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Dans l’intimité des centaures

Sorte de laboratoire de création, le nouveau spectacle du Théâtre du Centaure —Flux— à chaque représentation se veut inédit par l’osmose recherchée avec le lieu d’accueil. Après sa toute première version aboutie en résidence au Fanal de Saint-Nazaire en mai, puis un passage remarqué à Aurillac, une version a été spécialement conçue pour le site du Théâtre des Usulines à Château-Gontier, les 18, 19 et 20 septembre derniers pour l’événement anniversaire de ses dix ans.

Vue extérieure du Théâtre des Usulines à Château-Gontier
Vue extérieure du Théâtre des Usulines à Château-Gontier

Le parti pris du lieu

Flux est, selon leurs auteurs, un spectacle “in-fini”, une idée qui s’incarne chaque fois de manière originale et dont la forme aboutie n’existera jamais. Le matériau qui compose le projet étant organique et sans cesse en réinvention, il serait impossible et surtout absurde dans le temps d’une seule représentation d’en réunir toutes les composantes. Performances, courts métrages, déambulations ne s’aboutent pas mais doivent trouver leur place exacte dans le lieu, si place il y a.

À Château-Gontier, une fois franchi le porche d’entrée du couvent des Ursulines, le public a suivi sur cent cinquante mètres une allée de bougies aboutissant à un écran lumineux projetant des images à thématique portuaire. La procession attentive constituait le commencement d’un spectacle conçu comme un voyage, un dépaysement entre imaginaire et réel. Aussitôt la première performance, Hydrocarbure, donnée en extérieur, dans une cour d’école, a disposé le public en fer à cheval autour d’un bassin. Pour une évocation en images vidéo des flux énergétiques. L’écran de six mètres de haut est bientôt troué par l’irruption en marche arrière d’un centaure blanc immaculé, à quelques mètres du public. La croupe puis très graduellement la totalité du centaure-acteur viennent se refléter dans une eau noire du bassin rectangulaire de faible profondeur. Le choc des sabots heurtant l’eau suit le rythme des excavations de minerais sur les images projetées. Entre l’animal et l’acteur-humain contorsionné, la fusion semble réalisée. Et le public se resserre toujours davantage autour des trois côtés du bassin d’eau miroitante. L’espace distant, frontal et figé traditionnel est balayé par ce dispositif inattendu, plutôt intimiste et  laissant la place à la spontanéité.

La performance achevée, l’aspect déambulatoire reprend en épousant en réalité la trajectoire de l’acteur-centaure masculin. Il sort de l’espace scénique créé de façon éphémère et prend comme à revers les spectateurs ; juché debout, le centaure guide le public, l’enveloppe circulairement jusqu’au prochain point de ralliement, le mur d’angle du cloître pour la projection vidéo, Marseille, film de huit minutes réalisé en 2007. L’acteur-centaure s’esquive.

Au terme de la projection, le moment est venu de parcourir le déambulatoire du cloître en suivant le centaure féminin masqué, sa valise blanche en main soulignant davantage encore la thématique du voyage. Des projections sur des tulles de lettrages au plafond accentuent ce parcours. Le public est précédé du centaure qui apparaît furtivement sous les arcades, au loin et baigné de messages poétiques diffusés. Contournant le cloître, le parcours du public confine à une forme d’errance, développée par les apparitions fugitives du centaure et les projections d’images et d’écrits.

Au sortir du déambulatoire, le flux du public se trouve opportunément canalisé dans la cour du cloître par un dispositif bifrontal, propice à une série de tableaux plus chorégraphiques. Des projections sur la façade évoquent des destinations exotiques, Turin, le Bosphore, …comme autant de jeux de miroirs entre tous les lieux. Le sol gratté, émietté du cloître, rendu plus meuble offre un espace de vingt mètres par vingt pour des galops qui se déroulent à quelques centimètres des spectateurs. C’est le moment de la très spectaculaire performance Nasdac. On assiste, dans le cloître métamorphosé, au galop d’un trader partagé entre autosatisfaction, jeu de séduction, manipulation machiavélique et colère, inquiétude puis folie de révolte face aux marchés boursiers qui s’écroulent. Le joueur mégalomane, accroché à son téléphone portable, affronte la force des flux d’argent qu’il ne contrôle plus. Il déroule un texte extraordinairement dense et ciselé, callé à la perfection sur une chorégraphie équestre stupéfiante de maîtrise. Le centaure se projette en avant, virevolte, s’immobilise en une fraction de seconde puis repart plein galop en accord intime avec la voix.

À nouveau le public est invité, par la marche au pas du centaure, à changer de lieu et de configuration ; soit sortir du cloître, contourner l’ensemble des bâtiments pour entrer par l’accès décor, le lointain du plateau du théâtre. Chamboulement du rapport habituel du spectateur à la scène avec une mise en de situation du public dans une sphère intime. C’est la scène de La Chambre au cours de laquelle le public, placé sur scène, entoure à 360° l’espace constitué d’un matelas de 5 m sur 5 et est, pour ainsi dire, caressé par le flux de l’amour. Le public, à l’unisson, saisit jusqu’au moindre battement de paupière, les frémissements du face à face des deux centaures réunis. L’esthétique de cette scène, par sa lenteur et sa beauté, rappelle la danse Butô.

