Les NFTs

Promesse d’une révolution sociale et écologique ?

Article rédigé en partenariat avec le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux

Sphere in Open Platonic Solids' series - Photo © Studio Joanie Lemercier

Sphere in Open Platonic Solids’ series – Photo © Studio Joanie Lemercier

Quelques œuvres numériques vendues à prix d’or – en tête de gondole Everydays: The First 5000 Days de l’artiste Beeple cédée en 2021 pour 69 millions de dollars – sont créditées d’avoir déclenché une révolution NFT dans l’art et la culture. Un sujet en vogue mais encore abstrait pour nombre d’esthètes, artistes ou collectionneur·euse.s éloigné·es des enjeux du numérique. Pourtant, si le phénomène NFT semble s’amplifier, plusieurs problématiques sociales ou écologiques méritent d’être soulevées : une répartition plus équitable des revenus générés, la visibilisation de communautés artistiques ou la consommation énergétique des NFTs. Plusieurs témoignages d’expert·e.s donnent du relief au débat.

À écouter les observateur·rice.s avisé·e.s, ces NFTs promettent une mutation importante du monde de l’art : dorénavant, grâce à des titres de propriété basés sur les technologies de la blockchain, il est possible d’être le propriétaire unique d’un objet numérique (image, film, musique, œuvre générative, jeu vidéo, carte collector, …) et d’en jouir comme n’importe quel autre bien. Celui qui possède un NFT peut ainsi conserver une œuvre, la prêter, la revendre, … Dès lors, de nouvelles possibilités s’ouvrent à un grand nombre d’artistes, célèbres ou méconnu·e.s, comme aux collectionneur·euse.s. Une création – qui n’était pas valorisable financièrement du fait de son caractère numérique et intraçable – le devient subitement par son attribut unique, sa rareté. Autre illustration : si un·e artiste proposait auparavant l’acquisition d’une œuvre à un réseau restreint (lors d’une foire par exemple), à l’avenir il.elle s’adressera à une communauté en ligne quasi illimitée et dispatchée à travers le monde.
Une petite révolution qui justifie en soi les discussions autour des NFTs (voir l’article “Une révolution sans doute tokenisée” paru dans l’AS 236). Néanmoins, le caractère révolutionnaire des NFTs – sans doute peu contestable à ce stade – doit être questionné sous d’autres angles que son seul potentiel économique. Aussi, il est intéressant de s’interroger sur certaines conséquences en termes de juste répartition des richesses et de spéculation. Autrement dit, à qui profite finalement cette révolution NFT ? Un autre point essentiel, déjà abordé dans le domaine des cryptos, consiste à mesurer l’empreinte d’une technologie estimée énergivore. À l’heure où nous parlons de numérique responsable, il paraît difficile de faire l’économie de ce débat. L’objectif de cet article n’est donc pas d’affirmer une position tranchée, de savoir si les NFTs sont vraiment souhaitables. À travers plusieurs paroles d’expert·e.s, le but est de comprendre les opportunités qu’offrent ou non les NFTs et d’explorer les interstices existants entre les discours béats des disciples de l’innovation et ceux des technophobes.

In the line - Photo © Laurent La Torpille

In the line – Photo © Laurent La Torpille

Une opportunité financière ?

Les NFTs se distinguent par la combinaison de trois éléments : l’art sur Internet, apparu depuis les années 90’, les certificats d’authenticité numérique et la relation directe entre collectionneur·euse.s et artistes. Ce dernier point mérite que nous nous y attardions. Traditionnellement, les créations artistiques transitent par des intermédiaires, qu’ils se nomment galeries ou maisons de vente dans les arts plastiques ou majors dans la musique ou le cinéma. “Comme dans tous les secteurs d’activité, Internet a supprimé les intermédiaires. L’art avec les NFTs n’échappe pas à cette mutation”, explique Dominique Moulon, critique d’art et curateur indépendant. Il nuance ensuite son propos : “Néanmoins, tous ne disparaissent pas. Dans notre consommation quotidienne, la relation entre consommateur et producteur a évolué. Pour autant, on ne se passe toujours pas des grandes enseignes”. Cette analogie éclairante sous-entend une évolution à venir des rôles des un·e.s et des autres dans le secteur de la création.

OBJKT4OBJKT - Photo © DiverseNftArt

OBJKT4OBJKT – Photo © DiverseNftArt

Un pouvoir économique aux artistes

La preuve en est aujourd’hui avec un nombre important de plates-formes NFT (Foundation, OpenSea, Rarible, …) où les artistes ont à disposition des outils ergonomiques et qui permettent de toucher une clientèle en s’affranchissant des galeries. Certes, si ces marketplaces prélèvent toujours un pourcentage à la vente plus ou moins élevé (entre 5 et 15 % de commission contre 30 à 60 % pour les galeries), in fine cela donne tout de même un certain pouvoir d’action et une rémunération plus conséquente aux artistes. D’autant plus que des systèmes de royalties au bénéfice des auteur·e.s sont possibles sur les futures reventes. Le témoignage de Laurent La Torpille, artiste actif sur la scène numérique depuis trente ans, confirme cet apport : “Quand j’ai découvert le monde des NFTs, je me suis inscrit sur Hic et Nunc. Depuis mars 2021, j’ai une communauté de collectionneur·euse.s qui suit et achète mon travail. Ce que je créais depuis des années et qui pouvait parfois rester sur mon disque dur est montré et acheté”.

