La réponse des Hommes

Tiphaine Raffier livre un spectacle plein format

Confrontant neuf Œuvres de miséricorde à des situations contemporaines, rubrique faits divers, Tiphaine Raffier questionne les fondements de la morale judéo-chrétienne, source de nos règles du vivre ensemble et des équilibres géopolitiques contemporains. Initialement prévu pour Avignon 2020, l’opus a vu sa création perturbée. Comment maintenir le cap ? Il en sera question avec les regards croisés d’Hélène Jourdan, scénographe, et de Kelig Le Bars(1), éclairagiste, pour évoquer la conception des dispositifs scéniques, écrin de la réflexion, dont le point de départ pourrait être : “Malgré les meilleurs intentions du monde, nous sommes incapables d’en prendre soin, de ce monde”. Face à ce constat, quelle sera La réponse des Hommes ?

La réponse des Hommes - Photo © Simon Gosselin

La réponse des Hommes – Photo © Simon Gosselin

Les Œuvres de miséricorde

Le Œuvres de miséricorde sont quatorze actions bienfaisantes que tout bon chrétien se doit d’accomplir pour réparer ses fautes. Elles sont divisées en deux catégories : sept sont dites “corporelles” puisqu’elles impliquent des actions à réaliser et les sept autres sont appelées “spirituelles” car elles impliquent une pensée ou une parole d’accompagnement dans le malheur. À ce programme, le Pape François en a récemment ajouté une quinzième : “Sauvegarder la Création”.

La bombe humaine – Synopsis

Ce dernier ajout, “Sauvegarder la Création”, sera présent en toute fin du spectacle, dans un épilogue dystopique que nous espérons ne pas être trop prémonitoire. “Accueillir les étrangers” et “Nourrir les affamés”, en ouverture de la pièce, sont entièrement diffusées en vidéo, mais tournées en direct, en coulisses. Après avoir traité huit injonctions, dépression postpartum et action humanitaire sont les ingrédients qui composent ce premier chapitre augmenté d’un cauchemar de rite sacrificiel habillé de feu et de couronnes de fleurs bien vissées sur le crâne. “Donner à boire aux assoiffés” nous propose un autre type de rituel païen : un Noël en famille tout aussi cauchemardesque, où il sera question d’échanges de cadeaux sur une stèle sacrificielle déplacée au transpalette. “Vêtir ceux qui sont nus” met en scène le procès d’un militaire accusé de cyber-harcèlement sur fond d’homosexualité en rangers, tantôt live, tantôt filmé en direct au plateau. “Visiter les prisonniers” propose une habile mise en abyme de la miséricorde en huis clos avec le basculement d’une visiteuse de prison de la cellule familiale à la cellule du mitard en passant par le parloir. “Prier pour les vivants et pour les morts” et “Ensevelir les morts” nous livrent l’histoire de Diego, dialysé en attente d’une greffe de rein, présentées dans un mode plus performatif avec une narration en sur-titrage vidéo, procédé qui nous présente le personnage dans toute sa fragilité de malade et la dégradation sociale qui l’accompagne. Sympathique au premier abord, la suite de ce chapitre le dévoilera sous un angle nettement moins fréquentable dans un pas de deux à cheval entre la performance contemporaine et les comédies musicales de Fred Astaire. Nous retrouverons également le personnage de Diego dans “Assister les malades”, une variation théâtrale très pertinente oscillant entre conférence de musicologie et programme de psychiatrie expérimentant le traitement des pédocriminels.

Si La réponse des Hommes commence par un cauchemar, elle se termine dans une impasse. Sans dévoiler la fin du spectacle, il est peu probable que “Sauvegarder la Création” soit un possible envisageable dans un futur où la bienveillance obsessionnelle serait la règle.

La réponse des Hommes - Photo © Simon Gosselin

La réponse des Hommes – Photo © Simon Gosselin

“Nous sommes désolés”

Paradoxalement, la gravité des situations s’oppose à la légèreté générale du ton. Le contraste entre les principes moraux très ancrés dans le religieux et leur reflet contemporain au plateau en une série de rites païens du quotidien sont en tel décalage que la simple juxtaposition suffit à faire sens. Point de tragédie ici, pas besoin d’en rajouter. Si le ton est décalé et teinté d’humour, c’est autant pour laisser libre court à la réflexion de l’auteure que pour permettre au spectateur de s’y sentir à l’aise. Point de conclusion spectaculaire non plus. Point de conclusion du tout, ce qui peut laisser à certains un sentiment d’inachevé, tant chaque séquence suggère, développe mais ne finit pas plus qu’elle ne prend parti. La construction dramaturgique est consolidée par des leitmotiv structurant l’ensemble. Ils font résonner chaque situation comme le slogan d’un groupe black block écolo : “Nous sommes désolés”. Cette phrase serait-elle La réponse des Hommes à une injonction divine qu’ils n’ont su accomplir ? En évitant l’écueil moralisateur d’un enchaînement de conclusions trop formelles, Tiphaine Raffier tisse une trame de questionnements face aux injonctions ancestrales des Œuvres de miséricorde. Elle laisse ainsi le soin à chacun de répondre et de se positionner avec “sa” morale et de s’en débrouiller. Grâce à une réalisation sincère, documentée et accompagnée d’une équipe très cohérente au plateau, elle s’éloigne du dogmatisme et nous dessine, de façon captivante, une humanité vraisemblable.

