil pour l’art « transgénique »… Le designer Joris Laarman s’est également intéressé à la fluorescence animale pour créer une lampe (Half Life Lamp, 2010). La lueur verdâtre qui émane de cet objet bioluminescent provient de cellules génétiquement modifiées de lucioles.

Claire Morgan, The Vanity of Supposing Signifiance - Photo © Claire Morgan

Claire Morgan, The Vanity of Supposing Signifiance – Photo © Claire Morgan

Mémoire d’un poisson rouge

Les manipulations peuvent aussi se faire autour ou sur le corps de l’animal lui-même, et non pas à l’échelle de ses cellules. Le duo Auger Loizeau, dont les travaux figurent au MoMa à New York, a réalisé en 2001 une série intitulée Augmented Animals, suite « techno-logique » de la théorie de l’évolution… Partant du fait qu’il n’y a pas de raison que seul l’homme bénéficie des apports de la technologie, ils ont notamment doté un pigeon de LEDs aux couleurs variables pour le transformer en artiste aérien… Même chose pour un chien dont la queue délivre un message lumineux (I missed you…).

Sans oublier des rongeurs équipés de lunettes de survie à vision nocturne, des écureuils localisant et amassant des noix à l’aide de GPS ou des poissons évitant les hameçons des pêcheurs grâce à des détecteurs de métaux. Dans le genre, Machine 2 Fish (2016), imaginé par le collectif Dardex qui regroupe Quentin Destieu, Sylvain Huguet et Romain Senatore, s’inscrit entre hacking et biomimétisme. Posé sur un fauteuil motorisé, un poisson rouge scrute l’extérieur de son aquarium. Une caméra et des capteurs réagissent à ses mouvements, entraînant le moteur du fauteuil. Le parcours est parfois erratique, se heurtant aux murs puis poursuivant son chemin non balisé.

Suite équestre

Avec Art Orienté Objet (Marion Laval-Jeantet et Benoît Mangin), c’est l’artiste qui s’appareille et non l’animal qui est appareillé. Si vous souffrez d’équinophobie, la performance de ce duo vous paraîtra vraiment horrifique. Juchée sur des prothèses ressemblant à des échasses en forme de pattes de cheval, Marion Laval-Jeantet se rapproche de l’animal, à hauteur d’œil. L’objectif est de réduire et de questionner l’altérité, de se rapprocher corporellement de l’animal. Des expériences annexes ont aussi été tentées avec d’autres prothèses pour « singer » les cervidés et un chat. L’ultime étape consiste à s’injecter du sang de l’animal (plus précisément le sérum sanguin du cheval). Nous comprenons mieux le titre de cette performance : Que le cheval vive en moi (2011). Si l’on en croit l’artiste, l’effet est assez boostant… Histoire de garder une trace du happening, ce sang mêlé est à son tour prélevé puis lyophilisé et enchâssé dans des reliquaires (huit au total). Nous ignorons s’il existe des divans assez grands pour accueillir les chevaux… Précurseur, Haus-Rucker-Co, le collectif d’architectes-artistes fondé à la fin des années 60’, avait mis au point des casques destinés à altérer la perception de l’espace et désorienter les sens. En Plexiglas®, munis d’un casque audio et de tout un appareillage au niveau des yeux, ces artefacts étaient destinés à nous faire entrevoir la perception d’un insecte (Flyhead, 1967).

Pascal Bauer, Le Cercle - Photo © Pascal Bauer

Pascal Bauer, Le Cercle – Photo © Pascal Bauer

Robot Blues

L’animal peut aussi disparaître complètement sous la technique et la robotisation ; ou n’apparaître que sous forme vidéo, comme le taureau de Pascal Bauer qui tourne en rond sur écran (Le Cercle). Cet écran est monté sur un chariot pivotant autour d’un axe fixe. L’animal est représenté en taille réelle. Ses mouvements de fauve en cage commandent le sens de la rotation, les à-coups et les arrêts du dispositif. La bête, prisonnière de cette trajectoire circulaire, tente d’échapper à son destin par une course chaotique mais vaine…