Inventer des modèles alternatifs

Hic et Nunc, élue “meilleur marché NFT” suite à un sondage Twitter réalisé par NFT NYC en octobre 2021, est justement l’une des plates-formes NFT les plus intéressantes du moment, notamment pour son esprit ouvert. Diane Drubay, artiste et art advisor raconte sur son blog : “L’énergie sur Hic et Nunc est palpitante. Pour fêter les 10 000 #OBJKTS frappés sur cette plate-forme, le collectif DiverseNftArt avait lancé en mars 2021 l’opération OBJKT4OBJKT. Pendant un week-end, les artistes troquaient leurs NFTs gratuitement en grande quantité ! Tout le monde a commencé à se collectionner. Tout le monde est devenu collectionneur NFT et s’est senti appartenir à une communauté vivante”. Une philosophie alternative assumée par le Collectif en question : “Nous pensons que l’initiative OBJKT4OBJKT contribue à créer une communauté plus heureuse et plus saine au sein de Hic et Nunc et qu’en éliminant la barrière de la monétisation, elle aidera d’autres artistes et collectionneur·euse.s à découvrir et à constituer une collection plus diversifiée”.
Une autre caractéristique originale de ce site d’échange réside dans sa dimension sociale. “Les campagnes de dons pour soutenir des causes sociales et environnementales sont au cœur de la communauté. Par exemple, le compte SOS Colombie a été créé pour soutenir les manifestants lors des grèves en Colombie, avec une œuvre de l’artiste Violeta López, Street Surveillance Technologies. Les gens ont également fait un don pour soutenir les communautés locales en Turquie dévastées par les incendies de forêt. Le hashtag #helpetnunc est utilisé dans le monde entier lorsque les artistes veulent montrer leur soutien à une cause”, écrit Diane Drubay.

Plate-forme Hic et Nunc - Photo © OBJKT4OBJKT

Plate-forme Hic et Nunc – Photo © OBJKT4OBJKT

Les mastodontes s’activent

Ces nouveaux acteur·rice.s bousculent en tout cas l’échiquier traditionnel ; les mastodontes du marché de l’art n’entendent pas rester de marbre. “Les galeries et les maisons de vente se voient privées de leur expertise d’identification des œuvres et de mise en relation. Elles se sont saisies du sujet NFT, se sentant menacées par ces nouveaux modèles. Pour certaines, ce choix s’avère lucratif, comme Christie’s qui a fait un coup financier important avec la vente record de l’œuvre de Beeple”, analyse Dominique Moulon. Les foires NFT, encore confidentielles il y a quelques mois, fleurissent désormais. À Paris, plusieurs grandes entreprises de l’écosystème crypto comme Ledger organisent des événements tels que NFT Paris ou Cryptoart Revolution et tentent de se tailler la part du lion dans un secteur en pleine structuration.
Dans le domaine des jeux vidéo ou du cinéma, la ruée vers les NFTs est également en marche. Ainsi, si certaines démarches peuvent paraître dissidentes comme le prochain film de Martin Scorsese intégralement financé par la vente de NFTs pour échapper au système favorisant les grosses franchises, Hollywood a entamé sa mue avec des opérations spectaculaires. À l’occasion de la sortie de Matrix Resurrections, Warner Bros avait créé 100 000 avatars numériques disponibles pour 50 $ pièce sur la plate-forme Nifty. Un succès au-delà des espérances du géant américain et pas vraiment synonyme d’un futur monde underground. “Il faut observer cet écosystème complexe qui se structure. Cependant, en ce qui concerne les arts numériques, il est difficile de se plaindre de ces nouveaux capitaux alors que peu d’artistes pouvaient jusqu’ici vivre de leurs créations. Il faut espérer que l’offre sera suffisamment conséquente pour tout.e.s”, conclut Dominique Moulon.

Contrer l’invisibilisation

L’aspect financier n’est pas le seul élément pour analyser les mutations en cours. Sans tomber dans un excès de naïveté, cette globalisation pourrait pallier l’invisibilisation de certaines communautés artistiques. Diane Drubay poursuit l’analyse sur son blog : “La communauté derrière Hic et Nunc est très diversifiée. La plate-forme est née au Brésil et une grande partie des artistes vient d’Amérique du Sud comme Fiedler, Bernardo Liu, shxmxskx ou Auni Seiva. Un autre hub est en Asie du Sud où vous trouverez beaucoup de créateur·rice.s venant de Malaisie et des Philippines comme Mumu, Bjorn Calleja ou Patrick Jamora”. Une opportunité pour découvrir d’autres artistes moins soutenu·e.s que ceux·celles occidentaux·ales plus aisément appuyé·e.s dans les cercles influents de l’art (institutions muséales, galeries, journaux spécialisés, …). Même son de cloche du côté de Mo, un passionné d’art contemporain qui a décidé de fonder le Collectif 1Ma regroupant six artistes africains. Au micro de l’émission NFT Morning lancée par John Karp, l’un des vulgarisateurs NFT les plus en vue (coauteur du livre NFT Révolution – Naissance du mouvement Crypto-Art), Mo assume également l’ambition de promouvoir la culture africaine grâce aux communautés associées aux NFTs.

