Ersilia au Festival Les Musiques du GMEM
Nous avions déjà évoqué Papillon noir de Yves Robin (AS 220), œuvre multi-facettes présentée au Théâtre de la Criée à Marseille dans le cadre du Festival Les Musiques du GMEM.
Cette année encore, le CNCM dirigé par Christian Sébille à Marseille explore les formes hybrides de la création musicale se mêlant à la danse, au théâtre, mais aussi aux arts multimédias. Si certaines performances sont jouées dans des espaces hétéroclites tels que la Cité Radieuse, Ersilia de Alvise Sinivia, qui associe une scénographie musicale à la danse, se joue dans la salle de création, fascinante œuvre architecturale intégrée au Module, vaisseau mère du GMEM au cœur de la Friche de la Belle de Mai.

Le centre de création musicale
Le DRIM, voilà bien un acronyme de rêve pour nommer le Département recherche improvisation musique né de la fusion entre le GMEM CNCM Marseille de Christian Sébille et le GRIM. Cette avancée pour une diffusion plus large de la création musicale chère à Christian Sébille face à un certain immobilisme des institutions culturelles se concrétise d’autant plus depuis deux ans avec la création de ce nouvel espace dans la Friche de la Belle de Mai.
Le GMEM met en effet à disposition des musiciens, compositeurs, artistes, producteurs et compagnies, un espace de travail, équipé et modulable, dénommé Le Module, comprenant plusieurs studios. Ces lieux, imaginés par l’architecte Matthieu Poitevin qui n’hésite pas à pousser son concept aux limites du possible, accueillent lors de résidences des projets artistiques de création musicale dans les domaines des musiques instrumentales, expérimentales, mixtes, électroniques ou improvisées. Ces projets peuvent être interdisciplinaires et reçus à n’importe quelle phase du travail en cours. “L’ouverture, la transversalité et l’adaptabilité sont nos mots d’ordre”, martèle Christian Sébille qui pilote désormais cette belle machine à explorer de nouveaux mondes musicaux.
Le lieu central du Festival
Née dans une ancienne fabrique de cigarettes digne de Brazil, aujourd’hui lieu de création et d’innovation, la Friche la Belle de Mai est à la fois un espace de travail pour ses soixante-dix structures résidentes et un lieu de diffusion. C’est un espace public multiple où se côtoient une aire de jeu, un restaurant, cinq salles de spectacle et de concert, des jardins partagés, une librairie, une crèche, des espaces d’exposition, un toit terrasse, un centre de formation. Un lieu où l’inattendu est à tous les coins de rues de ce bout de ville.
Dans un de ses quartiers de béton gris se trouve Le Module, ensemble de locaux reliés par une passerelle à la salle de création, curieux dôme monté sur pilotis aux allures de vaisseau lunaire d’exploration, à la fois suranné et moderne, très intrigant. Un lieu où circule une belle énergie spirituelle qui appelle à la créativité.
Le Module, c’est plus de 1 000 m2 dont :
- Une salle de création (197 m2) perchée sur pilotis à 8 m de haut, avec une hauteur sous plafond de 11 m ;
- Une salle d’enregistrement/répétition avec control room ;
- Un grand studio ;
- Un studio pédagogique ;
- Un foyer et des bureaux.
Le Module devient donc un lieu idéal pour la recherche musicale. Mais la transmission est fondamentale aussi pour Christian Sébille, “pour garder cette partie visible de l’iceberg” comme il le dit ! “Il faut convaincre de l’importance de la création et pour cela expliquer les pensées, les techniques, les formes d’écriture de la musique d’aujourd’hui. Le Festival est un outil perspicace pour partager notre passion.”
Les Festivals Les Musiques et Reevox/Nuit d’Hiver sont des moments privilégiés pour ces échanges.
Avec Les Musiques, se sont dix jours de programmation intense, éclectique et fascinante qui permettent à tous les publics de découvrir tous ces artistes comme Élisa Portier et Pom Bouvier-b avec leur Vie radieuse dans la Cité Radieuse du Corbusier, parcours sonore (au casque) fantastique à travers l’ordinaire des habitants de ce lieu magique, pour ne citer que cette œuvre jouée à l’extérieur de la Friche, témoin de ce désir de faire entendre la musique partout dans la Ville. Mais tous mériteraient qu’on en parle longuement tellement la programmation est riche.

Ersilia est aussi une œuvre surprenante et magnifique qui illustre bien le désir d’éclectisme du GMEM. Il est jalon sur le parcours singulier d’Alvise Sinivia, artiste performer qui cherche à lier le geste et la musique.
“À Ersilia, pour établir les rapports qui régissent la vie de la ville, les habitants tendent des fils qui joignent les angles des maisons, blancs, ou noirs, ou gris, ou blancs et noirs, selon qu’ils signalent des relations de parenté, d’échange, d’autorité, de délégation. Quand les fils sont devenus tellement nombreux qu’on ne peut plus passer au travers, les habitants s’en vont : les maisons sont démontées ; il ne reste plus que les fils et leurs liens.”
