L’innovation, cet écran de fumée…

Article rédigé en partenariat avec le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux

Oranges moduloformées du collectif NeoConsortium - Photo © Le Bureau des Polygones

Oranges moduloformées du collectif NeoConsortium – Photo © Le Bureau des Polygones


L’innovation s’est fait une place de choix au panthéon des mots valises du capitalisme. Les un·es et les autres s’approprient ce terme pour mieux l’arranger comme ils le veulent. Ainsi, toute société commerciale, emprise avec une prétendue modernité, revendique une innovation : dans ses produits ou services, jusqu’à son modèle organisationnel (citons par exemple l’innovation managériale désignant les évolutions du management en entreprise). De quoi cette hype est-elle le fruit ? Que cache ce concept fourre-tout ? Dans l’art comme dans l’économie, et si l’innovation était un écran de fumée ? Plusieurs pistes de réflexion sont proposées par des artistes…


Il est important de contextualiser le paradigme économique copieusement infusé depuis le XIXe siècle. Celui-ci repose sur une croissance continue, perpétuelle. L’innovation, étant en partie liée avec les évolutions scientifiques, techniques ou plus récemment avec les évolutions technologiques, devient alors la pierre angulaire de la productivité et donc de la croissance. Autrement dit, l’innovation ne se définit pas simplement par son caractère nouveau – la racine latine novus semble pourtant l’indiquer – mais par un élan positif donné à la croissance (les fameux cycles d’innovation théorisés par l’économiste Schumpeter) apprécié sous l’angle final de la performance économique. Si cette dernière remarque sous-estime peut-être la tendance à pondérer la croissance par des critères environnementaux ou sociaux, elle n’en demeure pas moins une réalité. Cela pose donc un problème philosophique intéressant : toute “innovation” est-elle souhaitable d’un point de vue éthique ? Souvenons-nous des entreprises comme Uber ou Amazon, (auto)proclamées innovantes, et dont les bilans quelques années après leurs créations demeurent questionnables (distributions des richesses produites, impact sur le droit social, empreinte carbone des business models, …).
Observateur·rices de leur temps, les artistes détournent à souhait les codes du capitalisme et critiquent ses mécanismes et ses effets. Cependant, le discours de l’innovation a ceci de particulier qu’il intègre, à notre époque, un imaginaire conditionné par les technologies numériques ayant imprégné la création, notamment dans le domaine dit “des arts numériques”. Le présent article a donc pour but d’envisager la notion d’innovation du point de vue de la création contemporaine : comment les artistes sont-ils·elles influencé·es ? Comment se réapproprient-ils·elles cette notion… jusqu’à la déconstruire, parfois de manière inattendue ?

Critiquer les discours dominants

Rentrons dans le vif du sujet avec une première catégorie d’artistes autopsiant et critiquant l’imaginaire collectif de l’innovation. C’est notamment le cas du collectif français Disnovation.org composé de Maria Roszkowska et de Nicolas Maigret. “Cela fait une dizaine d’années que nous travaillons sur le sujet de la croissance économique. Nous avons un regard avisé sur les mécaniques de l’innovation. Nous apprenons à déconstruire les discours dominants, à venir les perturber avec d’autres types de récits”, explique Nicolas Maigret. Tout naturellement, Disnovation.org a concentré une partie de son analyse sur les récits que les start-up tentent d’ériger en une croyance aux règles standardisées. Ainsi, si le développement technologique est souvent raconté comme l’exploitation et l’instrumentalisation d’instants et d’individus héroïques, le projet The Museum of Failures (2016-2018) présente des concepts avortés et des échecs retentissants, notamment à travers une exposition et une édition. Le projet est structuré sur différentes thématiques : les flops technologiques, une collection de malwares et virus, les inventeurs tués par leurs propres inventions, des brevets toujours en instance, … Une histoire obscure de l’innovation qui contrebalance nettement la positivité permanente et les success- stories des nouvelles technologies.