La réponse des Hommes - Photo © Simon Gosselin

La réponse des Hommes – Photo © Simon Gosselin

Du Caravage au White Cube

Le cheminement qui mène à la scénographie de La réponse des Hommes commence à Naples et à la chapelle Pio Monte della Misericordia plus exactement. Au-dessus de l’autel, Les Sept Œuvres de miséricorde du Caravage, un tableau monumental représentant toutes les Œuvres de miséricorde dites “corporelles”. Lui font face d’autres peintures, d’auteurs moins illustres, représentant les Œuvres de miséricorde dites “spirituelles”, accrochées elles aussi au-dessus de l’autel de petites chapelles adjacentes. Chaque niche a son œuvre dans une chapelle qui les contient toutes. C’est en imitant ce principe de présentation des œuvres, en le transposant de la chapelle du XVIIe siècle au plateau de théâtre contemporain, qu’aboutit la proposition d’un “espace neutre qui soit notre base d’espace pour déployer des œuvres qui auraient une liberté visuelle propre et intrinsèque”.

Hélène Jourdan est scénographe et travaille avec Tiphaine Raffier depuis France-Fantôme. Au début de la réflexion, la recherche s’oriente vers le traitement des quinze Œuvres conjuguées à quinze esthétiques dans des temporalités différentes. Comme une “énumération de ce qui se fait dans la création artistique aujourd’hui”. Les hypothèses de départ pourraient être une “capsule performance, un intermède sonore, certaines pourraient durer 30′, d’autres pourraient être un film”.

Lors des recherches sur l’histoire des Œuvres de miséricorde, le Caravage s’impose comme inspiration centrale de la transposition. Comme les toiles dans la chapelle napolitaine, “chaque chapitre est conçu dans une unicité esthétique, dans une technique particulière”.

Croquis - Document © Hélène Jourdan

Croquis – Document © Hélène Jourdan

À l’image de cette transposition, Hélène Jourdan propose un White Cube très réaliste comme chapelle. Kelig Le Bars s’empare de la proposition et implante un plafond de tubes fluos pour construire “un espace muséal contemporain, neutre, comme nous pouvons en trouver au Palais de Tokyo […] et la scène devient le lieu d’exposition des Œuvres”. L’image va devenir leitmotiv, rythmer les enchaînements et les allers-retours dramaturgiques. Une fois ce principe posé, reste à composer chacun des chapitres. Par exemple, l’équipe se questionne sur l’espace de la performance aujourd’hui “Que pouvons-nous mettre comme clin d’œil ou humour ? Nous nous sommes retrouvés avec une stèle, sorte de pierre sacrificielle inspirée des installations de land art d’Ugo Rondinone”.

Pour la scène “Prier pour les vivants et les morts”, “nous avons eu envie de pousser la notion de performance avec le personnage en dialyse en imaginant un objet lumineux”. Une envie partagée avec Kelig Le Bars qui propose d’utiliser ce dispositif dans plusieurs scènes. “J’avais regardé les œuvres d’Olafur Eliasson qui a fait beaucoup d’installations avec la lumière, quelque chose qui pourrait être à la fois du domaine médical, à la fois artistique, comme des appareils d’un studio photo, une ambiguïté, comme dans une image de David LaChapelle.

Décor - Photo © Valéry Deffrennes

Décor – Photo © Valéry Deffrennes

Genesis

Parallèlement, Tiphaine Raffier écrit au plateau en instantané pour et avec ses comédiens. Elle confirme et complète les bases de son écriture, accompagnée du dramaturge Lucas Samain. Elle a déjà des pistes de recherche et des références esthétiques à proposer à son équipe. Par exemple, pour “Accueillir et Nourrir”, elle a l’intuition du rituel païen et les films The Wicker Man(2) ou Midsommar(3) en référence esthétique. Puis, en janvier 2020, elle travaille trois chapitres – “Accueillir les étrangers/Nourrir les affamés”, “Donner à boire aux assoiffés”, “Assister les malades” – plus particulièrement dans une “recherche théâtrale globale et totale dans une forme d’écriture de plateau”.