On le voit avec ce spectacle, le Théâtre du Centaure ne s’occupe pas exclusivement de théâtre. Ces vingt dernières années, l’équipe, partie du théâtre avec l’adaptation des Bonnes puis de Macbeth, s’est trouvée happée par le cirque avec la création du chapiteau spécialement conçu en forme de sabot de cheval par l’architecte Patrick Bouchain(1). Ensuite, en 2004, la création Cargo les a fait flirter avec la danse, Dans cette histoire de transgressions conscientes et fructueuses, Flux s’apparenterait davantage au théâtre de rue avec projections de films et déambulations. Mais, Manolo et Camille se disent désormais attirés par les musées et, pourquoi pas, le lien à l’art contemporain ; l’idée étant de faire par exemple des installations.

L’acteur-centaure

Rappelons que dans toute l’aventure de la troupe du centaure, il ne s’agit nullement de jouer des histoires de chevaux. Ainsi, Flux ne se vit pas comme un spectacle équestre mais comme un mirage qui prend corps, une fable incarnée, une mythologie devenue soudain furieusement réelle. Sous nos yeux —d’où la nécessité de créer une proximité dans la scénographie— l’animal humain centaure déploie vitalité, fougue, énergie et séduction. Chaque performance devant accréditer l’illusion tangible, le temps de la représentation, que le centaure est bien réel, respire, se débat, s’exprime de toutes les manières humaines et inhumaines possibles. Le tumulte intérieur du cavalier et les ruades extérieures du cheval ne font qu’un.

Flux sonore et voix intérieures

Toujours pour mieux happer le spectateur dans une fantasmagorie très intimiste, il faut souligner l’original et inédit dispositif sonore conçu. Chaque spectateur se trouve placé au centre du dispositif avec un casque audio remis avant même le commencement du spectacle, ainsi qu’une radio à pile. Le dispositif astucieux est assez simple, constitué d’un émetteur et d’une antenne FM à faible puissance afin de ne pas déborder la zone de jeu. En suivant l’avancée des spectateurs, une régie mobile permet le mixage entre le live et le traitement du signal enregistré. Le spectateur baigne ainsi dans une atmosphère sonore quasi mentale, parfaitement en harmonie avec l’aspect irréel du spectacle confondant spectateur et acteur, lieux imaginaires et lieux réels. Des sons urbains, des sirènes, des bruits métalliques de machines portuaires et des voix humaines et animales s’entremêlent formant une partition d’un espace sensible et intérieur. Seul un tel dispositif de diffusion sonore pouvait permettre un quasi murmure à l’oreille de chacun.

Au final, Flux constitue, grâce à la déambulation et par les choix scénographiques et sonores très cohérents, un voyage imaginaire opéré dans des lieux biens réels, parfois bien connus des spectateurs. Une façon très singulière de les scénographier. Par ses images éphémères, mobiles et venant épouser étroitement le lieu, Flux brise les conventions et nous offre la rare et difficile expérience de l’altérité avec cette figure étrange du centaure. Durant le spectacle, ce manifeste parlant s’affiche sur les murs ou sur le tulle du déambulatoire du cloître : “Nous avons préféré ce corps qui n’existe pas plutôt qu’un corps qui n’existe qu’à moitié”.

Fiche technique

Audio

  • 1 console Yamaha 01V 96
  • 2 lecteurs CD avec auto-pause
  • 4 HP RCF H6045 ou équivalent
  • 4 pieds pour HP RCF
  • 1 ampli stéréo
  • 2 amplis mono
  • 16 talkies avec oreillettes
  • 1 émetteur FM variable
  • 1 antenne omnidirectionnelle
  • 450 écouteurs stéréo Sennheiser
  • 450 radios verouillables
  • Piles en suffisances pour tous les spectacles
  • 2 systèmes UHF + micros cravattes
  • 2 enceintes amplifiées Yamaha
  • 4 lecteurs MP3
  • 1 régie mobile avec batterie et convertisseur 12 V/220 V

Lumière

  • 12 PAR 64 500 W
  • 35 PAR 64 1 000 W
  • 1 PC 1 kW
  • 10 découpes 613 SX
  • 1 découpe 713 SX
  • 10 cycliodes assymétriques 1 kW
  • 2 Fresnel 5 kW
  • 12 barrettes fluos graduables
  • 2 consoles à mémoires 24 & 48
  • 1 console manuelle 12
  • 1 set de dimmers 2 kW
  • 2 dimmers 5 kW

Vidéo

3 vidéo projecteurs 10 000 lumens

2 vidéo projecteurs 5 000 lumens

18 rétro projecteurs 250 W

3 déformeurs d’images

4 lecteurs DVD Denon pro

2 moniteurs et retours vidéo

4 réjecteurs 50 Hz

2 objectifs pour VP Sanyo focale 3,5-4,5

1 objectif pour VP Sanyo focale 1,8-2,4

1 vidéo projecteur en bord de scène

1 écran dans le théâtre

(1) Actualité de la Scénographie, juin 2002, L’invention d’un lieu, Marcel Freydefont.

www.theatreducentaure.com

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