ProtoPolicy - Photo © Design Friction

ProtoPolicy – Photo © Design Friction


Autre exemple de déconstruction du discours dominant avec Predictive Art Bot, l’une des installations phares de Disnovation, classée par le critique d’art Dominique Moulon parmi les chefs d’œuvre du XXIe siècle (L’art à l’ère digitale, Nouvelles éditions Scala, 2021). Celle-ci consiste à présenter un algorithme qui opère une veille en ligne à partir de titres d’actualité révélant nos préoccupations actuelles, puis produit des concepts artistiques éphémères révélateurs des aspirations du moment. Une manière également de pointer une décadence artistique engendrée par cette innovation technologique – ici l’art prédictif – dans la création.
Predictive Art Bot fait également résonance avec le travail du collectif NeoConsortium dont le travail est présenté lors de la quatrième édition de la Biennale Némo au Centquatre-Paris à l’automne 2021. Ce Collectif caricature avec un humour certain le discours de l’innovation et de la croissance : “Le NeoConsortium est une multinationale qui a l’ambition d’être leader sur le marché de l’art contemporain. L’objectif est d’imposer le Moduloform, un polyèdre irrégulier, dans tous les domaines et toutes les applications possibles”, présentent Danielle Gutman et Jean-Louis Ardoint, artistes et cofondateur·rices du Collectif. S’amusant des discours marketing, ils adaptent ce Moduloform, cliché de la contemporanéité, à toutes circonstances, comme pour la création du premier monument dédié à la fin des hydrocarbures, commandité par des acteurs de l’industrie pétrolière. L’organigramme fictif du NeoConsortium révèle également une délectation pour la narration : à côté de la “Direction de l’emphase bidirectionnelle”, nous y trouvons le “Haut-Commissariat de l’enthousiasme plastique” ou le “Bureau des Polygones”.

Moduloform du collectif NeoConsortium - Photo © Le Bureau des Polygones

Moduloform du collectif NeoConsortium – Photo © Le Bureau des Polygones

Déjouer le storytelling

Les deux cofondateurs du NeoConsortium prolongent cette réflexion : « L’idéologie des multinationales autour de la croissance, de la performance, du marketing est devenue l’apanage de n’importe quelle entreprise. Le NeoConsortium vise à déconstruire cette idéologie, l’amenant forcément à traiter de l’innovation et de sa mise en récit. Parler d’innovation permet d’éluder la raison d’être du produit. Ce discours est déconnecté de l’idée de progrès et sert des objectifs de vente et de croissance”.
C’est d’ailleurs l’une des questions essentielles au débat : si l’innovation permet d’éluder le sens réel des choses, quel est-il ? Bastien Kerspern, cofondateur avec Estelle Hary du collectif Design Friction, a conçu un projet unique en son genre : la grande laverie. Dans ce concours de washing – où on lave la réputation sale et où on blanchit l’image terne de ceux qui souhaitent se faire mousser –, des participant·es se proposent de repenser l’image de marque de certaines grandes enseignes. Le temps d’une journée, ces entreprises dites innovantes se font relooker de manière satirique : DelivrubeR, Ama$$on, Air Rance, Mensongeto, … L’objectif est de prendre du recul sur la façon dont nous manipulons des concepts nobles comme la question environnementale ou sociale. Finalement, Bastien Kerspern résume bien l’idée générale approchée par les collectifs Disnovation.org et NeoConsortium : “L’innovation est un dogme avec ses avantages et ses inconvénients. Il crée du vocabulaire partagé mais aussi une forme d’obscurantisme. Paradoxalement, tout ce qui peut être alternatif est voué aux gémonies”.

Predictive Art Bot - Photo © Disnovation.org

Predictive Art Bot – Photo © Disnovation.org

L’innovation : levier de réflexion ?

Le collectif Design Friction ne s’arrête pas à la critique de l’innovation mais la détourne de façon objective et participative. Avec la méthode du design fiction, croisement entre le design et la science-fiction, le Collectif nantais conçoit des “provotypes”, sorte d’artefacts racontant d’autres mondes possibles. “C’est comme si un objet futur arrivait dans le présent et nous racontait ce qui allait se passer. Utopie ? Dystopie ? Cette méthode implique de questionner les impacts et les transformations de la société à travers cet objet. Le design fiction met en débat des scénarios envisagés, comme un aller-retour entre présent et futur. C’est une forme de médiation de la complexité et de l’incertitude”, détaille Bastien Kerspern. Illustration avec ProtoPolicy (2015), un projet pilote mené avec le Parlement britannique et le Arts and Humanities Research Council. Il interroge la manière dont le design fiction peut aider les décideurs publics et les communautés à imaginer les futures implications des politiques menées. Comment des personnes âgées peuvent-elles dialoguer avec les décideurs publics autour des questions de l’isolement et de la solitude, perçues comme inhérentes au vieillissement à domicile ? Après plusieurs ateliers participatifs, le Collectif a conçu Soulaje, une montre prototype permettant de s’euthanasier à la demande par l’intermédiaire d’une fiole de cyanure. Le produit, crédible d’un point de vue de sa conception, raconte un futur où l’euthanasie est légalisée et banalisée. Ce scénario a été partagé avec les élus du Parlement britannique. Ces confrontations aux fictions ont été l’occasion de débattre des questions ici mises en tension par les principales personnes concernées. La démarche est donc inversée et l’innovation devient le support d’une réflexion sur les usages.