Italo Calvino, Les Villes invisibles, 1972
Le voyage commence déjà dans le couloir qui mène à la salle de création, le dôme sur pilotis, le module d’exploration extra-terrestre.
On a l’impression immédiate d’aller vers un ailleurs. Un lieu totalement obscur et silencieux où l’on avance à tâtons. Pas le droit de passer au milieu on nous dit. On y sent comme une présence, un danger. Alors on passe derrière des sortes de tableaux sur pieds.
Ce qu’il y a d’agréable dans cette salle c’est qu’on s’y sent comme dans un cocon, mais surtout on est disposé en rond autour de la scène, spectateur d’une table ronde à taille humaine.
Le spectacle commence infiniment lentement en passant par un noir intense, assez rare au théâtre, déconcertant.
Puis une forme humaine apparaît doucement dans la lumière de Éric Wurtz, une douche unique, très faible. Alvise Sinivia se met à bouger doucement la main, le bras dans un mouvement hésitant alors que chaque geste fait naître des sons étranges de cordes autour de nous. Une multidiffusion gérée par ordinateur ?
Puis des latéraux s’allument doucement pour nous donner des repères : le danseur interprète est entouré de fils translucides, comme une toile d’araignée alors que les sons se font rythmiques et sonnent vraiment acoustiques. Des doubles, des triples notes sonnent ensemble de façon très étrange. La petite fille devant moi s’allonge sur son coussin en mode rêve éveillé.
La danse un peu chaotique et hésitante devient de plus en plus assurée, comme si l’interprète vêtu d’un genre de combinaison d’astronaute se mettait à ressentir des choses, des sensations déjà passées par ces fils rentrés en résonance, jusqu’à explorer corporellement ce dangereux enchevêtrement avec un bandeau sur les yeux, comme pour mieux ressentir.

Puis la lumière se fait éclatante sur cinq tables d’harmonie de piano, cinq étranges et beaux instruments reliés entre eux deux à deux par des fils de nylons couverts de colophane pour permettre à Alvise de produire des sons avec tout son corps, sa combinaison étant elle-même couverte de colophane ! Pas d’artifice électronique ici, juste un homme jouant avec une infinité de cordes vibrantes. Pendant plus d’une heure, il développe toutes les possibilités de cet instrument géant en se racontant une histoire, laissant la liberté à chacun de s’inventer la sienne. Ce rapport du corps à l’instrument et à la musique est au cœur de sa recherche d’artiste, une esthétique transversale qui convient parfaitement à l’esprit du Festival du GMEM.
Alvise Sinivia : Je questionne depuis plusieurs années la forme du concert en explorant la relation entre le corps et le piano ainsi qu’une manière différente de transformer l’instrument et d’exploiter ses potentialités. Plonger mes mains dans ses entrailles et comprendre sa mécanique m’a permis de le désacraliser et de l’apprivoiser. Je m’intéresse à l’objet piano en tant que tel et à ce qu’il peut devenir si je n’en garde qu’une partie, si je le renverse, … Les moteurs qui animent mon travail ne sont généralement pas un désir formel ou un son prémédité mais très souvent un geste physique. Le corps et le mouvement comme éléments déclencheurs du son sont au centre de ma démarche.
Ce projet a été développé dans le cadre de la résidence à la Villa Médicis (2016-2017) qui a d’ailleurs dû créer une nouvelle section “autre” pour ce genre d’artiste qui ne rentre pas dans les cases. Et d’ailleurs peu importe les cases, l’art ne peut être que libre.
Quel est le parcours artistique qui t’a mené à ce projet singulier ?
Alvise Sinivia : Je viens à la base plus du monde du spectacle que de celui de la musique. J’ai travaillé au cirque étant jeune chez Fratellini et joué la comédie, mais j’ai dû arrêter suite à des problèmes physiques. J’ai donc choisi la musique, mais le rapport au corps a toujours été important pour moi. J’ai suivi des cours d’improvisation libre au CNSM dans la classe d’Alexandrie Markeas qui a été très important pour moi. Mais en 2008, une douleur persistante dans mon majeur droit devint source d’ennuis, et ne pouvant jouer comme auparavant, ma main, trouvant mille subterfuges, se contorsionna pour toujours actionner les touches du piano ; mais d’une manière étrange. Rapidement, mon coude se fit musicien, puis le bras, l’épaule, tous voulurent s’exprimer. Mon membre supérieur gauche, jaloux de cette liberté, imita bientôt son homologue – peu à peu mes jambes, mon thorax, mon bassin entrèrent dans la danse et cette manière d’aborder le piano fut une nécessité.
Ce qui me guidait alors dans l’improvisation ce n’était pas le son ou une forme musicale mais plutôt le geste. J’ai voulu approfondir cela : partir du geste pour écrire la musique ; approcher le piano non pas comme un instrument mais comme un autre corps, un peu comme dans le cirque moderne où l’on cherche à apprivoiser un objet pour en faire quelque chose, en détourner son sens principal. J’ai eu ce besoin de désacraliser le piano, d’en faire un appui. Car c’est un instrument de taille, un vrai support avec lequel on peut jouer physiquement, contrairement à un violon. C’est un vrai animal puissant, comme un taureau !