À l’issue de cette résidence, les grandes lignes de la scénographie sont posées. Le parti pris de la très grande taille des images vidéo et du support de projection que cela impose est validé et la première partie sera donc un film diffusé au spectateur sur un grand mur écran : la page blanche.

L’unicité esthétique de chaque chapitre est définie et composée dans un contraste des esthétiques. Chaque partie vient structurer le spectacle. Hélène Jourdan “travaille avec cela : créer une image et son opposé. Nous avons travaillé comme cela pour la première œuvre. Elle est composée en deux parties qui se répondent : de la vidéo référencée avec le genre de film d’horreur des années 70’ avec des couleurs saturées et une colorimétrie vive, et pour l’autre partie nous avons travaillé avec le genre du documentaire dans une maternité avec des couleurs pastel”. Vu la contrainte de la taille de l’image projetée, il apparaît très vite compliqué de tourner ce film à vue du public. L’idée de créer un mini studio derrière le mur, caché dans un premier temps puis dévoilé en partie pour figurer l’univers carcéral de “Visiter les prisonniers”, se révélera être une solution pertinente, autant dans la construction dramaturgique que pour la stabilité du décor. Celui-ci doit en effet être mobile, réduire ou agrandir la scène en se déplaçant du lointain vers la face. Après un passage par le story board, toute la scène filmée est décomposée en plans. Chaque élément de décor est pensé en fonction du cadre et optimisé pour un espace de tournage qui, par moment, n’excède pas 2 m ! De la lumière est intégrée dans le décor, les plafonds. Toute une implantation est ainsi créée pour cet espace de tournage.

Plan lumière - Document © Kelig Le Bars

Plan lumière – Document © Kelig Le Bars

Itinéraire bis

Mais le cheminement depuis la chapelle napolitaine jusqu’au temple du théâtre avignonnais qu’est La FabricA va devoir faire quelque détours. Suite au confinement et à l’annulation du Festival d’Avignon, la perspective de la première s’enfuit et la méthode de travail doit changer. Commence alors un gros travail préparatoire qui doit aboutir à la construction du décor par les ateliers du Théâtre du Nord. Pour Hélène Jourdan, le travail à la table n’est plus une option mais une obligation : tout ce qui ne peut être fait au plateau est dorénavant réalisé en maquette. Face aux incertitudes, la scénographie est épurée. De nombreux échanges en visio ont lieu avec le chef d’atelier du Théâtre du Nord, Valery Deffrennes, afin de livrer le décor pour les cinq semaines de répétition programmées à partir de juin 2020. Cinq semaines de plateau pour finaliser trois heures de spectacle ! La gageure est de taille. Pour préparer le travail, Hélène Jourdan résume chaque Œuvre de miséricorde au verbe de son titre : “Donner”, “Visiter”, “Assister”, “Sauvegarder”, … Elle va réaliser des dossiers à destination des équipes techniques et artistiques récapitulant les intentions, pistes esthétiques proposées pour chaque partie comme base de travail commune “qui peuvent à tout moment être remises en question”.

Pouvons-nous nous échapper des injonctions sociales ? Pouvons-nous les déconstruire vraiment ? Malgré la violence implacable du destin commun qui va droit dans le mur, que pouvons-nous faire pour l’éviter ? Est-ce encore possible ? Avons-nous vraiment les moyens de développer des thérapies pour soigner les pédophiles ? Comment avons-nous pu en arriver là avec des règles de vie inspirées du bon sens lui-même ? La violence peut-elle être une solution pour sauver le monde ? Sommes-nous réellement prêt à changer nos vies pour inverser la tendance ? Sommes-nous désolés de cet état du monde ? Autant de questions de fond que nous pose Tiphaine Raffier, un appel à la réflexion que ce soit dans les domaine régaliens ou dans nos intimités. Après avoir assisté à cette représentation mettant en lumière des œuvres majeures rarement questionnées et pourtant fondatrices de la chose publique, le calendrier de cette création bousculé par la pandémie apparaît comme un heureux hasard. En effet, sa diffusion une année d’élection présidentielle, où les débats semblent se tenir loin des fondamentaux, est essentielle.

 

 

 

Notes

(1)   Portrait à lire dans l’AS 233

(2)   Film britannique réalisé par Robin Hardy et sorti en 1973

(3)   Film de Ari Aster sorti en 2019

 

 

La réponses des Hommes de Tiphaine Raffier

  • Dramaturgie, assistance à la mise en scène : Lucas Samain
  • Scénographie : Hélène Jourdan
  • Lumière : Kelig Le Bars
  • Vidéo : Pierre Martin
  • Son : Hugo Hamman
  • Musique : Othman Louati
  • Chorégraphie : Salvatore Cataldo et Pep Garrigues
  • Costumes : Caroline Tavernier

Sébastien Revel

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