Virginie Demilier

“Faire se rencontrer médiation et création artistique.”

Photo DR

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Pour Virginie Demilier, le théâtre peut autant être un lieu de fabrication et de représentation qu’une agora. Une sensibilité qu’elle défend concrètement au Théâtre de Namur, institution dramatique belge dont elle a pris la tête, en juillet 2021, suite au départ de Patrick Colpé. Celle qui dirigea auparavant la Compagnie Artara (Fabrice Murgia) œuvre aujourd’hui à un rapprochement entre soutien à la création et travail de médiation ; Virginie Demilier ayant également sous sa responsabilité un centre culturel dans la capitale wallonne, les Abattoirs de Bomel


Vous êtes actuellement à la direction d’un théâtre d’envergure, le Théâtre de Namur. Quel a été votre cheminement professionnel ?

Virginie Demilier : Il s’agit davantage d’un coup de cœur lié à la configuration du Théâtre de Namur que le fruit d’un cheminement. Je ne visais pas la direction d’un lieu. Mais Namur est un endroit particulier car j’ai à la fois sous ma responsabilité la direction générale d’un théâtre et d’un centre culturel. J’ai sous ma direction deux sites, deux lieux, avec deux équipes qui ont des missions différentes. Le Théâtre travaille sur la création et l’accompagnement artistique ; le Centre culturel sur l’expression des droits culturels, donc la médiation. C’est cette configuration particulière qui m’a intéressée.

Selon vous, qu’est-ce qui a retenu l’attention du jury dans votre candidature ?

V. D. : J’ai travaillé dans plusieurs théâtres, notamment au sein du Théâtre national de Bruxelles, mais également quinze ans dans la Compagnie Artara du metteur en scène Fabrice Murgia. Je pense que le fait de connaître le réseau théâtral, d’avoir une expérience nationale et internationale a compté ; tout comme le fait d’avoir travaillé au plateau, dans une compagnie. Je comprends la fabrication d’un spectacle, je suis proche des artistes, des techniciens, … Par ailleurs, il était attendu d’intégrer la dimension “centre culturel” dans toute cette énergie de création. En Belgique, ce sont vraiment des missions qui s’opposent. Théâtres et centres culturels sont d’ailleurs des lieux qui dialoguent assez peu au quotidien. Or, j’ai également pu travailler sur de nombreux projets citoyens.

Vous avez succédé à Patrick Colpé. Quelles perspectives envisagez-vous désormais pour cette institution culturelle de Belgique francophone ?

V. D. : Patrick Colpé a travaillé à placer le Théâtre de Namur comme un espace de création sur l’échiquier théâtral. Il a dissocié complètement le travail du Centre culturel de celui du Théâtre. Ce Théâtre de création doit clairement le rester. Mais je veux également que Namur soit une expérience pilote pour faire se rencontrer médiation et création artistique. Il y a plein de choses à mettre en place pour y parvenir. Notamment le fait d’inviter dans la programmation des artistes qui convoquent des non professionnels au plateau dans le processus de création. Nous aimerions, par exemple, mettre en place un opéra urbain d’ici deux ans. Le projet convoquerait une série d’artistes, d’artisans, de non professionnels, avec un metteur en scène de renom. Nous avons cette force d’avoir deux équipes qui ont travaillé pendant des années à ne faire que de la médiation d’un côté et que de la création de l’autre. Par ailleurs, nous allons aussi ouvrir une classe prépa-théâtre, pour préparer des jeunes issus de milieu populaire aux cinq écoles francophones d’enseignement supérieur d’actrices et d’acteurs du pays.

Pour vous qui avez été directrice de production pendant plusieurs années, que signifie accompagner des artistes, notamment avec un équipement comme le Théâtre de Namur ?

V. D. : Pouvoir accueillir des artistes chez soi pour qu’ils puissent travailler est un ingrédient essentiel. L’endroit de la fabrication des choses est très important. Mais il s’agit ensuite de savoir comment mettre à disposition les compétences utiles à l’artiste et comment s’adapter à chaque proposition artistique. C’est un peu l’enjeu des grosses maisons : nous sommes structurées d’une certaine façon, avec une flexibilité relative. Nous avons envie d’être un centre de création mais en faisant preuve d’adaptabilité par rapport aux artistes. Demeure aussi le choix des artistes que nous allons suivre : faire venir des artistes connu.e.s tout en réservant une place importante aux jeunes. Nous allons également accompagner en production déléguée un spectacle pour enfants par an ; c’est quelque chose de nouveau pour le Théâtre. C’est important pour nous car le jeune public est un secteur qui dispose d’assez peu de moyens de production.