J’ai d’abord abordé ce travail avec une danseuse sur une première performance Le son n’a pas de jambes sur lesquelles se tenir dans laquelle on avait le même rapport à l’instrument. C’était une forme de trio, une écriture musicale par le corps et par les gestes. Mon travail évoluait de plus en plus vers cette relation physique, par exemple dans une performance sur la chute, sur les risques que l’on prend à monter sur un plateau, alors qu’un musicien ne prend pas de risque.
Lors de ma résidence à la Villa Médicis, je me suis retrouvé avec nombre de vieux pianos dont les gens se débarrassaient, que j’ai commencé à désosser en ne gardant que la table d’harmonie. Mon envie était de les faire sonner en même temps, en faisant des essais avec des fils de nylon ou de tissu. Puis j’ai fini par les fixer sur des pieds comme on le voit dans le spectacle. Je me suis même amusé à les fixer au mur un peu comme des œuvres de musée.
Que raconte Ersilia ? Comment est-ce que tu as construit son écriture ?
Alvise Sinivia : Le titre de la pièce Ersilia vient du nom d’une ville du livre d’Italo Calvino Le Città invisibili. Elle est une source d’inspiration très importante pour cette création. Les notions de traces, de mémoire et d’architecture ont nourri la dramaturgie et la scénographie de la pièce.
Mon travail est empirique plus qu’une véritable écriture à la table. J’ai besoin d’expérimenter pour écrire et je ne cherche pas à imposer un récit au public, je préfère que chacun trouve un peu ce qu’il veut dans ce que je montre. Les réactions sur le spectacle ont d’ailleurs été très différentes et très intéressantes. Ainsi l’œuvre d’Italo Calvino est pour moi un point de départ : je m’imagine arrivant dans cette ville désertée par ses habitants et j’essaye de comprendre progressivement quels sont ces liens qui ont envahi tout l’espace, comme des traces des relations entre ces habitants. Je cherche à ce que le public ressente la même chose et Le Module du GMEM était très intéressant pour cela car l’arrivée dans la salle de création plongée dans l’obscurité se fait à travers un long couloir, comme un tunnel vers un autre monde, vers cette bulle de béton.
Je me mets progressivement dans un certain état pour ressentir tout cela, comme quand je me bande les yeux pour mieux percevoir l’espace avec le corps, le toucher, l’écoute. Mes déplacements reconstruisent l’espace d’une façon animale.
Évoluant dans cet espace dont l’architecture est composée de perspectives et de zones intermédiaires, je me déplace le long de ces fils. Lorsqu’ils sont frottés, pincés, touchés, ils transmettent leurs vibrations aux cordes, puis aux cadres, et mettent les tables d’harmonie en résonance. Progressivement, tous ces liens deviennent plus clairs, je les fais sonner tous ensemble pour arriver à cette grande phrase finale !
Dans la continuité de mes précédentes créations, le but de ce dispositif est de trouver de nouvelles manières de lier mouvement et son. Je cherche comment l’engagement intégral du corps peut produire de la musique et comment ce jeu engendre du geste en retour : l’interdépendance geste/son propre à toute pratique instrumentale est ici portée à son paroxysme. Mon travail est une amplification de cette relation, soit le corps devenu un archet vivant. Il arrive que le geste soit non sonore mais il est toujours rattaché à une mémoire de l’action de jouer.
La composition musicale peut paraître chaotique. Pourtant sa structure, son squelette sont très bien pensés.
Alvise Sinivia : Je me suis inspiré du livre de Calvino pour l’écriture musicale en partant sur un dispositif en étoile, un pentagramme jouant avec les cinq tables d’harmonie. Et j’ai choisi quatre fils de couleurs différentes dans le livre qui détermine la nature du lien entre ces habitants. De fait, chaque piano est en relation avec deux autres pianos plus un fil qui part vers l’extérieur avec lequel je joue plus sur la fin. En plus, il y a des fils au sol qui me permettent de travailler sur des mouvements plus animaux, et des fils qui ne sonnent pas mais me permettent de rebondir et de travailler sur le déséquilibre, thème qui m’est cher.
Le travail sur les quatre “couleurs” est basé sur une note fondamentale liée à la longueur du fil qui crée tout l’accord, puis il y a une quinte majeure et une mineure, avec des accords variables évoluant par demi ton pour faire un “tour” complet de ce dispositif en étoile. Il y a enfin une note préparée qui part vers l’extérieur et produit un son étrange.
Dans Ersilia c’est le son qui dessine l’espace en trois dimensions, avant que la lumière ne se fasse. Puis on voit que le geste chorégraphié joue la musique même dans les silences. C’est une œuvre très prenante et sensuelle où le travail et la belle complicité d’Alvise avec le danseur David Drouard, qui était là en tant qu’œil externe, nous plonge dans notre propre rêve. L’artiste aime aussi partager, invitant le public à venir faire vibrer ses pianos maison à la fin. Et bien sûr la petite fille passera un temps infini à jouer.