Un gouffre énergétique ?

L’apport des NFTs se juge également sur leur impact environnemental. Régulièrement avancé par les détracteurs NFT, l’argument n’est pourtant pas si évident. Trivialement, la question pourrait se résumer à : les NFTs sont-ils mauvais pour la planète ? Il est évident que la consommation énergétique doit être considérée avec sérieux. Le site L’Usine Digitale rappelle ainsi que la consommation énergétique NFT de Fish Store, une œuvre de l’artiste belge Stijn Orlans, est de 323 kWh, soit l’équivalent de la consommation électrique mensuelle d’un citoyen européen. Autant dire… un gouffre. Il faut néanmoins préciser que ce n’est pas le fait de créer un NFT puis de le mettre sur la blockchain qui a un impact mais la blockchain en elle-même. Il faut ensuite comprendre que la consommation d’énergie n’est pas proportionnelle au nombre de transactions NFT, comme pourrait l’être un système de paiement bancaire classique par exemple. L’énergie consommée sert à sécuriser le réseau, c’est le principe de la blockchain. Autrement dit, la blockchain, avec ou sans NFT, continue de tourner.
Enfin faudrait-il pouvoir mettre en relief la consommation énergétique des NFTs avec ce qu’elle tend à remplacer. L’artiste Joanie Lemercier, spécialiste en mapping vidéo et auteur d’installations audiovisuelles, écrit sur son blog en février 2021 : “J‘ai passé les quinze dernières années à voler vers des festivals, des galeries, des événements, des foires d’art pour exposer et distribuer mon travail tout en développant ma pratique artistique. La plupart de ces projets n’est pas durable. Alors quand j’ai décidé de réduire mon impact et de réduire les voyages en avion, j’ai commencé à chercher des alternatives. Ne nécessitant aucun déplacement et grâce à cette distribution principalement numérique, ce modèle crypto art semble avoir le potentiel pour devenir une pratique durable”. Dans cette perspective, le calcul du coût/bénéfice environnemental devient beaucoup plus complexe. Joanie Lemercier ajoute néanmoins : “L’ampleur des impacts environnementaux de la blockchain actuelle est une catastrophe”. Dès lors, précisons son propos en distinguant les différentes blockchains, toutes ne fonctionnant pas à partir des mêmes protocoles. Certaines comme Bitcoin ou Ethereum s’appuient sur un système de validation de la transaction par minage (proof of work) qui est très énergivore, quand d’autres protocoles se basent sur un principe plus économe (proof of stake).

Vers un #CleanNFT

La nuance est donc de mise, notamment quand il s’agit d’évoquer cette deuxième typologie de blockchain où plusieurs exemples montrent une tendance vers un #CleanNFT, nommée ainsi par les principaux intéressés. Déjà citée auparavant, la plate-forme Hic et Nunc a ainsi basé son modèle sur le Tezos, une blockchain qui revendique une empreinte carbone relativement basse. Un rapport publié en 2021 par le cabinet PricewaterhouseCoopers Advisory SAS estimait la consommation annuelle d’énergie de Tezos à 0,001 TWh, contre 130 TWh pour Bitcoin et 26 TWh pour Ethereum. D’autres données du rapport étayent la “moindre” empreinte de Tezos. C’est dans cette logique que beaucoup d’artistes ont basculé vers des marketplaces plus vertueuses. Laurent La Torpille abonde : “L’utilisation du Tezos était importante à mes yeux. C’est aussi cet engagement écologique qui m’a séduit chez Hic et Nunc”. Nous retrouvons sur cette dernière plate-forme certains pontes artistiques comme Memo Akten, ingénieur et artiste militant, auteur d’une enquête édifiante sur le coût énergétique des NFTs puis inventeur d’un outil (cryptoart.wtf) permettant d’évaluer l’empreinte des portefeuilles crypto des artistes. Preuves à l’appui donc que l’inventivité et l’engagement des artistes seront certainement l’un des rouages essentiels dans cette transition #CleanNFT.

Au vu des mutations potentielles, les NFTs resteront encore un moment au cœur des débats. Au risque de rejouer certaines dérives capitalistes et spéculatives déjà existantes “in real life”, il demeure que beaucoup d’initiatives citées peuvent s’observer comme des démarches préliminaires à un nouveau paradigme socio-écologique dans lequel l’art et la culture pourraient avoir toute leur place. La question principale – celle titrant le présent article – reste donc partiellement en suspens et sera sans doute à réévaluer d’ici quelques mois, une fois cet écosystème davantage structuré.


Situé à la jonction des arts numériques, de la recherche et de l’industrie, le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux contribue activement aux réflexions autour des technologies numériques et de leur devenir en termes de potentiel et d’enjeux, d’usages et d’impacts sociétaux. www.stereolux.org

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