Le Théâtre de Namur comprend notamment une belle salle de 650 places mais aussi des espaces plus petits. C’est également un centre socio-culturel, comme vous l’avez souligné. Comment comptez-vous jongler entre tous ces espaces et ces fonctions ?

V. D. : Nous disposons effectivement d’un très beau plateau. La disposition des sièges à l’italienne n’est pas toujours des plus aisée pour la visibilité des spectateurs, mais le rapport scène/salle est magnifique, tout comme l’acoustique. C’est un superbe outil. D’autre part, au sous-sol, se trouve le Studio. C’est une jolie petite salle équipée avec une jauge d’une centaine de places. Surtout, nous avons un autre site : le centre culturel des Abattoirs de Bomel. Les deux lieux sont distants d’environ quinze minutes à pied. Ils se situent dans deux quartiers très différents. Le Théâtre se trouve dans un secteur assez cossu de Namur ; les Abattoirs de Bomel sont implantés dans un quartier plus populaire, au milieu des habitations. Les Abattoirs disposent d’une super black box mais qui est assez peu équipée techniquement. Nous sommes en train de remédier à cela. C’est une très belle salle de 120/130 places. J’aime penser au fait que des choses seront fabriquées et vont être programmées des deux côtés, indifféremment des quartiers dans lesquels se trouvent ces sites. Des spectacles se préparent aux Abattoirs de Bomel et seront joués au Théâtre. 80 % des activités qui composeront la saison prochaine auront des liens entre les deux sites.

Est-ce simple ?

V. D. : Non. Patrick Colpé est resté vingt-quatre ans à la direction de ces lieux et il n’a jamais fonctionné comme cela. Les équipes n’ont donc pas du tout l’habitude de travailler et de communiquer ensemble. Mais elles le souhaitent et sont très heureuses de pouvoir l’envisager. Nous avons des fonctionnements d’équipes qui sont totalement distincts, voire parfois opposés. En Belgique, faire la synthèse de ces deux activités est quelque chose qu’il faut défendre. Toutefois, le fait que ces deux activités puissent se rencontrer commence à faire son chemin au niveau des pouvoirs publics.

Vous arrivez à la tête de cet établissement alors que l’épidémie de la Covid-19 semble interminable. La crise sanitaire vous a-t-elle amenée à reconsidérer un certain nombre de choses dans la façon dont nous devons produire et présenter des spectacles ?

V. D. : Actuellement, les choses sont compliquées. Nous ne faisons que subir les décisions et nous adapter. Pour la saison prochaine, je réfléchis à programmer moins. Je trouve d’ailleurs que c’est une tendance qui s’est immiscée au fil du temps et qui a précédé un peu la Covid. Mais le fait d’être en plus confronté à l’épidémie a conforté une envie d’être sur de plus grandes séries, de moins charger les saisons pour se donner de l’espace ; ce qui converge avec ce projet de travailler autour des spectacles. L’activité ne s’arrête pas lorsqu’il n’y a pas de spectacle. J’essaye aussi de ne pas programmer de choses trop lourdes, de grands spectacles internationaux, pour l’hiver prochain, de façon à ce que nous puissions éventuellement faire des reports. D’autre part, des “clauses Covid” sont désormais insérées dans tous les contrats de collaboration et de cession. Nous nous entendons déjà sur ce qui pourrait se passer en cas de report ou d’annulation…

Comment, dans ce contexte, arriver à toucher les publics les plus éloignés du théâtre ?

V. D. : Nous ne les touchons pas et ce serait faux de dire le contraire. C’est extrêmement compliqué. Nous venons de réinterdire l’accès à plus de deux cents personnes en salle, en Belgique. Les salles de deux cents places sont donc bondées et nous ne pouvons faire entrer que deux cents personnes dans des salles pouvant en accueillir plus. C’est absurde. C’est là l’expression du politique à ne pas considérer le secteur. Mais les politiques n’ont pas pris le temps de s’interroger là-dessus. Cela ne les intéresse pas.
Après, nous pouvons bien sûr déclarer “le théâtre va vous amener ailleurs”, brandir l’étendard de l’échappée, du divertissement, … Mais lorsque nous nous trouvons dans une précarité bien précise, ce n’est pas vers cela que nous allons spontanément au quotidien. Je trouve que ce serait même parfois un peu déplacé que de penser que nous puissions attirer des gens qui sont dans ce genre de situation. Nous proposons cependant une série d’activités liées à cette configuration particulière. Nous travaillons avec des associations, des jeunes, dans les quartiers. Ce sont heureusement des actions qui ont pu être maintenues.

Comme vous l’avez souligné, vous êtes attachée aux actions socioculturelles. Que représente aujourd’hui, pour vous, cette notion qui, pour beaucoup, renvoie au militantisme des années 70’ ?