The Museum of Failures - Photo © Disnovation.org

The Museum of Failures – Photo © Disnovation.org

Quand l’art flirte avec l’innovation

Pour autant, faut-il croire que toutes les acteur·rices de la création participent à la déconstruction des lieux communs véhiculés par l’innovation ? En premier lieu, constatons que nombres d’artistes numériques ont surfé sur la vague de la médiatisation des nouvelles technologies. Dans les années 90/2000, alors que l’intérêt pour les arts numériques était naissant, certains financements de création, notamment par des collectivités publiques et des festivals, se faisaient principalement en fonction du degré de numéricité des projets présentés. Autrement formulé, il fallait que la technologie et le caractère innovant soient prégnants, quasiment en dépit du contenu et de la narration de l’œuvre. Avec du recul et un regard critique, avouons que bon nombre d’œuvres interactives, par exemple celles fonctionnant avec des Kinects, étaient davantage intéressantes sur la forme que sur le fond. Peut-être ferons-nous le même constat avec les œuvres d’aujourd’hui revendiquant une forme d’intelligence artificielle. Nous pourrions là aussi y voir une des variables expliquant la tendance low tech entreprise de façon plus massive au début des années 2010 (cf l’article “Disnovation”, Techniques & Culture, Suppléments au n°67, octobre 2017, par Jean-Paul Fourmentraux).
Ensuite, constatons également que les institutions et lieux de diffusion ne sont pas exempts de l’usage peu modéré du mot “innovation”. C’est notamment le cas à travers plusieurs projets hybrides faisant le pont avec les mondes artistique et économique : ainsi le Sónar+D, comme plusieurs grands rendez-vous créatifs internationaux, revendique cette position. “Le SIC (Sónar+D Innovation Challenge) est un programme d’innovation accélérée basé sur une technologie créative et une collaboration ouverte entre les entreprises et les meilleurs talents internationaux. SIC aide les entreprises à innover rapidement sur des sujets qui impactent directement leur activité”, pouvons-nous lire sur son site. D’autres structures culturelles comme le MIT Media Lab ou l’Ars Electronica Futurelab optent pour un principe de précaution en évitant l’usage du terme “innovation”. Martin Lambert, responsable du Labo Arts & Techs de Stereolux explique cette position similaire : “À l’origine du Labo, le postulat était de dire que les artistes créent une valeur ajoutée dans les processus d’innovation. Dès lors, il y a plein de biais à dénouer : qu’entendons-nous par artiste ? Qu’entendons-nous par innovation ? Le développement d’un produit ? Aujourd’hui, nous nous rendons compte qu’il est difficile d’estimer la valeur de cette collaboration art-entreprise”. Questionnement ouvert : la création et l’art ont-ils pour objectif final la croissance économique ? Indéniablement, cela semble démontrer un rapprochement des entreprises et des acteur·rices de la culture (voir l’article “Le mariage tumultueux entre les artistes et les géants du numérique et de la tech”, Nectart · 2021 n°13, par Adrien Cornelissen).

The Museum of Failures - Photo © Disnovation.org

The Museum of Failures – Photo © Disnovation.org

Nous avons donc vu à travers ces paragraphes et ces quelques témoignages que l’innovation véhicule un imaginaire collectif, un dogme diront certain·es, qui peut masquer de réelles intentions, notamment mercantiles. S’il est vrai que le monde artistique reprend parfois ces codes partagés par le monde économique et s’approprie l’usage du mot “innovation”, mieux vaut faire confiance aux artistes contemporains pour déconstruire les imaginaires et le sens derrière ce mot. Jusqu’à ce qu’un autre – semblable à l’innovation – soit mis en étendard.

Situé à la jonction des arts numériques, de la recherche et de l’industrie, le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux contribue activement aux réflexions autour des technologies numériques et de leur devenir en termes de potentiel et d’enjeux, d’usages et d’impacts sociétaux. www.stereolux.org

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