Christiane Jatahy et sa Règle du Jeu
Il faut toujours trouver des solutions scéniques disait Kantor. J’ai eu l’idée de ces vieillards qui retournent en enfance. Ils pensent qu’ils sont des enfants alors ils portent leur enfance sur le dos. La Classe morte, cauchemar destiné à réveiller la conscience endormie des spectateurs, a bouleversé l’histoire du théâtre et l’idée même de représentation. Depuis, nombreuses sont les œuvres qui ont nourri débats et chamailleries à propos de l’explosion du cadre de scène et/ou du désir de mêler langage cinématographique et théâtral. La Règle du Jeu de Christiane Jatahy réinvente avec force et délicatesse la notion de représentation. Tout cela à la Comédie-Française qui, depuis l’arrivée d’Éric Ruf, ouvre bien grand ses fenêtres sur le théâtre de demain.

Presque la fin du monde
Nous sommes à l’aube de la Seconde Guerre mondiale quand Renoir scénarise sa Règle du Jeu. Nous sommes dans un monde empreint d’un pessimisme profond, un monde désenchanté, une société déliquescente. Il dit avoir emprunté à Musset pour écrire son scénario. À Marivaux et à Beaumarchais aussi. Il dit que son intention première était de tourner une transposition des Caprices de Marianne à notre époque : “C’est l’histoire d’une tragique méprise : l’amoureux de Marianne est pris pour un autre et est abattu dans un guet-apens”. Ce drame gai qu’est La Règle du Jeu rend sans cesse hommage au théâtre tandis qu’il révolutionne l’art cinématographique en utilisant la profondeur de champ qui est l’une des clés de la modernité de sa réalisation. En unissant l’avant-plan et l’arrière-plan, en imposant un aller-retour à notre vision, en donnant autant d’importance aux personnages qui évoluent au fond du plan qu’à ceux situés au premier plan, elle fait éclater la frontière entre représentation et réalité. Et c’est ce même rapport entre la réalité et la fiction que creuse Christiane Jatahy dans une forme théâtrale qui rend un hommage vibrant au cinéma en réinventant l’art théâtral à force d’éclatement total du cadre de scène.

La maison de Robert
Imaginez, nous ne sommes plus dans la propriété de campagne de Robert mais dans sa maison. “Cette maison, c’est la Comédie-Française, elle est à la fois le corps physique de la trame —avec ses façades, ses foyers, ses couloirs, ses loges et ses escaliers qui servent de décors aux différentes scènes du film— et un élément entièrement intégré à la fiction que nous racontons. Cet édifice imposant, pourvu d’une salle à l’italienne, c’est la maison de Robert, où il reçoit ses invités. Le réel et le fictionnel sont en constante interpénétration.” C’est à partir de là que Christiane Jatahy a dessiné sa ligne dramaturgique et scénographique. Robert devient un personnage passionné de technologies cinématographiques. Le film existe au moment même où il allume sa caméra. Ainsi commence le spectacle avec un film d’une vingtaine de minutes où on est invité à se promener dans les couloirs du Français, à commencer par le hall où tous se retrouvent. Et cette grande valse est l’occasion de nous présenter les personnages et les acteurs. Ainsi commence cette confusion de perception entre le monde réel et la fiction, on croirait (on sait que non mais on voudrait croire) que le film est tourné en direct. Jatahy crédite ses illusions avec la délicate intention de nous inviter à vivre le tourbillon des âmes (acteurs et personnages car elle les fusionne) qui habitent cette maison. Et sur le plateau de Richelieu, qui est réduit à n’être qu’une pièce de la maison, on retrouve des châssis de décor de Roméo et Juliette : “J’ai voulu utiliser tout ce qui se passe à la Comédie-Française : espace, décors, costumes, relations des comédiens à l’espace… La réalité de la maison se révèle à la fiction. J’ai construit cela comme un palimpseste, je m’inspire de Renoir, j’emprunte ce qui me semble fondamental dans le scénario et je bouleverse l’ordre des scènes. Je justifie l’existence du film pour créer la relation à Robert, la caméra. C’est la première partie du film, cela révèle la relation à la société et la transition avec le théâtre. La deuxième partie, c’est pour regarder par le trou de la serrure…”. Elle décrit un manège joyeux et, par des effets de théâtre aussi simples que l’apparition progressive d’un décor derrière le tulle accueillant la projection et poursuivant un personnage durant la partie de chasse jusqu’à la salle Richelieu, on passe du cinéma au théâtre. La scène apparaît, de la face au lointain, et le spectateur a intégré, plus encore s’est imprégné de l’ensemble. Ce qui est absolument extraordinaire dans le travail de Christiane Jatahy, c’est cette capacité à réveiller le spectateur, à nous rendre captif et actif sans jamais être dans l’intrusion. Et c’est en cela que son travail est d’une modernité bouleversante. Nous sommes à la Comédie-Française, avec des acteurs imbibés de leurs murs, nous sommes chez Renoir et dans un espace temps parallèle où naissent des relations qui n’ont cesse d’évoquer mais n’enferment jamais. Et tout se joue grâce à une mécanique théâtrale somme toute assez basique si ce n’est l’usage d’un matériel de pointe sur le plan cinématographique.