V. D. : Lorsque nous arrivons à la tête d’un lieu, nous avons une responsabilité vis-à-vis du public. Cette mission est bien plus importante que lorsque nous produisons un spectacle car le lieu qui accueille le spectacle a la responsabilité de travailler avec son public. Lorsque nous prenons la tête d’un lieu, se demander comment se mettre en relation avec le public est fondamental. Bien sûr, cette volonté d’avoir des salles avec des publics variés existe depuis toujours, je ne lance rien de nouveau en la matière. Mais il s’agit pour nous de réinterroger la façon de le faire car jusqu’à maintenant, très souvent, nous essayions de travailler ce sujet en faisant des actions sur le territoire, en proposant des places moins chères, … Peu à peu, nous arrivons à nous dire, dans nos équipes, que si nous donnons toujours à voir les mêmes corps, à entendre les mêmes accents, nous allons attirer des gens qui ne peuvent s’identifier qu’à ce qui est présenté. J’aimerais que mon public soit diversifié, en relation avec le fait de modifier mon plateau et la manière dont nous y accédons. Qui a accès au plateau ? Pour raconter quoi ? Ce sont là des questions fondamentales. Je pense qu’aller à la rencontre de personnes issues d’autres milieux socioculturels est un levier d’action important pour modifier la configuration de ma salle.

Comment créer cette rencontre avec ces publics ?

V. D. : Notamment en élaborant des programmations présentant des artistes qui convoquent des non professionnels sur le plateau, comme je l’ai déjà indiqué. Mais aussi en suscitant des mélanges. Le fait, par exemple, de mêler la danse urbaine et l’opéra sur un plateau bouscule complètement les codes, à la fois pour les gens qui aiment l’opéra et pour ceux qui aiment la danse urbaine. Ces gens se retrouvent alors subitement dans la même salle. Ils se rendent compte que cela produit quelque chose qui peut leur plaire et cela les éveille à d’autres formes d’expressions artistiques. Ces mélanges m’intéressent énormément.
Puis il y a tout le travail à mener sur le rapport scène/salle. J’ai envie de créer des espaces où le public n’est pas systématiquement assis et dans lesquels les artistes ne sont pas nécessairement au plateau. J’aimerais faire un café-théâtre avec des petites tables, dans la petite salle qui se trouve au sous-sol du Théâtre. Si j’invite David Murgia à venir jouer dans ce cadre L’Âme des cafards, le public sera proche de lui, aura passé une soirée avec lui. Nous allons programmer pas mal de spectacles dans d’autres espaces du Théâtre, dans des configurations où le public est intégré davantage à la scénographie. Nous allons aussi investir des lieux extérieurs.

Comment cette volonté d’intégrer cette mixité sociale va-t-elle se traduire dans votre programmation ?

V. D. : Il faut bien comprendre que le Théâtre de Namur est le seul théâtre de création de la Ville qui compte 110 000 habitants. À Bruxelles, il y a une multitude de théâtres. Les lieux doivent travailler sur la singularité de leur programmation pour se distinguer les uns des autres. À Namur, il n’y a qu’un théâtre et c’est le théâtre des Namurois ; les gens y sont très attachés. Il y a quand même 3 500 abonnés. C’est important d’amener une nouvelle énergie et elle sera là, de fait. Mais je trouve aussi fondamental de respecter le public qui est déjà là, qui a ses habitudes et ses références. L’alchimie consiste à trouver l’équilibre entre cette nouvelle impulsion, avec des artistes qui vont raconter des histoires d’ailleurs, tout en ayant une part de la programmation dans laquelle les gens se retrouvent, autour de grands textes, de la littérature. Assembler l’ensemble de ces éléments de façon cohérente est enthousiasmant.

Vous êtes attentive à la dimension dite “citoyenne” du théâtre. Que signifie pour vous ce terme qui, aujourd’hui, peut paraître éculé ?

V. D. : Le Théâtre de Namur est un bâtiment ultra imposant dans lequel nous ne rentrons pas si nous ne le connaissons pas. Pour moi, il s’agit de rétablir le fait qu’un théâtre appartient à la ville, aux gens, et qu’il est un lieu de service public. Je veux travailler à ce que ce lieu soit davantage ouvert. Il y a un travail à faire sur le bâtiment “théâtre” dans une ville. À qui appartient-il ? À toutes et tous, en réalité. Pour moi, le théâtre peut aussi être à nouveau perçu comme une agora. C’est un espace de création, de poésie, et c’est un espace du politique, très clairement. Nous allons, par exemple, mettre tout le Théâtre à disposition du Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté le 17 octobre, journée de la lutte contre la pauvreté afin que ce lieu soit aussi l’endroit de la prise de la parole et de la tribune.

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