S’emparant des problématiques suscitées par les programmes de réintroduction du loup, l’artiste Fernando Garcia-Dory – en collaboration avec Sue Hull, experte en comportement animal, et Paolo Cavagnolo, hacker et ingénieur en électronique – a développé un mouton bionique (Bionic Sheep, 2006 -) qui embarque un système de protection par ultrason alimenté par énergie solaire. De loin, nous jurerions voir un vrai. Par contre, l’artiste Rihards Vitols n’a pas cherché le réalisme pour sa série Woodpecker (2016-2019), une collection d’une trentaine de faux piverts remplissant une vraie fonction : éloigner les insectes des arbres d’une forêt située près de Düsseldorf. De près, ce sont de simples artefacts constitués de plaquettes de bois, d’un microcontrôleur, d’un panneau solaire, d’une batterie et d’un petit moteur à solénoïde (linéaire) qui frappe l’arbre pour produire le son du pivert.

Animal on est mal

La taxidermie est aussi redécouverte et utilisée par certains artistes comme Claire Morgan dans des installations avec des renards, corbeaux, écureuils, mésanges ou paons (The Vanity of Supposing Significance, 2017). Les animaux naturalisés sont mis en scène avec des entrelacs de bouts de plastique colorés, suspendus par des fils de nylon et dessinant des formes géométriques. Christiaan Zwanikken utilise aussi des animaux empaillés mais dans une configuration moins statique, plus mécanique et robotique. Il conçoit des sculptures cinétiques animées par des servomoteurs et pilotées par un ordinateur. Montés sur des tiges d’aluminium, des crânes d’animaux deviennent doués de mouvements et de paroles, entamant une étrange représentation théâtrale (The Good, The Bad and The Ugly, 2005). Sur ce principe, nous lui devons aussi des exosquelettes animés qui évoquent des fossiles de dinosaures (Exoskeletal, 2013) ; d’étranges chimères mécanisées comme ce monstre composé d’une tête d’oie, de pattes de crabe et d’un corps de paon ; un petit robot surmonté d’un crâne de chien très expressif (Who Let the Dogs Out, 2001) ; un squelette d’aigle qui menace le petit lapin des piles Duracell ; un mobile suspendu avec des chauves-souris (Bat Trip, 2004) ; et un lièvre empaillé dont le museau est pris dans une sorte de scaphandre bricolé aux reflets cuivrés, évoquant le steampunk et l’univers cinématographique de Caro & Jeunet (How a Dead Hare Explains Paintings, 2010), titre faisant référence à une performance de Joseph Beuys (How to Explain Pictures To A Dead Hare, 1965).

Dead can dance

Avec Gildas Morvan, enseignant et chercheur au Laboratoire de Génie informatique et d’automatique de l’Artois, Martin uit den Bogaard a créé une série d’installations captant l’énergie résiduelle de dépouilles d’animaux. Esthétiquement, cela se présente comme des aquariums, sans eau et hermétiquement scellés, au fond desquels reposent des cadavres d’animaux (hibou, chat, chien, souris) et, histoire de faire bonne mesure, quelques fœtus (poulain, veau). En dépit des apparences, ce Frankenstein sonore considère ses œuvres comme des sculptures « vivantes ». Les corps sont reliés à des voltmètres et un ordinateur convertit les variations électriques enregistrées en sons et images qui évoluent dans le temps (Painting and Singing Kangaroo, 2003).

Il existe aussi des animaux qui ne sont plus que des fictions, qui ont définitivement disparu. Alexandra Daisy Ginsberg s’en est emparée avec The Subsitute (2019-). Au début, le spectateur fait face à un container en apparence vide. Peu à peu apparaît un assemblage grossier de cubes. L’image en rendu 3D s’affine et nous commençons à deviner une silhouette : celle d’un rhinocéros, grandeur nature. La pixellisation s’estompe lorsque l’animal est complètement reconstitué. Cette reconstitution virtuelle s’inspire d’un vrai modèle. Un rhinocéros blanc originaire de l’Afrique de l’Est et centrale. Le dernier représentant mâle de cette espèce est mort en 2018 ; il s’appelait Sudan. À ce jour, il ne reste plus que deux femelles en captivité. Ce genre d’artefacts préfigure peut-être les zoos de demain…


(1) État de conscience particulier intermédiaire entre celui de la veille et celui du sommeil 


Situé à la jonction des arts numériques, de la recherche et de l’industrie, le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux contribue activement aux réflexions autour des technologies numériques et de leur devenir en termes de potentiel et d’enjeux, d’usages et d’impacts sociétaux. www.stereolux.org

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