L’espace de la relation
Une fois notre esprit en éveil, Jatahy use des artifices théâtraux et de la technique de scène pour nous garder auprès d’elle. Décor, lumière et précision du travail de son directeur de la photographie, Paul Camacho, avec lequel elle travaille depuis une poignée d’années. Elle crée elle-même ses scénographies avec l’aide de Marcelo Lipiani, un collaborateur fidèle également. Pour La Règle du Jeu, elle a souhaité mélanger les équipes, et c’est Marie-Christine Soma qui officie aux lumières. Et, quoique ce travail débute par un film, il est en réalité très théâtral au sens où il sert un récit/fiction alimenté sous nos yeux par des interprètes et des artifices théâtraux bien réels. “L’idée, ce n’est pas de cacher le théâtre mais au contraire de le mettre en relief, de le révéler. De révéler la salle et le plateau de la salle Richelieu au même titre que je révèle les loges, les couloirs. L’idée est de montrer tous les recoins de cette maison, la caméra de Robert montre la structure même du théâtre, le scénario est là pour mettre en relief la scène, la mémoire du passé, des décors, des costumes, l’histoire de la Comédie-Française et par la même l’histoire du théâtre.” Et si on lui intime qu’elle explose le quatrième mur, elle répond, profonde et joueuse, tout comme l’est son spectacle : “C’est justement mon travail, ce langage que je travaille, il y a longtemps que cela n’existe plus pour moi, comme il n’y a pas de séparation entre le comédien et le personnage, comme la fiction et la réalité du public, ce public est invité, il fait vraiment partie de la fête”. En réalité, ce que crée Christiane Jatahy, grâce à ses artifices théâtraux, est un temps suspendu entre le réel et la fiction, elle invite en délicatesse le spectateur à construire avec elle un imaginaire. “Mon travail se situe justement entre, dans cet entre-deux qui est, pour moi, l’espace de la relation. Ce que je propose ici, c’est d’ouvrir les espaces pour que naissent les relations.”

Penser d’abord l’espace
“L’espace est la première chose à laquelle je pense. Avant de commencer les répétitions, je sais ce que je vais faire avec les décors. Le texte et l’espace. C’est la base du travail. C’est pourquoi, pour concevoir la scénographie, je travaille avec la même personne depuis longtemps. Comme metteur en scène, je pense énormément l’espace.” Après la conception scénographique vient le travail avec les interprètes, pour rencontrer le langage, pour créer une relation entre eux, et avec le public. Le film vient après. “J’ai commencé à travailler la pièce en janvier, quand la répétition au plateau s’est amorcée. Là commence un travail quotidien avec la personne qui crée les lumières. Il était important pour moi que la lumière n’apparaisse pas comme au théâtre, tout d’un coup, du noir à la lumière. Ce n’est pas une lumière esthétique. La lumière est le reflet de l’état dans lequel se trouvent les personnages. Lumière et scénographie doivent servir à mettre en relief ce que sont en train de ressentir les personnages. Tout cela est totalement lié à la dramaturgie. Il s’agit de construire, de révéler les passages de scène en scène. Marie-Christine Soma s’est énormément inspirée des lumières de La Règle du Jeu. La lumière construit l’espace et participe à cette fiction de la réalité.” Son cinéma est un merveilleux hors-champ, il ne nuit en rien à notre imaginaire, et la grande valse de sa caméra ne nous lasse pas de l’impression d’une image figée. Son théâtre, appuyé solidement sur la base d’un scénario respectant la règle des trois unités, est d’une modernité déroutante tant il s’inscrit dans un espace éclaté et délimité. Avec sa Règle du Jeu, Christiane Jatahy renverse la représentation théâtrale pour mieux la réinventer. Du vrai théâtre néoclassique fabriqué avec les outils de son temps et solidement arrimé aux techniques archaïques qui en sont l’essence.

Ouvrir grand les fenêtres
“J’ai été fasciné par sa libre capacité à bouleverser, mélanger, soustraire, adapter ces pièces du répertoire dans le but unique d’en extraire le sens profond, direct, le muscle théâtral. Je ne peux que constater que lorsque nous respectons les œuvres à la lettre, refusant tout monstre littéraire, nous arrivons rarement à ce miracle.” Voici comment Éric Ruf, administrateur de la Comédie-Française, acteur, metteur en scène et, lui aussi, scénographe, présente Christiane Jatahy. Et il faut reconnaître que depuis son arrivée dans la maison de Molière, il caresse la modernité avec la délicatesse nécessaire aux manœuvres des paquebots. Impeccable travail qu’accomplit cet amoureux du théâtre. On attendait un théâtre meilleur, il s’impose au Français comme on n’aurait pu l’imaginer. Sublime allégorie que celle de la chute imminente d’un monde, celle de la faillite, ces thèmes si chers à Jatahy. Cette faillite imminente qui met le monde en mouvement. “Il y a deux choses qui me font me mouvoir, ce sont les relations humaines et la relation des humains à la société. Le monde, les humains me touchent, me blessent. Quand je rassemble des personnes dans un espace pour penser, c’est un acte politique. Ce n’est pas à travers l’art que l’on va trouver des solutions mais cela permet de poser des questions.” Ces mêmes questions urgentes que posait Renoir avec son cinéma pétri de théâtre, Jatahy les pose avec son théâtre rompu aux techniques cinématographiques. Cette même envie de raconter un monde au bord du précipice. “J’avais très envie depuis très longtemps de faire une chose comme ça, de mettre en scène une société riche, complexe et tenez, vous savez quel est le mot, un mot qui m’a amenée peut-être à faire ce film, […] c’est : ‘Nous dansons sur un volcan’. Mon ambition en commençant ce film était d’illustrer ‘Nous dansons sur un volcan’”. Curieux parallèle en ces temps de crises où les tentacules des extrémismes tentent de ligoter le monde. Curieuse acuité et concordance des temps. Dire que le travail de Jatahy est important est peu dire en ces temps où, quoi de plus certain, nous dansons sur un volcan.








